Daniel Maximin : Une géopoétique pour dessiner l’avenir (L’Invention des désirades)
- Christiane Chaulet Achour

- 8 juin
- 10 min de lecture

« Nous recréerons la poésie antillaise, blues taillé dans la pierre, notre cri de galet policé par la mer. Oui, faisons des diamants de nos injures.
Collons au sol nos oreilles pour écouter passer demain. »
(L’Isolé Soleil)
Edité par Présence Africaine en 2000, ce recueil poétique de l’écrivain guadeloupéen bénéficie d’une nouvelle réédition dans la collection Points Poésie, aux éditions du Seuil, après avoir été réédité en 2009. Toute réédition, surtout dans une collection de référence comme celle-ci, ne peut que redonner un élan à une œuvre pour de nouvelles lectures et des transmissions dans les parcours de formation et les manifestations culturelles. Le 15 septembre 2025, Collateral rendait compte de son roman récent, Salves de blues.
Les îles de la Caraïbe ont été une référence fondamentale dans sa trilogie romanesque : L’Isolé Soleil en 1981, Soufrières en 1987 et L’Île et une nuit en 1995. Dans ses poèmes, elle devient souveraine et espace toujours exploré et projeté.
L’île souveraine
La parole poétique antillaise est toujours et nécessairement recréation dans un dialogue fusionnel avec la musique et la terre, blues, pierre et galet ; elle est recréation à partir du cri et pas simplement témoignage de ce cri des victimes de l’histoire, celles de l’esclavage. Elle est avenir pour l’humanité si nous prenons la peine d’écouter, oreilles au sol, ce qu’ils annoncent. La géographie de l’île est la référence obsessionnelle de l’écriture de Daniel Maximin. Si sa citation s’ancre comme référence du réel, elle est aussi illustration de la logique profonde de la vision du monde du poète. L’île peut même devenir, à travers un de ses éléments majeurs (volcan ou cyclone), la voix de la narration, exhortant les personnages à assumer leur " identité" géo-poétique. L’île n’est pas décor mais révélateur de l’humain. Cette intrication du référentiel et du poétique dans le traitement du « motif » de l’île présente dans la trilogie romanesque est le support privilégié de l’interrogation sur « l’insularité en tant que discours de l’imaginaire et du symbole. » C’est une même parole poétique qui se déploie de roman en poème.
Comme dans ses romans, Maximin convie à nouveau dans le poème le double jeu des personnes verbales et des métaphores : trois parties composent ce recueil : Ailes, îles et Nous où les deux premiers mots ne peuvent pas ne pas rappeler les « elles » et les « ils », personnes verbales qui composent toute société humaine (notons que dans les rééditions, il y a inversion « Îles » ouvrent le recueil et « Ales » est en seconde position). Toutefois, l’impératif du recueil poétique pousse à une plus forte présence du " je", celui de l’instance d’énonciation : l’auteur-poète composant son chant. Les différentes parties rassemblent dix-neuf, seize et dix-huitpoèmes. L’ensemble refuse la clôture en offrant encore un dernier poème et en indiquant qu’il en survivra toujours un … « Sauf le dernière poème »… « Sain et sauf » !
Figures graphiques et sémantiques
Même lorsqu’on reconnaît un poème déjà inscrit dans un roman, il y a rarement reprise pure et simple mais transformation marquant sans doute l’évolution de la parole dans le parcours de l’écriture. On peut prendre l’exemple du poème de la page 94, « Corps à cœur », reprise très sensiblement transformée du poème d’amour à la fin de la scène entre Marie-Gabriel et Adrien à la p. 273 de Soufrières. Le titre autonomise déjà le poème, de même que l’absolu qui désigne le "je", le "tu" et le " nous" alors que, dans le roman, on les renvoyait aux deux personnages. La disposition dans l’espace textuel, dans la tradition de l’écriture calligrammatique, est aussi légèrement différente quoique dérivant de la même idée : deux corps incurvés se faisant face dans ce dialogue amoureux et forme « île ». Le poème d’amour dans le roman comme dans le recueil dit ainsi, par sa disposition et ses mots, l’entente des amants, l’attirance mais aussi l’absence de confusion : "toi" et "moi" s’entrecroisent, ne se confondent pas. Il donne à voir : le poète propose au lecteur-spectateur un jeu de figures graphiques et sémantiques.
