top of page

Anne F. Garréta : savoir enchaîner, savoir adapter, savoir composer (DJ, Portrait de l’artiste en animale nocturne)

  • Photo du rédacteur: Anne Boquel
    Anne Boquel
  • il y a 1 heure
  • 6 min de lecture


Anne F. Garréta et une amie (c) Anne F. Garréta
Anne F. Garréta et une amie (c) Anne F. Garréta



Par-delà les clichés associés au métier de DJ, le nouveau livre d’Anne F. Garréta, intitulé DJ, Portrait de l’artiste en animale nocturne, donne à voir l’essence d’un art dont la littérature parle peu, et que l’autrice fut la première à utiliser dans Sphinx (1986) pour construire un personnage de roman. Aujourd’hui comme alors, la mémoire et l’expérience personnelle servent de fondement à l’écriture, mais selon deux modalités très différentes et, pourrait-on dire, presque opposées.

DJ de 1983 à 1985 au Katmandou, boîte lesbienne sise à Paris rue du Vieux-Colombier, Anne F. Garréta poursuivait à la même époque ses études à l’Ecole Normale Supérieure. Cette double vie commença par donner naissance à Sphinx, écrit dans une langue classique, sinon précieuse, que son autrice juge aujourd’hui, avec une grande sévérité, « désuète ». Une forme étincelante y encadrait un récit où l’indistinction de genre des personnages contraste avec la netteté des contours aristotéliciens du récit, doté d’un début, d’un milieu (et même d’une stase, en partie III), et d’une fin. Les codes de la fiction, supérieurement maîtrisés, y sublimaient le réel, au point d’interdire toute identification simple du narrateur avec l’autrice.

DJ, au contraire, se donne à lire, ainsi que l’indique le sous-titre, comme un portrait. Le texte, en cela, est bien plus proche de l’autofiction que ne l’était Sphinx, que la critique de l’époque désigna pourtant de la sorte. La démarche est donc exactement contraire : il ne s’agit plus d’épurer le matériau de départ et de n’en garder que ce qui peut servir le récit romanesque, mais de creuser ce matériau, de le gratter jusqu’à l’os, de le ciseler, et, pourrait-on dire, de l’inciser, pour en extraire non des leçons mais des faits, donc la collecte, dès le départ, s’annonce inachevée. Saisissant contraste entre la partie V de Sphinx (« Je puis tracer ce mot : fin ») et cette phrase de DJ : « Il me faut tout traîner, tout garder, les errances et les vides, et accepter d’en faire un livre inachevé. »

Que sont ces faits ? Des souvenirs essentiellement, disséminés le long d’une trame chronologique sans cesse interrompue par toute sorte d’excursus. Anne F. Garréta l’écrivait déjà dans Pas un jour (2002) : « le récit autobiographique est une imposture », car il est impossible « de dévider la bobine inexistante d’un film qui n’a jamais été tourné ». Photographies, plans, carnets, pochettes de disques, cartes d’entrée en boîte, pauses réflexives ou métalittéraires ; sans cesse le récit est traversé, pour le plus grand bonheur du lecteur, par l’image ou le discours, porteurs tantôt d’une précision technique, tantôt d’un éclair de couleur, tantôt de l’ombre d’un corps. Le tout veut saisir la personne de l’autrice dans un présent compris comme le résultat complexe et mouvant d’une accumulation de strates déposées par le passé (dans Pas un jour, encore : « tu ne saisis l’instant que dans le souvenir lointain, après que l’oubli a donné aux choses, aux êtres, aux événements, la densité qu’au jour, évanescents, ils n’ont jamais »). Ainsi, le temps s’étale, et « la durée écrase l’instant ». Le récit des années matricielles s’étend jusqu’à une période plus récente, avant de basculer, dans les toutes dernières pages, vers l’enfance lointaine. Le texte prend ainsi l’allure d’un gigantesque collage dadaïste, pratique par laquelle Anne F. Garréta désigne par analogie celle de la DJ : « Toute DJ est une dadaïste qui s’ignore ».

Tel est du reste le fil rouge qui contribue à faire tenir ensemble les composantes du livre : entre la DJ et l’écrivain (terme employé au masculin générique dans l’œuvre), nulle solution de continuité, mais au contraire, une radicale identité, la DJ effaçant volontiers l’écrivain qui en procède, quand bien même tous deux auraient une appréhension du temps radicalement opposée. « Plus qu’écrivain, plus qu’universitaire, I think I am a DJ, an accidental DJ. En classe, en route, en conférence, je pense, je parle, je fonctionne en DJ ».

Ce fonctionnement de DJ et d’écrivain, Anne F. Garréta nous en livre les secrets au fil du texte, comme en passant et en ayant l’air de s’en jouer. On pourrait les énoncer ainsi (au risque calculé d’amoindrir la richesse du texte en le systématisant) : savoir enchaîner, savoir adapter, savoir composer.

