Fanny Taillandier : « Je crois que la littérature romanesque, c’est toujours aussi confronter les enjeux moraux les plus absolus à une réalité matérielle concrète » (Sicario Bébé)
- Johan Faerber

- 23 mars
- 11 min de lecture

Avec Sicario Bébé, paru chez Rivages, Fanny Taillandier achève de s’imposer comme l’une des voix majeures de notre littérature contemporaine. Nouvelle pièce de son cycle romanesque des Empires, ce roman, bâti comme un polar marxiste, présente l’histoire d’un couple d’adolescents, Djen et Blaise, qui attendent un enfant mais qui, encore scolarisés, sont contraints de sombrer dans la délinquance pour subvenir aux besoins du futur nouveau-né. Thriller pacifiste, road-novel géopolitique, réflexion en action de la démocratisation de la langue dans le roman : Sicario Bébé est l’une des meilleures nouvelles arrivées au roman français depuis très longtemps. Juste avant le Festival Littérature au Centre, dont Collateral est l’heureux partenaire et durant lequel la romancière interviendra, il n’est pas possible de ne pas aller à la rencontre de l’autrice de ce livre clef.
Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre formidable nouveau roman, Sicario Bébé qui vient de paraître chez Rivages. Comment vous est venu le désir d’écrire sur ce couple formé par Djen et Blaise, deux adolescents qui attendent un bébé, qui rêvent pour lui « d’un beau tricycle rouge » et qui, encore scolarisés, ne peuvent subvenir à leurs besoins et doivent s’en remettre à la délinquance pour espérer pouvoir se mettre en ménage ? Est-ce qu’un fait divers en particulier a inspiré l’écriture de ce roman où il y a comme dans la vie humaine du sang, « du fric, et parfois heureusement la poésie » ? Plus largement enfin, de quelle façon ce roman s’inscrit-il dans votre cycle des Empires, ce roman que résume l’un des personnages : « C’est fou comme une histoire de vie ou de mort tient en peu de lignes » ?
Ce sont plusieurs faits divers qui m’ont interpellée, que j’ai lus dans la presse régionale et notamment dans le Parisien, sur les « shooters » : de très jeunes garçons, mineurs ou à peine majeurs, recrutés via les réseaux (Snapchat, Télégram) pour effectuer des contrats. Pour le compte d’un commanditaire inconnu, et avec la promesse de récompenses en milliers d’euros, ils acceptaient de tuer des cibles qu’ils ne connaissaient pas. En général, ces jeunes tueurs se font arrêter très vite, n’étant pas des professionnels. Un des articles rendait compte de l’interrogatoire de l’un d’eux. Il dit aux policiers qu’il a fait ça pour aider sa mère. C’est là où quelque chose m’a arrêtée. Tuer quelqu’un qu’on n’a jamais vu, pour le compte de quelqu’un qu’on a jamais vu, par amour filial. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à creuser, entre la violence insensée de ce système, et un motif très fort : le cœur, l’amour.
Ce système, c’est le narcotrafic. C’est un genre de stade suprême du capitalisme contemporain : mondialisé, déterritorialisé, ramifié, spécialisé, uberisé… C’est là que ça m’intéressait par rapport au cycle Empires, qui tâche de cerner des formes impériales et les résistances/réinventions que peuvent leur opposer des groupes, des individus, ce qui finit par dessiner l’histoire du monde. Ici, le narcotrafic comme dernière forme de richesse et de puissance organisatrice d’un territoire délaissé (le nôtre) ; en face de lui, des gamins pour qui ce territoire est un ensemble de dangers et de possibles, qui tâchent de s’en sortir en gardant les valeurs cardinales de la vie et de l’amour.
Pour en venir au cœur de Sicario Bébé, le jeune couple formé par Djen et Blaise deviennent très vite les héros d’un polar marxiste. En effet, ce qui singularise l’écriture des Empires, c’est toujours cette poétique consistant à tirer deux fils narratifs s’entremêlant étroitement : la réécriture d’un genre littéraire couplée à une interrogation politique. Ici le polar marxiste rassemble ces deux ambitions en présentant ces adolescents attendant un enfant pris dans une lutte des classes, une impasse sociale provoquée par le capitalisme tardif : ils ne peuvent être lycéens et garder cet enfant si bien qu’ils vont être contraints, par l’entremise de leur ami Bobby, d’en venir, pour 50 000 euros, à commettre un assassinat commandité par un narcotrafiquant, Julien. Dans ce polar du déterminisme inversé, Blaise le dit : « je faisais connaissance avec les affres de la paternité » car « c’est notre bébé, c’est à nous de faire famille maintenant » mais le souci majeur est qu’ « elle devait sacrifier soit l’école soit moi, en gros, si on voulait toucher une aide. » Comme dans tout polar ou film noir, les victimes sont des êtres de pureté et d’innocence absolues jetés dans un monde criminel et qui, faisant l’amour, perçoivent « en moi cette lumière éblouissante entre deux murs noirs » ou qui constatent aussi bien que « comme l’amour est un miracle, ça a continué entre nous, par miracle. » Seriez-vous ainsi d’accord pour définir dans cette lutte des classes que vivent les personnages Sicario Bébé comme un polar marxiste ?