La lecture des 54 poèmes offre une variété très grande de formes : ainsi du choix du calligramme, le choix d’une disposition géométrique, mettant ainsi en valeur tel ou tel mot, telle ou telle expression. Le poème à Christiane Diop, pour les 50 ans de Présence Africaine, est un acrostiche dont le poète rend la lisibilité maximale en imprimant en gras la première lettre de chaque vers ; le jeu sur les anagrammes que Maximin privilégiait déjà dans sa prose revient souvent. Ainsi Maximin mêle formes attestées et homologuées en poésie et prose poétique avec une extrême liberté.
Convergence de voix
Les titres des 54 pièces participent aussi à cette polyphonie, à cette convergence de voix car ils fonctionnent souvent en intra ou en intertextualité. Un certain nombre d’entre eux sont des clins d’œil aux romans qui ont précédé comme « Quatre vérités », « Désirade », « Soufrière », « Colibri », « Portrait du soleil ». D’autres sont des connivences avec d’autres textes (mythes, peintures, lieux…) : « Damas, foi de marron » « La Jungla » (W. Lam), « Eve après Gorée », « Case nègre » (à la fois Zobel et Schwarz-Bart), « Préparatifs » (Hélène Cixous) etc.
Le Nouveau Monde : en principe et dans l’acception la plus généralement admise, c’est ce monde "découvert" par Christophe Colomb en 1492 et offert à l’Europe, au Vieux Monde comme gage de renaissance. Est-ce du même « Nouveau Monde » dont il est question ici ? Cartographiquement, oui. Mais le regard porté n’est plus le même. Plus question de "civilisation" enfin advenue, plus question de supériorité et d’infériorité mais compréhension de ce que cette région des Caraïbes a apporté au monde par son vécu, ses souffrances, ses résistances et ses renaissances. C’est une autre exploration du monde à rebours des interprétations et récits imposés. Le poète convie à un voyage où les compagnes et les compagnons dessinent une autre humanité apte à peupler cet autre « Nouveau Monde », né de l’île imposée.
Nommer le monde par le choix des noms
Si le "Je" du poète domine, il devient souvent "nous", un "nous" collectif où le je s’inclut dans un ensemble dont il n’est que partie. Mais surtout par rapport à ce choix fait de construire une utopie d’un monde possible, on constate une multitude de noms convoquant des êtres et, simultanément le plus souvent, une intertextualité qui s’installe pour « illustrer » ce nom appelé dans le poème.
Lorsqu’on suit l’ensemble des poèmes, autour du poète, gravitent trois cercles d’acteurs : le cercle des proches et des intimes désigné par les prénoms : Grenadine, Sylvie, Régis, « aux six frères et sœurs », Fermel Maximin, père et poète, Claire-Nita, Jean-Daniel, Geneviève, Marie-Juliette, Céluta et Antoine, Josy et Caroline et pour finir ce premier cercle, Eléna.
Le second cercle est le plus facile à repérer puisqu’il est composé de personnalités connues avec une écrasante majorité d’artistes. Poètes français, antillais, argentins, algériens, malgaches, russes comme René Char, Damas, Roberto Juarroz (argentin), Aimé Césaire, Alex Roy-Camille, Antonio Porchia (argentin), Sonny Rupaire, Jamel-Eddine Bencheikh, Javier Héraud, Roque Dalton, Tahar Djaout, Alexis, Desnos, Rabéarivelo, Celan, Tsvetaeva ; des romanciers comme Vincent Placoly, Tchicaya U Tam’si, Miguel-Angel Asturias, Wole Soyinka, Daniel Maragnès, Simone Schwarz-Bart, Hélène Cixous, Sony Labou Tansi, Mimouni, Haroldi Conti et Roumain ; des musiciens et chanteurs comme Joby Bernabé, Billie (Holiday) ; des essayistes et rebelles comme Alioune Diop, Lumumba, Sankara, Frantz Fanon ; une chercheuse en littérature orale comme Ina (Césaire) , un peintre cubain, Wifredo Lam…
Il faudrait inclure aussi dans ce second cercle, ceux qui sont sous-entendus par telle ou telle allusion du texte comme, par exemple Primo Levi et Robert Antelme : « je pense à toi (si c’est un homme)/traducteur de l’Enfer aux Pikolos esclaves/proposant de mémoire au silence écrasé/sans divine écriture une dissidence d’odyssée/jusqu’au temps que la mort soit sur toi reformée/(jusqu’à temps que la mer soit sur nous refermée)
et toi aussi, rescapé d’espèce humaine/(ce fut un jour un homme qui se trempa dans tout ton nom) »
Le troisième cercle enfin est composé de noms amis avec lesquels le poète a créé ou a travaillé à telle ou telle occasion : Christiane Berthelot, Prune Berge, Christiane Diop, Lucile Bibas, Alain Jean-Marie, Pierre Zamia, Marie-Claude Tjibaou, Charlie Chomereau-Lamothe.