Savoir enchaîner, d’abord. C’est le premier principe, sans doute le plus important. La DJ, pour ne pas « casser sa piste », c’est-à-dire lasser l’enthousiasme des danseurs, doit faire se suivre les morceaux qu’elle choisit de passer de la façon la plus maîtrisée possible (ce qui demandait, jusqu’à l’irruption du numérique, des compétences techniques et musicales d’une grande complexité). Une rupture trop forte est une catastrophe, mais un effet de monotonie ne l’est pas moins : de là l’idéal d’une savante variatio, qui demande des trésors de sensibilité (gageons que tous les DJ n’ont pas cette hyperacuité du regard et des terminaisons nerveuses si bien décrite dans le livre, faculté qui permet de « sentir » son public, qui est aussi celle des grands professeurs et des grands comédiens). De cette transition entre deux rythmes et deux atmosphères, dépend l’entraînement du public, exactement comme de la qualité des enchaînements d’un livre dépend le désir du lecteur de le continuer ou non. Dans un cas comme dans l’autre il s’agit de trouver « l’économie parfaite du geste juste, du geste ou du juste nécessaire ».

Savoir adapter, ensuite. Tout comme l’écrivain compose avec le gigantesque corpus de textes que ses lectures et la tradition littéraire ont déposé en lui sous forme d’une invisible sédimentation, le DJ travaille avec des morceaux dont il n’est pas le producteur premier, mais qu’il réagence en les déformant pour produire du nouveau, ce qui suppose qu’il connaisse à fond le catalogue de disques dont dispose la boîte dans laquelle il officie – dans les deux cas, « l’intertextualité » est à l’œuvre (et l’on ne s’étonne pas de découvrir, au détour des pages, un hommage à Roland Barthes).

Savoir composer, enfin. De ce matériau réagencé, il s’agit de faire un objet unitaire (d’ordonner le « bordel », dit Anne F. Garréta, reprenant le mot employé par Aragon dans un contexte similaire), ou une coulée musicale aboutissant, le temps d’une nuit, à la fusion des corps sur la piste, une coulée de mots rapprochant les lecteurs le temps d’un livre. Ni le DJ ni l’écrivain n’ont d’ailleurs de public prédéfini, et c’est peut-être ce qui fait d’eux des artistes : « l’impersonnel fait l’art ». 

Principes étonnamment classiques, qu’un esprit malicieux aurait tôt fait de rapprocher de ceux de ces exercices dissertatifs que l’écrivain déclare pourtant détester, sans doute pour se faire pardonner d’y avoir excellé. Du reste, comme tous les principes esthétiques, ceux-là sont faits pour être dépassés sitôt qu’on les maîtrise. Aux enchaînements trop léchés, l’écrivain préfère la superposition d’instantanés comme ceux qui composent le déchirant chapitre « Creux du cœur », le collage de documents bruts et les changements de registre. Ainsi, naît un rythme bien particulier, où le mariage de l’oralité la plus triviale à la tournure précieuse, en passant par la référence la plus savante, dément tout effet trop voyant de composition, la poésie nervalienne voisinant avec le Quattrocento et les junkies, l’allusion mallarméenne avec Chostakovitch, Michael Jackson avec La Rochefoucauld.

Et ce n’est pas l’une des moindres qualités de ce texte si savant, où abondent les citations masquées à destination des happy few, que de réaffirmer (derrière d’apparentes professions de misanthropie à l’égard du genre humain) la passion de son autrice pour l’humanité dans toutes ses dimensions, à commencer par la plus importante de toutes : sa dimension physique. Véritable profession de foi dans la beauté et la force du corps humain, DJ donne en particulier à la danse ses lettres de noblesse. Non la danse faite pour être admirée depuis une salle de spectacle, mais la danse des pistes et des boîtes, celle où s’unissent les corps, celle qui, sans toujours relever de la technique, reste une manifestation artistique, peut-être la plus belle de toutes.

La « dissolution des bulles individuelles » grâce à la musique permet en effet ce qu’Anne F. Garréta appelle, en une série de formules magnifiques, l’avènement d’un « communisme clandestin », où, par-delà toutes les différences, « l’animal superbe pointe enfin » : il ne s’agit plus « d’entendre la musique, mais de s’enfoncer dans un espace de vibrations et se laisser entrer en résonance », jusqu’à que ce modifient les catégories a priori de nos perceptions, pour nous élever jusqu’à l’essentiel : la vérité de nos pulsions ou pulsations. Dès lors, la danse n’est plus, comme le disait pompeusement Valéry, « une forme du Temps », mais bien « la matérialisation d’une forme du désir », et la preuve que la musique s’est incorporée à nous, jusqu’à nous transfigurer.

Or, si danser, « c’est savoir s’oublier », on peut aller jusqu’à avancer que DJ lui-même est un texte « dansant ». A peu près aux deux tiers du livre s’ouvre son chapitre le plus intime et le plus bouleversant, celui où Anne F. Garréta érige un tombeau à son amie Andréa emportée par le sida, chapitre dont on soupçonne qu’il est le vrai cœur du livre. Défilent alors les images d’un passé à jamais disparu : bandes-son d’autrefois, voix mortes, costume à paillettes sur corps lumineux, Jimmy Baldwin, Washington square en 1983. Anne F. Garréta l’écrit elle-même : la danse, puissance de vie dressée contre la mort, est toujours macabre. Terrible constat que DJ, envers et contre tout, réussit avec maestria à rendre électrisant : longtemps, les mots et l’inoubliable mélodie de Motherless child continueront de hanter l’esprit du lecteur.




Anne F. Garréta, Dj, portrait de l'artiste en animale nocturne, Mercure de France, "Traits & Portraits", mars 2026, 256 pages, 23,50 euros

 

bottom of page