Il est certain qu’il y a quelque chose de la lutte des classes qui se joue — ou plutôt, la lutte des classes et le vocabulaire marxiste sont une des manières d’analyser les situations des personnages. La prof d’histoire-géo de Blaise, qu’il écoute attentivement, lui a appris le terme de « prolétaire » et il a très bien compris que ce mot correspondait à son statut social et économique. On peut aussi analyser les choses avec d’autres termes, d’autres référentiels. On peut convoquer l’univers des contes, par exemple, et Blaise et Djen sont des genres de Petits Poucets que les adultes, faute de moyens, abandonnent dans une forêt pleine de dangers dont ils ne pourront sortir qu’avec leur ruse.
Dans tous les cas, je n’ai pas inventé les difficultés qu’ils rencontrent pour faire famille : en France, en 2026, si une jeune fille scolarisée dans l’enseignement secondaire est enceinte, elle ne pourra toucher aucun congé parental ; si elle est étudiante — ce à quoi se destine Djen — elle n’aura d’aide que si le deuxième parent est absent. Notre pays, en tant que structure adulte, n’accorde pas les moyens à la jeunesse de devenir adulte à son tour dans la sécurité.
Pour ce qui est du polar, c’est une esthétique que j’ai énormément convoquée dans ce roman, puisque le « méchant », c’est le narcotrafic. Le suspense, les guet-apens, les filatures, tout ça relève bien du polar. Mais je crois que Sicario Bébé s’en écarte de deux façons. D’abord, il n’est pas construit sur un mystère à résoudre ou une identité à découvrir : je l’ai écrit dans le sens de la lecture, pour ainsi dire, et non à partir de la résolution comme s’écrivent les romans policiers — une mécanique que j’admire énormément mais que je ne suis pas encore capable de mettre en œuvre. Ensuite, il manque un ingrédient de taille pour un polar : les flics. Dans Sicario Bébé, ils n’interviennent jamais, sauf dans une mascarade type « place nette » où les trafiquants sont tranquillement partis, et pour une enquête bâclée. C’est aussi là qu’il y a quelque chose de politique à mon sens : l’intégralité des services publics (école, santé, sécurité, transports) est présente dans le roman. L’intégralité est défaillante. Il ne reste à Blaise, vis-à-vis de la police, que la peur qu’ils ne le tuent dans une bavure. Un état failli, c’est un danger.
A cette question du polar marxiste vient s’ajouter une grande conscience morale qui travaille et déchire le récit de part en part. Si Sicario Bébé s’offre comme un ouvroir romanesque d’une rare puissance, chaque épisode débridé se voit toujours rattrapé et passé à la question d’interrogations morales des personnages dont la plus importante se révèle être : ne pas commettre un meurtre. L’absolue perfection du crime consiste pour eux à n’en commettre pas : telle serait la loi fondatrice de ce thriller qu’on pourrait qualifier de pacifiste où les héros s’exclament : « Moi je voulais juste être un daron capable d’investir dans une poussette stylée. » Dans cette histoire qui se fixe un « Objectif Thunes », les personnages veulent se dégager de l’engrenage criminogène du néolibéralisme qui les laisse dans « Une sensation de piège et de manne ». Diriez-vous ainsi que Sicario Bébé se donne comme un roman politique ou en tout cas pratique politiquement la littérature contre le genre même du thriller contre lequel il se retourne pour pratiquer ce qu’un des personnages affirme : « assumer sa révolte » ?
Oui, Blaise et Djen arrivent au monde, à 17 ans, dans une spirale du crime, mais ils n’en veulent pas. Ils veulent s’en sortir, mais n’ont aucune envie de se damner pour ce faire. Ils doivent trouver de quoi faire vivre leur bébé, mais refusent que ce soit au prix de la mort. Je crois que la littérature romanesque, en tout cas celle que j’aime, c’est toujours aussi confronter les enjeux moraux les plus absolus à une réalité matérielle concrète, historique — en l’espèce en effet ce capitalisme tardif dans lequel nous nous débattons collectivement, et qui a tous les aspects de la ruine ou de la déchéance…
Le cousin de Blaise lui cite Thomas Sankara : « L’esclave qui n’assume pas sa révolte n’est pas digne qu’on s’apitoie sur son sort ». C’est une phrase que le père fondateur du Burkina Faso indépendant a prononcée à l’ONU, lorsqu’il est allé y présenter son pays débarrassé de la tutelle colonialiste française, en 1984. Dans ce discours, incroyablement fort, Sankara revendique de parler au nom des burkinabés, mais aussi au nom des chômeurs, des paysans sans terres, des femmes, des enfants, de l’ensemble des opprimés du système capitaliste mondial. Sankara annonce, au début de son discours, son intention : « parvenir à exprimer aussi, à ma manière, la parole du « Grand peuple des déshérités », et dire, même si je n’arrive pas à les faire comprendre, les raisons que nous avons de nous révolter. » C’est un programme politique, et c’est un programme littéraire à la fois. C’est ainsi que je l’ai pris.