L’île première
L’île natale est première. Elle est l’espace accepté parce que reconstruits et recréé. Dans « Bienvenue » après quelques vers de Césaire mis en exergue, on un véritable hymne à l’île qui a bravé tous les obstacles. Quelques pages plus loin, le poème « Sources » décline toutes les sources que représente l’île, source des soifs, des sèves, de pluie, mangrove et nuage. Deux noms reviennent avec bonheur et obstination dans les poèmes, noms avec lesquels le poète avaient déjà joué ses gammes dans les romans : Désirade et Soufrière ; le poème qui a pour titre le nom du volcan de la Guadeloupe (appelée aussi par son nom premier, « Karukéra ») s’achève ainsi : « Moi je suis terre, si meurt la terre, je serai feu. Si meurt le feu, je serai l’air, en cendre déjà enceinte d’un futur assez simple pour féconder la première goutte d’eau qui m’offrira son lit. »
Présent dans de nombreuses pages, l’hommage à l’île est toujours l’occasion de reconstruire son sens, au carrefour du monde et des mondes. Si l’espace d’origine est évidemment primordial et jamais mis entre parenthèses, comme il l’est déjà dans les cercles des noms et des voix, il est replacé dans ses vastes dimensions. Ses frontières s’agrandissent aux dimensions du monde en privilégiant l’Amérique et l’Afrique, sans oublier l’Europe et la Méditerranée. Elle s’agrandit aussi aux dimensions de la mer comme en témoigne le poème « Océane ».
Les éléments vitaux
Dans cet espace reconstruit par le poème, des éléments primordiaux reviennent dessinant une géographie poétique que peuvent partager les voix diverses de l’humanité dont les noms cités offraient quelques occurrences : la mer, bien sûr comme nous venons de le voir mais aussi le désert avec le sable, l’oasis, la noria, la forêt ou la jungle, la fleur, le soleil, l’eau, la montagne, les feuilles et les racines, l’arbre et l’acoma. L’ouverture de l’horizon s’impose sans contrainte : « une caravane de colibris » peut se désaltérer. Ainsi le poème « Initiation » dédié à Ina Césaire et en exergue, ces vers significatifs d’Asturias : « Être d’ici, être de l’Amérique/combat contre les crocs dans les mufles du doute/peau brûlée muée en écorce/salive en sève exténuée/cheveux de nopal/rires de maïs ».
Le conte peut s’inviter dans le poème puisqu’il permet de prospecter l’avenir. Qu’on relise ainsi : « Le soleil dans les yeux, j’ai pénétré ma forêt interdite. Des acomas tombés depuis très longtemps avaient conservé leur sève pour ma bonne arrivée »… Le poème dédié à La Jungle de W. Lam fait aussi partie de ces poèmes-paysages où les éléments du réel sont choisis en fonction d’une autre signification à délivrer.
Il ne s’agit pas de revenir comme si le retour signifiait remettre ses pas dans les pas anciens. Il s’agit de privilégier dans l’univers les éléments à partager avec tous ceux qui veulent un « nouveau monde ». Aussi la géographie se doit-elle de devenir plus imprécise même si elle conserve les caractéristiques du monde premier : elle devient lieu d’utopie, espace où inscrire un désir. Ancrage et désancrage, car « le colibri féconde le paysage dans la mémoire du pays ».
