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  • Photo du rédacteurJohan Faerber

Alexandra Dezzi : « Dans l’écriture romanesque, je me fais hacker par mon sujet et je ne sais plus si je vis pour écrire ou si j’écris pour vivre »


Alexandra Dezzi (c) Xavier Arias

Pour ouvrir le dossier « Littérature & Musique », Collateral s’est tourné vers Alexandra Dezzi qui, depuis le début de sa carrière, se tient à la croisée de la musique et de la littérature même. Moitié du formidable duo électro ORTIES, autrice des tubes « Ghetto Goth » ou « Paris Pourri », Alexandra Dezzi s’est affirmée également comme l’autrice de deux romans, dont le magnétique et très fort La Colère paru chez Stock. Dans une écriture d’atmosphère, elle y raconte le destin d’une jeune femme évoluant entre écriture et musique, ayant perdu sa voix et guidée par une colère inextinguible. Une écriture qui résonne avec force avec celle de Simon Johannin mais aussi celle de Mirwais, qui a co-produit son dernier single, « Le Soleil Noir ». Collateral a interrogé ainsi la chanteuse et autrice le temps d’un entretien.


Vous êtes l’autrice de deux romans, Silence, radieux puis de La Colère, deux romans aussi abrasifs que singuliers : comment vous est venu le désir de passer à l’écriture romanesque vous qui, jusque-là, avec votre sœur jumelle Antha chantiez dans votre groupe Orties ? Qu’est-ce qui vous a notamment poussé, pour La Colère, à proposer l’histoire de cette jeune femme qui traverse la nuit parisienne avec une rare violence mais aussi une rare sensibilité ?

 

Ma plongée dans l’écriture romanesque coïncide avec la fin d’ORTIES. J’ai commencé mon premier roman pour trouver refuge dans un sanctuaire qui m’était propre. Revenir à la page blanche et puiser en soi, sans autre besoin que du temps, du silence, comme une résistance poétique à l’époque aussi ; de même que j’avais démarré mon travail musical dans ce minimalisme propre au rap : une boucle instrumentale, un stylo, du papier.

Nous n’avons pas réussi à sortir notre deuxième album à causes d’embrouilles internes. J’avais passé des années à me concentrer sur ce projet, qui était plus qu’un projet, en ce temps-là, je me réveillais et je pensais ORTIES. Quand ça s’est arrêté, je me suis retrouvée sans rien, sans plan B. Je n’ai pas eu d’autre choix que de me retrouver une voix, sans ma sœur jumelle. Quelques temps plus tôt, nous avions rencontré Houellebecq qui avait choisi ORTIES en "choix hip-hop " pour un numéro des Inrockuptibles où il était rédacteur en chef, il cherchait à louer son bureau et j’y ai vécu environ neuf mois, le temps d’écrire mon premier roman.

Avant de publier La colère, j’ai travaillé sur d’autres projets romanesques sans jamais penser refaire de musique. Dans La Colère, ma narratrice a perdu sa voix, à la fois paralysée et active, elle tourne en rond dans son existence, prise dans une boucle infernale, un cercle vicieux de désir sous fond traumatique de viol. Tout part de ce point, l’arrêt de la musique, ce retour au silence, la voix perdue : à retrouver, un dégoût caché, le déni d’un viol, la merde, les mecs comme des numéros interchangeables, positifs ou négatifs : suivant une graduation de valeurs selon ce qu’ils apportent, de bénéfique ou maléfique dans la vie de ma narratrice. L’arrêt d’ORTIES m’a jetée, pulvérisée en face de moi-même ; à mesure que j’écrivais, je sentais ce quelque chose, une colère jaillissante, remonter à la surface dont il fallait que je me débarrasse, ce viol, indissociable et entachant mon expérience dans la musique.

 

 

Ce qui frappe, pour nous concentrer sur La Colère, c’est peut-être l’histoire même que présente votre récit : l’héroïne est une chanteuse qui a perdu sa voix. Elle entre en studio, en descendant du ring où elle s’entraîne mais rien ne vient au micro. En cette question de la voix, qui obsède votre personnage, vous paraissait cruciale pour interroger vous-même votre rapport à la musique mais aussi à l’écriture ? Ce personnage qui paraît, pour la chanson tout du moins, être comme votre double est lui-même poursuivi par un double, ne cesse de jouer de dédoublements successifs : s’agissait-il par ce biais presque fantastique d’interroger votre rapport au réel, à ce que l’écriture peut en faire ?

 

Dans La Colère, ma narratrice est en dissociation permanente avec son moi ; elle avance et agit tel un automate, ainsi sa conscience parle à sa place, à la troisième personne. Il m’était impossible d’écrire Je, parce que celle qui écrivait, à ces instants, ne savait pas non plus qui d’elle ou du personnage dictait le texte, la conscience était un prétexte à faire surgir la vérité, la narration à la troisième personne m’est apparue de façon naturelle, non pas pour servir un effet de style mais parce qu’elle allait de pair avec ce processus de réunification de la conscience et du corps. Pour la personne qui écrit, et peut-être même pour celle qui lit, les doubles littéraires agissent comme des surfaces réfléchissantes, des miroirs qui dessinent et montrent des perspectives (qui nous font sortir de nous-même, regarder plus loin, et paradoxalement plus profond en soi), de même que chaque personne rencontrée en rêve serait une projection de soi que l’inconscient recouvre.

