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  • Photo du rédacteurJohan Faerber

Denis Infante : « Nous partageons le même territoire que les formes de vie sauvage, la même terre et nous les connaissons si peu »


Denis Infante (c) capture d'écran

« Un odyssée à hauteur de renarde » : c’est par cette féconde et si juste expression que Denis Infante désigne ici son beau récit, Rousse ou les beaux habitants de l’univers qui vient de paraître chez Tristram. Comment ne pas être ainsi fascinés par l’histoire de cette renarde en exil, à la recherche d’eau, dans une terre dépeuplée d’hommes suite aux violences qu’ils ont fait subir à la planète ? Dans une langue d’une rare beauté, Denis Infante livre une fable sur les formes de vie sauvages que nous connaissons désormais trop peu. Un point d’excellence de l’écopoétique contemporaine dont Collateral ne pouvait manquer d’interroger son auteur le temps d’un entretien.


Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre splendide récit, Rousse ou les beaux habitants de l’univers qui vient de paraître aux éditions Tristram. Comment est né chez vous le désir de raconter l’histoire de cette jeune renarde qui, quittant sa contrée frappée par une tragique sécheresse, se met en quête d’eau ? Est-ce que ce périple, qui est aussi une formidable odyssée du vivant, trouve son origine dans le constat écologique de notre temps, à savoir la guerre de l’eau et la violence du dérèglement climatique ?

 

J’aurais le plus grand mal à expliquer ce qui est à l’origine de cette histoire de renarde sinon, peut-être le goût d’incarner une forme de vie plutôt inhabituelle dans mon travail d’écriture et peut-être aussi une attirance particulière pour ces formes de vies sauvages que l’on peut apercevoir parfois, un bref instant au détour d’un chemin. Nous partageons le même territoire, la même terre et nous les connaissons si peu.

Il est évident, peut-être d’une façon plutôt inconsciente que l’accélération du dérèglement climatique contre lequel il semble qu’aucun pouvoir constitué ne veuille lutter, ainsi que la sécheresse qui s’accentue, notamment dans le sud où je vis, ont influencé mon récit. En tout cas, c’est l’un des composants. L’un des moteurs aussi, puisque c’est la sécheresse qui pousse Rousse à quitter son bois natal. Rousse est aussi une histoire d’exil.

 



 

Ce qui frappe dans Rousse, c’est avant tout la construction du récit comme une fable : vous mettez en scène des animaux, qui répondent d’une personnification, qui portent comme le corbeau Noirciel des patronymes. Aviez-vous envie d’écrire ainsi directement une fable ou bien cette forme littéraire s’est-elle imposée naturellement pour mettre en scène des animaux ? La courageuse Rousse est semblable souvent aux animaux de La Fontaine mais elle ne croise aucun homme : était-il important pour vous de la mettre en scène dans un monde vidé d’hommes ? Pourquoi ? Est-ce que l’exergue de Giono renvoie ainsi selon vous aux hommes comme « être mesquins » ?

 

Je n’avais pas le désir d’écrire une fable. D’ailleurs, je ne sais pas trop ce qui fait fable, les codes de la fable, ou plutôt des fables. Il n’y a pas de morale explicite à cette histoire, sinon peut-être la nécessité de l’entraide ? Mais cela plutôt comme constituant du récit, pas comme démonstration morale.

Si la référence paraît évidente avec la fable du corbeau et du renard, il ne faut pas oublier que les fables, les contes, longtemps transmis par la parole vive, remontent à la plus ancienne humanité. La Fontaine n’est qu’un maillon de cette longue chaîne.

L’absence des humains, plus exactement leur totale disparition qui semble causée uniquement par leurs propres agissements, leur hubris destructrice laisse le champ libre aux autres vivants, mobiles et immobiles. Laisse le champ libre à leurs évolutions, peut-être leurs élans vers un monde meilleur. Je ne sais pas.

Cependant, il reste des traces du passage des hommes sur cette terre. Des traces matérielles, et aussi, surtout, des traces, des lambeaux dans la mémoire des vivants. Des traces également, des cicatrices aussi des catastrophes qui ont entraîné leur extinction. Car cette terre n’est pas une sorte de paradis d’avant les hommes. C’est une terre abimée, contaminée, irradiée par leur technologie mortifère .

Ce qui, je crois, amplifie la dimension mythique de ce qui est aussi une quête. Quête de l’eau, puis quête d’un savoir, enfin quête de sens.

Une odyssée à hauteur de renarde.

Pour ce qui est des « êtres mesquins » dont parle Giono, je ne vois pas d’autres vivants que les humains pour faire preuve de mesquinerie.

