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Delphine Edy : « Je suis pour une « déterritorialisation » de la critique qui prenne en compte l’ensemble des enjeux »


Delphine Edy (c) DR


Delphine Edy est spécialiste de théâtre contemporain, enseignante, critique et traductrice est aussi l’autrice de l’indispensable : Thomas Ostermeier : explorer l’autre face du réel pour recréer l’œuvre en scène, paru aux presses du réel à Dijon en 2022. Actuellement intéressée à l’articulation des liens entre littérature, arts du vivant et sciences humaines et sociales, Collateral ne pouvait pas ne pas lui poser ces quelques questions liées à son rapport à la théorie.


Quel rôle la théorie littéraire a-t-elle joué et joue-t-elle encore dans votre approche du domaine de vos recherches et quelle utilisation vous en avez faites ?

 

Un rôle fondamental ! Lorsque j’ai décidé d’entreprendre une deuxième thèse (la première ayant été interrompue pour raisons familiales), j’ai choisi un sujet très personnel - la recréation de l’œuvre littéraire en scène - que je souhaitais aborder en comparatiste (et on sait que notre discipline s’intitule « littérature générale et comparée », ce qui implique une approche critique forte), en pensant que les enjeux théoriques avaient été depuis longtemps cartographiés et problématisés, mais j’ai vite compris que je faisais fausse route, et je m’y suis mise : j’ai rassemblé, analysé et critiqué les outils existants pour voir comment m’en emparer et éventuellement les prolonger, cela a donné la première partie de ma thèse dont je viens de publier une synthèse dans la Bibliothèque comparatiste de la Société Française de Littérature Générale et Comparée ? Cela a été l’occasion de lire beaucoup de critique et de croiser les approches comparatistes et théâtrales. Je continue à le faire pour mesurer les interactions, interconnexions entre ce qui s’écrit aujourd’hui et ce que j’écris, c’est-à-dire faire des liens, mettre en relation, ce qui est l’essence même de mon travail.

 

 

« […] admettre l’importance de la théorie c’est s’engager sur le long terme et accepter de demeurer dans une situation où l’on ignore toujours quelque chose » écrit Jonathan Culler : vous inscrivez-vous dans cette expérience du théorique ?

 

Absolument !  Je souscris à 100% C’est accepter de douter, de se remettre en question, d’être dans un processus qui se construit pas à pas avec des détours, et même parfois des opérations de marche-arrière… pour mieux repartir !

 

 

Quelle théorie pour quelle voix critique ? Autrement dit : chacun.e sa théorie afin de produire un discours théorique situé et offrir de la visibilité à des voix minorées ? Je pense à la théorie féministe, queer ou encore post-coloniale et décoloniale.

 

Je pense que c’est important qu’il y ait plusieurs courants, que les minorités soient représentées, car il y a des discours qui doivent être incarnés et portés, mais je pense aussi qu’il faut créer du lien, ne pas réduire les choses à des questions « territoriales », or, c’est beaucoup ce qu’il se passe et cela permet de décrédibiliser certaines approches, donc c’est contre-productif. Je suis donc pour une « déterritorialisation » de la critique qui prenne en compte l’ensemble des enjeux.

 

 

La théorie a-t-elle besoin d’un environnement institutionnel pour exister ou peut-elle en dehors des espaces adoubés ? Doit-elle produire un discours « conforme » aux normes universitaires ou doit-elle, comme lors de sa grande effervescence des années 1960-1970, revenir à des voix multiples afin qu’un véritable renouveau puisse avoir lieu ? Je pense par exemple à la création de la Revue Internationale par Maurice Blanchot accompagné de Dionys Mascolo, Elio Vittorini et Maurice Nadeau, où écrivains, traducteurs, critiques, éditeurs, philosophes étaient conviés à une réflexion commune autour de la littérature et son impact sur la société ?

 

Je crois bien davantage à une critique qui existe « en dehors » des espaces institutionnels, même si les voix institutionnelles capables de penser leur place au sein ET en dehors des institutions comptent bien sûr ! Il faut être souple là aussi me semble-t-il pour n’exclure personne, mais lucide et critique pour ne pas se laisser « embobiner » par certains discours. Face à une telle question, je ne peux que convoquer Roland Barthes dont on sait bien à quel point il a refusé étiquettes et institutions. C’est cela qui fait la force de sa pensée aujourd’hui encore. Une pensée en mouvement, qui ne se laisse pas enfermer, ni par la théorie, ni par la critique, mais qui peut la réinterroger pour la refonder à nouveaux frais.

 


Philippe Sollers dans l’entretien publié par Vincent Kaufmann en 2011 dans La Faute à Mallarmé résume ainsi l’idée directrice de cette époque d’effervescence théorique à propos de laquelle il est interrogé : « Article un : le langage. Article deux : le langage. Article trois : le langage. Article quatre : le langage. L’enjeu, c’est la pensée même du langage : là-dessus, il n’y a pas de variation, c’est-à-dire qu’on a favorisé cela de façon très constante et que c’est une question tellement importante qu’elle peut déstabiliser une culture à un moment donné ». Ce paradigme serait-il encore souhaitable ?


Je crois que j’adhère assez à ce positionnement. La langue c’est l’enjeu, que ce soit « avec », « contre », « en-dessous »… de la littérature, c’est bien le lieu depuis lequel on se positionne. Les ouvrages récents Contre le théâtre politique (O. Neveux) ou le dernier Contre la littérature politique (P. Alferi, L. Kaplan, N. Quintane, T. Viel, A. Volodine, L. Yousfi) le montrent avec exigence.

 


L’effervescence théorique de la période 1960-1970 est fortement liée à la rébellion antiautoritaire contre le gaullisme qui a débouché sur Mai 68 : peut-on dire que la théorie actuelle aurait besoin d’un feu de rébellion pour redevenir une voix qui porte ? En 2013, réfléchissant à la vivacité de la théorie de cette époque, Claude Burgelin titre son article de manière très évocatrice « Et le combat cessa faute de combattants ? » Qui sont les combattant.es actuel.les ?


En voilà une bonne question ! Et, surtout, un vrai enjeu ! Manque de combattant.es peut-être, certainement même, mais manque surtout de liens (encore !), de sororité, de générosité, de désirs et d’objectifs communs. Manque de commun quoi. La session 2023 des « Littérature : Enjeux contemporains », 14e session, organisés par Sylvie Gouttebaron (Maison des Écrivains et de la Littérature) et par Dominique Viart, (Observatoire des écritures contemporaines – Université Paris Nanterre) avec des écrivain.es, des critiques universitaires et des journalistes autour de la thématique « Faire commun » a bien montré d’ailleurs l’urgence et la nécessité d’aller dans ce sens.

Donc quel.les combattant.es ? Je ne sais pas. Ou si, peut-être. Des personnes habitées par une urgence, une nécessité, capables de se remettre en question, de réinterroger leurs connaissances et leurs postulats dans une vraie réflexion critique, de reconnaître que les choses peuvent être plus complexes que ce qu’elles avaient imaginé dans un premier temps…


(Questionnaire et propos recueillis par Simona Crippa)




Dernier ouvage paru : Thomas Ostermeier : explorer l’autre face du réel pour recréer l’œuvre en scène, Presses du réel, 2022, 432 pages, 32 euros

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