C’est l’histoire d’un sort. D’un ring. Comment ma narratrice pourrait faire jaillir sa voix en studio alors que celle-ci a été tue et s’est brutalement interrompue ? Cette voix qui chantait pouvait se perpétuer tant qu’elle était portée par le groupe en existence. Une fois l’arrêt du groupe, face à la solitude, les démons refaisant surface, la fille, spectre de son moi meurtri, encore vêtue du survêtement en nylon noir porté la nuit du viol, apparaît comme cet avatar à l’ombre collante, jusqu’alors invisible, qui traîne derrière elle et qu’il lui faut accepter, “embrasser”. Dans cet entrelacement des doubles, j’ai pu rencontrer la fille, l’entendre et trouver une voix intérieure, un rythme. Le dédoublement est aussi un moyen de sortir de la honte, de regarder les choses telles qu’elles sont. Avec parfois une certaine jouissance, on traverse des ruines et d’un coup on peut décider d’en faire un palais ou de tout démolir. J’ai aimé écrire la Colère. Tout en la vomissant. 

 

 

Ce qui ne manque pas de frapper, dès le titre, c’est la colère qui évidemment domine le récit. Ce sentiment, net et tranché, s’impose comme la clef du rapport de l’héroïne aux hommes mais aussi au réel : il provoque souvent des accélérations dans la narration. En quoi la colère vous paraît un moteur existentiel et ici narratif ? Un tel sentiment, abrasif, vous rapproche dans votre narration d’un autre écrivain, Simon Johannin : est-ce que vous diriez que la colère narrative vous rapproche dans l’écriture ?

 

La colère est un guide. Ma narratrice en a été coupée si longtemps, privée de la colère comme on manquerait d’air, j’ai voulu parler de la colère comme d’une force souterraine et souveraine, d’une lave pareille à celle qui régule la nature, prenant pour image en préambule l’eau noire d’Henri Bosco dans l’Antiquaire, cachée sous la roche depuis des millénaires ; celle-ci même qui régit nos inconscients et qui, si elle est tue, nous intoxique de l’intérieur ; j’aurais pu imaginer un angle différent, mort, où ma narratrice se ferait poursuivre à l’infini par la fille, sans jamais la voir, devenant elle-même ce spectre, errant parmi les corps, cherchant sans cesse à baiser pour se faire aimer, mais qui, peu à peu engloutie par ce ring infernal – a ring is a ring is à ring (autre miroir réfléchissant, pareil à un trou noir) – se verrait empoisonnée par la lave cristallisée, sa propre colère enfouie. La colère comme une lave, ou plus exactement comme du sang au centre de nos corps, est un pôle de notre énergie, de notre vivant, on ne peut en faire le déni, c’est un prisme qui m’anime dans mon expression artistique, aller regarder où ça grouille, où ça démange, où ça fait mal, dans ces intensités-là. En ce sens, je me sens proche de l’écriture de Simon Johannin.

 

 

La Colère est un roman d’atmosphère, un roman qui approche sa narration par impressions successives. On retrouve ici la manière que vous aviez, notamment dans « Paris Pourri », de dépeindre un univers de manière suggestive : quelle différence existe-t-il pour vous entre écrire un texte pour une chanson et le travail autour d’un récit de plus longue haleine ?

 

J’écris des chansons comme je dresse des peintures mentales, sans chercher l’intellect, des natures mortes de sensations, dans la fulgurance, les mots génèrent des vibrations, dans une rencontre entre la mélodie, le flow et le sens, je photographie les concepts avec ma voix, presque dans une recherche synesthète où les mots, le sens, donnent naissance à des sons, des tonalités, des textures.

Je travaille aussi ainsi dans l’écriture romanesque mais de façon prolongée : d’une image, je déroule un sujet, l’investissement est plus long, alors je me fais hacker par mon sujet et je ne sais plus si je vis pour écrire ou si j’écris pour vivre, le trouble est total. Le souffle est constant.

 

 

Enfin, vous avez sorti l’an passé un remarquable single sous le nom d’Erex, Le Soleil Noir qui est une reprise de Barbara, produite par Johnny Hostile et Mirwais. Comment s’est déroulé le travail autour de ce titre ? Mirwais vient lui-même de sortir deux romans : est-ce que l’écriture est au centre de vos préoccupations communes ?

 

Après la sortie de La colère, Johnny Hostile m’a proposée de démarrer un projet musical. La première chanson ayant éclos, nommée EREX, m’a d’abord baptisée, faisant office de renaissance et s’imposant à moi comme un nouveau double musical, régissant ce projet d’un élan vital, d’une liberté radicale, conjurant le viol.

J’ai écrit un album entier sur les notes de mon troisième roman que je venais juste de boucler (non publié à ce jour, sa publication ayant été annulée par l’éditeur...).

Un soir, en studio, Johnny Hostile m’a montré une vidéo de Barbara qui interprète Le Soleil noir, je me suis sentie si connectée à ses paroles, « Et je reviens de loin », j’ai eu envie de me glisser dans ses mots, non pas pour l’imiter mais pour me revêtir de son texte, pour faire corps avec. Mirwais, aimant l’idée, m’a offert sa touche, et a également travaillé sur les arrangements et la production de cette cyber chanson rap.

J’ai voulu sortir cette chanson en premier pour introduire l’idée d’un retour, le mien sur la scène musicale, mais aussi plus largement d’un espoir : d’une quête de lumière acharnée. La suite sortira bientôt. Entre temps, je suis partie en tournée américaine avec Jehnny Beth que j’ai accompagnée sur scène, aux claviers et au chant.

Nous partageons des préoccupations artistiques communes avec Mirwais. J’ai commencé à écrire mon premier roman alors qu’il me parlait du sien, Les Tout-Puissants, dont il avait déjà entamé l’écriture.



Photo de couverture : Jean-Baptiste Mondino


Alexandra Dezzi, La Colère, éditions Stock, août 2020, 224 pages, 14 euros

 

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