Polar marxiste, thriller pacifiste mais aussi bien road novel géopolitique : Sicario Bébé traverse les genres pour mieux les revisiter car, dès son titre, ce sont les territoires de l’entre-deux, de l’abandon et de la désertion qui sont explorés. Depuis l’entame de votre œuvre, vous n’avez cessé de faire du territoire une carte inconnue qu’il s’agit de sonder à la fois géographiquement mais aussi socialement tant à chaque contrée explorée s’associe toujours dans votre écriture une lutte qu’il s’agit de visibiliser. Ici elle s’affirme dès l’exergue avec un extrait du rapport confidentiel de l’Office central de lutte contre le crime organisé qui pointe une mutation géographique d’ampleur : « toute la France est concernée, y compris les villes moyennes – voire petites – et les zones rurales, pas seulement les régions traditionnellement touchées par le trafic. » Dans ce road novel qui traverse la France pour trouver l’homme à assassiner se multiplient les notations sur L’Amour est dans le pré où « La France apparaissait pleine de terre et de lisier, pleine de solitudes motorisées, de rustauds au grand cœur et de divorcées sur le retour, de soirées karaoké le samedi soir dans des villes encore plus petites que V. ». La Zad est décrite comme un univers inconnu : « Tout le monde avait un style tellement improbable que j’avais l’impression d’avoir changé de pays ». En quoi la question du territoire se fait toujours politique dans votre écriture ?
J’habite depuis trois ans dans une « ville moyenne » de la « diagonale du vide ». Ces expressions, utilisées pour analyser le territoire à l’échelle nationale (et donc pas dans le détail) cachent plus qu’elles ne montrent ; et surtout, elles refusent à ces espaces la possibilité d’être actifs, intenses : moyen, vide : il ne peut rien s’y passer. Ce qui est bien sûr totalement faux, puisque je crois que les espaces non denses sont finalement les plus habités — c’est-à-dire que la plupart de nos concitoyens y vivent. Plus de routes que de trains, plus de silences que de foules, certes, mais pour autant des réseaux, des vies, des échanges, etc.
Je suis fascinée par les agencements territoriaux, quels qu’ils soient, de la mégalopole à la garrigue ensauvagée. Ils sont toujours le point de rencontre entre un pouvoir et des pratiques — pouvoir et pratiques changeant, s’entremodifiant, s’interdisant ou s’encourageant jusqu’à la métamorphose. On peut lire l’histoire humaine dans le paysage. Dans Sicario Bébé, il y a la petite ville, avec ses solidarités et ses fixités, et la ville portuaire, globalisée, anonyme, mais aussi désirable.
Blaise et Djen ont cet émerveillement du regard qu’on a encore à 17 ans : le voyage commence dès que l’habitude s’arrête, que ce soit au centre hospitalier, à la zad, dans une aire d’autoroute ou à la ville portuaire. Cela permet de peindre le paysage sans les stéréotypes qui l’accompagnent quasi en permanence dans le discours médiatique dominant. Cela permet de le regarder pour ce qu’il est : une mosaïque pleine d’interdépendances et traversée par des dominations, toujours un peu incongrue et toujours extrêmement cohérente.
Politique : le mot n’est pas de trop pour qualifier également la manière dont Sicario Bébé travaille la parole de ses personnages ainsi que la circulation dramaturgique de leurs monologues qui scandent l’histoire. De Djen à Blaise mais aussi bien la Tatie, la parole de Sicario Bébé répond d’un souci de démocratisation : tout le monde parle de la même façon, sans aucune distinction en mêlant à la fois langage soutenu et parlure quotidienne à base d’argot contemporain. D’où la passion pour la poésie qui traverse les monologues : « Ce qui est bien avec la poésie, c’est qu’on ne comprend pas tout, mais ça parle quand même. » Ou Julien, le caïd dont la première réplique surprend : « Vous avez vu que Bernard Pivot est mort, putain, proféra Julien en guise de salutation. Adieu grand homme. Heureusement que ma Mamie est plus là pour voir ça. » Ou aussi bien les analyses sociologiques de Tatie : « Stratégie concurrentielle classique du capitalisme, mafieux ou pas, précisa ma Tatie : le marché principal des grandes villes étant saturé, les villes de la taille de V. représentent des opportunités de croissance. » En quoi cette démocratisation agit pour déjouer les clichés et les préjugés ? Dans cette question de la démocratisation de l’usage de la parole pour les personnages, une question se pose : s’agit-il pour vous d’annuler tout pittoresque de la parole, notamment de l’argot pour chercher non pas un hyperréalisme mais extraire du réel ?