Dans cette géographie, comme dans la trilogie, les « catastrophes » naturelles sont acceptées et « lues » comme des promesses de renaissances. Le poème « Cyclone annoncé » dédié à Wole Soyinka et qui met en exergue un proverbe utilisé par l’écrivain nigérian, est une véritable recomposition géographique sous la protection des dieux Yoruba. On entre alors dans une géopoétique. Le poème, « L’Exil et la Genèse » [dédié aux six frères et sœurs dans la première édition et dont la dédicace glisse dans la réédition vers « le métier à métisser » de René Depestre] évoque le rapport à l’île, à l’espace géographique de la naissance. Il chante, contre l’héroïsme, la survie obstinée. Il convoque les autres éléments très actifs dans l’ensemble du recueil, l’eau, l’air, le feu, la terre. Il est à suivre ligne à ligne et à relier à Karukéra quelques pages après. Partout le poète recherche des êtres verticaux comme des poteaux-mitan qui, par leur présence têtue au monde, résistent et vivent et unissent « quatre continents pour se créer une île ».
Dans son Discours de Stockholm en 1960, Saint-John Perse définissait ainsi le poète : « Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance ». Il est certain qu’en convoquant voix, formes poétiques, espaces, personnages, langues, Daniel Maximin veut nous dé-payser pour nous faire faire le même chemin que les Africains devenus Américains et Antillais : de l’esclavage à l’humanité. Dans son texte « La Genèse après l’exil », le poète dit :« J’aime à dire que nous sommes partis Africains de l’île de Gorée et que nous sommes arrivés humains en Amérique. Car le déni d’humanité eut pour conséquence de faire perdre à chacun ce qui l’inscrivait dans une mémoire commune : le village, la famille, la religion, les croyances et la langue, éléments qui structurent tout être dans sa communauté (...) L’Afrique, qui était la plus démunie, a été du coup la plus porteuse d’une humanité neuve parce que nue, créatrice parce que déniée, représentante de ce qu’au 18e siècle on appellera les Droits de l’Homme, c’est-à-dire l’invention d’une humanité commune par delà les disparités et les différences culturelles et sociales. »
Les deux rééditions choisissent d’augmenter le recueil en y ajoutant une quatrième partie, « Autres dérades », composée de cinq textes écrits à d’autres occasions et qui viennent à la fois amplifier et expliquer les thématiques que toute l’écriture de Maximin illustre. Ainsi « Tombée du ciel » est la reprise de l’introduction écrite par le poète pour un recueil de photographies en 2008 sur la Guadeloupe. « Les Orphées noirs », ajoutant une citation de Suzanne Césaire dont on sait l’importance dans le « panthéon » de Maximin, reprend « L’originelle poésie fancopolyphonique », véritable plongée dans l’antériorité de la poésie d’aujourd’hui.
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N’y aurait-il pas une certaine parenté avec ce que Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien déclare, dans un entretien en 2003 : « Je cherche depuis dix ans le mot juste pour décrire la fleur de l’amandier au printemps. La beauté de la Palestine dit combien l’occupant reste étranger à la nature. Et peut-être que ce que le poète peut donner de plus fort à la résistance palestinienne, c’est de trouver le mot pour dire la fleur de l’amandier. »
Pour reprendre l’image du fromager de René Ménil dans Antilles déjà jadis, précédé de Tracées (1999), nous sommes dans l’« île-écrit » et non dans l’« île-image ». Maximin a échappé à « l’erreur esthétique » de « raconter le folklore de façon folklorique » puisqu’il intègre « le folklore dans le drame humain au lieu de le fixer et de le figer. C’est là une exigence que prend en compte l’écriture du roman dans les opérations nécessaires de la transposition et de la transmutation des choses de la vie en paroles.» C’est bien une utopie de la convergence et d’un nouveau monde que propose Maximin, à contresens du sens courant qui par utopie désigne une chimère, quelque chose d’impossible à réaliser. Il se situe au contraire dans la grande tradition des utopies qui participent à une critique de l’ordre existant pour le réformer en profondeur. « Effort d’imagination pour explorer le possible », L’Invention des désirades est un chant du présent et de l’avenir regardant le passé avec des yeux fertiles.
Daniel Maximin, L’Invention des désirades et autres poèmes, Le Seuil, Points, juin 2026, 153 pages.