D’une certaine façon, vivre plusieurs mois d’écriture en compagnie de Rousse et de tous les autres beaux habitants de l’univers a été dans ma vie, une chance extraordinaire.

 

 

Ainsi Rousse est-il un récit qui peut être lu comme une véritable quête du vivant, une puissante fable écologique qui ne s’intéresse pas seulement à ce que devient la nature mais aussi à la manière dont les animaux perçoivent le monde qui les entoure et le monde qu’ils forment. Ce qui frappe, c’est la progressive prise de la parole de la petite renarde qui en vient à dire « Je », à trouver finalement, du titre d’une des parties, « L’esprit » : pourquoi était-il pour vous important que la renarde puisse dire « Je » ?

 

La première raison du passage au « je » serait que mes récits sont toujours à la première personne, quel que soit le ou la narratrice, parfois d’ailleurs il peut y avoir plusieurs « je » pour la même histoire. Et donc, j’ai senti le besoin d’y revenir.

La deuxième raison est plus profonde. Il me semblait que Rousse, en côtoyant le corbeau Noirciel notamment, en vivant dans sa chair des traumas et aussi des joies, acquiert une certaine somme de savoirs, une certaine connaissance du monde, et par là, un plus haut degré de conscience. Et puis, devenant « je », Rousse prenait plus de chair, d’intensité dramatique… D’une certaine façon, nous devenions plus proches, elle et moi.

Mais une fois encore, cette tentative d’explication vient après coup. Pendant l’écriture, une chose s’impose, sans raison très claire et il faut juste suivre le fil. Le flux d’énergie, plus exactement.

 

 

Si on peut parler aisément de fable pour qualifier Rousse, on pense également au fabliau du Moyen Âge tant la langue, procédant par suppression de déterminants, rejoint, par éclats, la grammaire de l’Ancien français. Mais au-delà de ce rapprochement ce qui singularise votre langue, c’est peut-être sa quête d’un flux de conscience, d’un flux où il n’y a plus de barrière entre l’animal et son monde : ce qui frappe c’est la volonté de trouver une manière de prose continue, une langue de la perception, qui se déprend de la langue des hommes. Est-ce en ce sens que vous avez pensé la langue si singulière de Rousse ?

 

Je n’ai pas « pensé » la langue de Rousse. Je ne pense pas mon écriture, au sens où, je l’ai dit, j’évite toute analyse formelle pendant la rédaction. Et n’y suis pas très porté en général par la suite.

Cette langue, disons ce style, s’est très vite imposée à moi. À la fois comme une contrainte qui paradoxalement libérait mon imaginaire et aussi comme la matière d’un autre rythme, d’une autre musicalité, d’une « prose continue » comme vous la nommez. D’une course haletante à travers bois et prairies.

J’ajoute que si je ne savais pas que les langues médiévales n’utilisaient pas de déterminants, je savais par contre que de la plus haute antiquité jusqu’au début du Xe siècle, il n’y avait pas d’espace entre les mots, forme d’écriture appelée scriptio continua (on y revient). Or il se trouve que j’ai tendance à ressentir le langage comme, justement, un ruissellement continu… une sorte de fleuve entrainant la pensée. Je fais peu de distinction entre pensée langue et pensée image. C’est dans ce lieu flou, cet enchevêtrement de forme, que se trame la fiction. 

 


Ma dernière question voudrait porter sur la dimension écologique de ce récit. Faut-il voir dans Rousse, au-delà de ses évidentes qualités littéraires, une dimension politique sur l’état du monde tel qu’il est ? Diriez-vous que la dystopie qui s’y fait jour a une dimension politique ?

 

Une fois encore, il n’y a pas réellement d’intention derrière ce récit, sinon qu’il soit tendu, vivant, énergique et si possible bien écrit. Mon intention première, comme à chaque fois que commence une narration, est de proposer une histoire romanesque dans une langue, une lumière, qui, je l’espère feront corps avec le récit.

Mais bien sûr, de par les thèmes abordés on ne peut s’abstraire des préoccupations, des craintes, des colères aussi, qu’engendre cette fuite vers l’abime de nos sociétés extractivistes.

Dans leur présentation de Rousse, les éditeurs de Tristram ont parlé de : « l’ambition poétique, mais peut-être aussi politique du roman ». Oui, c’est dans ce peut-être, au sens non conscient, non manifeste, que se loge la dimension politique de ce roman.

 

Je terminerai par ce très court poème qui je crois résume assez bien ce qu’est pour moi la poésie, matrice de mon écriture :

 

La poésie n’a aucun pouvoir.

La poésie est le seul pouvoir,

la seule arme que l’on peut brandir face à la mort.

 



Denis Infante, Rousse ou les beaux habitants de l'univers, Tristram, janvier 2024, 132 pages, 16,50 euros

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