Ce qui m’intéresse, c’est de faire jouer ensemble l’oral absolu qu’est l’argot, langue qui n’est pas faite pour être écrite, et l’écrit absolu qu’est le récit au passé. Ce sont Blaise et Djen qui racontent : c’est à la fois « il était une fois » et 2026 avec des locuteurs de 17 ans. Je n’ai jamais eu l’intention, en effet, de vouloir « imiter » ou consigner la langue orale actuelle. J’ai voulu en créer une autre, qui rende hommage au rythme de l’argot, à son côté musical, autant qu’aux beautés étranges des imparfaits du subjonctif ou de certaines expressions désuètes. L’idée, c’est que ça amuse, que ça réveille en tout cas.
Après, en effet, Djen aime lire de la poésie, Julien le dealer qui se prend pour Tony Montana parle de Bernard Pivot, etc — parce qu’il y a quelque chose que je trouve agaçant dans les cercles littéraires c’est qu’on postule toujours qu’en dehors des initiés, personne ne connaît rien aux livres. C’est faux : les livres sont quelque chose d’intime, à tous les sens du terme, pour beaucoup de monde, de mille manières différentes. Ce qu’on fait en préjugeant l’inverse, c’est remplacer la littérature par un genre de vernis symbolique qu’on donne d’office à certains et qu’on refuse à d’autres. Ce que je trouve exaspérant.
Ce qui frappe aussi politiquement dans ce polar, c’est combien les adolescents de Sicario Bébé déconflictualisent leur rapport attendu à l’école et au savoir. Loin d’être des élèves turbulents, indisciplinés, hantés de leur échec scolaire, ce qui nourrit la puissance empathique de votre récit, c’est combien ils se passionnent au contraire pour les cours qu’ils reçoivent notamment les cours d’histoire, « Histoires plurielles » ou le cours sur la nékuia chez Homère. Quel était votre visée ultime dans le rapport que vous entendiez dessiner de ces adolescents à l’école ?
Blaise aime bien l’école, oui. Il est appliqué et attentif. Ce n’est pas le cas de Bobby qui lui n’en fiche pas une. Quant à Djen, elle est bonne élève et se destine à des études supérieures. J’ai inventé à partir de mes souvenirs : à l’adolescence, l’école prend une place folle dans les journées (comme le travail ensuite). C’est un espace social extrêmement important. Chacun l’investit à sa manière, et d’expérience d’enseignante (j’ai été prof pendant dix ans) il y a, dans toute classe scolaire et dans toute classe sociale, des enfants qui aiment être en cours, et d’autres non, des enfants qui ont de l’ambition par rapport aux diplômes, et d’autres non. La vraie différence n’est pas parmi les enfants, mais dans la façon dont les adultes leur ouvrent ou pas des perspectives — avec les biais sociaux et idéologiques que l’on connaît.
Enfin ma dernière question voudrait porter sur les influences littéraires et plus largement plastiques qui ont pu nourrir votre écriture. Est-ce qu’il y a des polars et des films noirs qui ont pu inspirer Sicario bébé ? Ou bien des œuvres picturales ou encore musicales notamment des morceaux de rap ?
Deux œuvres sont évoquées en classe : une photo de G. Rancinan détournant la Liberté guidant le peuple, et une peinture de Füssli représentant la descente d’Ulysse aux enfers. Ce sont des aides, des indices. Mais dans le travail, je me tiens toujours à distance des fictions proches, thématiquement ou génériquement, de ce que je suis en train d’écrire. Le rap est là car il est dans ma vie quotidienne, donc il infuse. Mais je ne cherche pas à écrire avec d’autres œuvres — même si je rends beaucoup d’hommages dans Sicario Bébé, à Manchette, au Voyage au bout de la nuit, et même à Bernanos à un moment. Mais finalement, eux ou le rap, c’est pareil : ce sont des phrases qui surgissent de ma mémoire et qui viennent dans le texte. C’est ce qui est génial avec la littérature : c’est un immense pays peuplé de morts et de vivants, qui accueille tout le monde.

Fanny Taillandier, Sicario Bébé, Rivages, janvier 2026, 190 pages, 19 euros


