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  • Photo du rédacteurJohan Faerber

Florent Coste : vivons-nous après la théorie ? (L’Ordinaire de la littérature)




La théorie littéraire est morte. Mais c’est comme si personne n’avait entendu son lourd cadavre, paré de concepts et autres lectures savantes, chuter bruyamment au sol. Tel est, terrible et noir, le postulat à partir duquel s’écrit L’Ordinaire de la littérature de Florent Coste qui paraît aujourd'hui à La Fabrique, essai revigorant et neuf sur l’épineuse question de la théorie. Car nul doute que la question ouverte qui fournit à Coste, médiéviste de formation mais auteur déjà d’un fort volume de critique pragmatique Explore, le sous-titre de son opus, à savoir « Que peut (encore) la théorie littéraire ? », s’adresse, inquiète sinon sombre, à une théorie littéraire aujourd’hui si mal en point qu’elle en est grandement morte.

C’est ainsi que s’ouvre, résolue, la réflexion de Coste qui, d’emblée, ne chuchote pas comme aux enterrements ou détourne le regard du grand cadavre, tache aveugle du contemporain autour de laquelle tout le monde tourne en feignant de l’ignorer. De fait, Coste n’attend pas avant de pratiquer l’autopsie sur le corps démesurément froid de la théorie dans la mesure où, en France – et en particulier dans la France de Macron, plus personne ne meurt de sa belle mort. Alors de quoi serait donc morte la « théorie littéraire » qu’il faudrait presque écrire désormais entre guillemets tant on la cite comme une défunte ? Pourquoi ferait-elle l’objet d’une telle désaffection sinon d’un si violent rejet au point que les étudiants en Lettres ne connaissent désormais plus Barthes que par ouï-dire ou que Georg Lukacs donne plus de sueurs froides à lire que n’importe quel Dario Argento ? Coste n’y va pas par quatre chemins car, de toute façon, la théorie littéraire gît déjà tout en bas, au pied de la falaise. La théorie littéraire se tient comme un grand cadavre parmi nous parce qu’elle a chuté des hauteurs, de la falaise et de son promontoire. Elle aurait été, au choix, trop abstraite : une théorie trop théorique, comme un pléonasme dangereux sinon délétère.

De cette euphonie malsaine, Coste propose de se défaire avec vigueur en proposant, puisqu’elle est à terre, d’œuvrer à une théorie « à hauteur de celles et ceux qui écrivent, éditent, fabriquent, lisent, critiquent la littérature. » En somme, une théorie de chair comme Loïc Wacquant parle en sociologie de « sociologie de chair ». Une théorie au sol pour assumer pleinement un rôle politique qui, trop longtemps tu, ne doit désormais plus être reculé dans les limbes du discours. Une théorie au sol pour une politique de la théorie opérant en quatre points majeurs qui vont servir de rose des vents, d’orientations fortes au moment où le cadavre pourra remuer de nouveau. Quatre points majeurs en manière de bréviaire pour conduire une reviviscence de la théorie littéraire : une théorie à la vigilance métacritique, une théorie d’élucidation, une théorie comme instance de renégociation et, enfin, une théorie comme instance de renégociation. Autant de modalités capables de réanimer la théorie littéraire afin de l’offrir à un re-départ et de la sortir dans la grande fable funéraire dans laquelle on a voulu l’enfermer. Autant de modalités pour la redonner à l’immanence du contemporain, de la redonner à chacun comme outil majeur de compréhension de ce qui fonde le présent continu de nos vies – d’en faire l’ordinaire de nos vies.

C’est alors que, loin de toute fabulation romantique ou romanticisante, Coste pose dans un matérialisme conquérant l’une des conditions contextuelles essentielles permettant de comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là : le néo-libéralisme. Il existe, de fait, un libéralisme critique et théorique qui a réussi à vider de sa consistance le corps vigoureux de la théorie. Ce libéralisme prend deux visages essentiels que Coste est l’un des seuls à évoquer et qui fait le prix, pour ne pas dire le courage résolu, de sa réflexion de sa théorie : le néolibéralisme académique. Ce n’est hélas nouveau pour personne mais depuis les années Chirac-Sarkozy, l’université française notamment souffre d’une ultra-libéralisation contre laquelle peu ont réussi à se battre contre. Reconduction de l’extrême bourgeoisie, le néolibéralisme académique, qui procède par domination sociale, « préserve le statu quo » intellectuel indique Coste dans des pages lucides et justes où il déplore également que ce même statu quo maintient "hors de l'institution des candidats légitimes dans des situations de précarité professionnelle". Peu de prises de risques intellectuels, donc peu de production théorique, poursuit-il. Car les macronistes ne sont pas des marxistes. Ce néolibéralisme académique, qui, comme tout macronisme, se répand parfois également par tribunes pseudo-sociales qui font mine de prendre des positions dans la société mais oeuvrent à des engagements tacticiens afin de mieux pouvoir exercer leur pouvoir en interne sur leurs collègues, se déclare surtout, comme le rappelle Coste, par une série de clous sur le cercueil de la théorie littéraire.

Et ces clous de cercueil sont peut-être autant de dates clefs dans l’histoire de la théorie. Bien évidemment, il y eut un âge d’or – ou un âge d’or supposé tel de la théorie littéraire : les années 1960 et 1970 qui, dans l’imaginaire collectif, ont pu façonner l’imaginaire collectif même. Le rayonnement social évident de l’époque structuraliste ne peut, qu’avec le reflux des années 1980, ne laisser derrière lui qu’amertume et désillusion. Coste démontre alors que la fable funéraire de la théorie littéraire est aussi une fable fantastique – registre même de toute histoire littéraire peut-être. Il y est question de démon de la théorie et de l’incontournable Antoine Compagnon, figure néolibérale s’il en est de la théorie littéraire. 1998 constitue une date pivot, celle du Démon de la théorie et marque « un moment « libéral » dans la théorie littéraire » précise Coste : exaltation de l’individualisme, mentalisme et scientisme, le tout saupoudré de réformisme qui feront les beaux jours du macronisme. Vision finalement thatcherienne de la démocratie, répété comme un mantra plutôt que comme un guide. A 1998 répond très vite 2007, et notamment les inquiétudes de Todorov dans La Littérature en péril qui œuvre à une nouvelle vulgate, celle d’une littérature détachée de tout référent durant les années supposément formalistes de l’Après-Guerre et qui, désormais, pourrait enfin retrouver le sol, la terre, l’histoire. Peut-être ici l’essai de Coste aurait-il pu mettre en lumière le paradigme de la Fin de la littérature qui émerge alors, entre William Marx, Maingueneau, Compagnon et donc Todorov, puis Demanze et Viart un peu plus tard, et qui assigne un double péril aux études de Lettres : fin de la théorie car disparition de la Littérature majuscule. Mais l’essai propose d’autres pistes stimulantes dont notamment, au-delà de la « revanche du référent », un point d’ancrage en 2007 avec Yves Citton. Autre chercheur clef qui répond aux assauts poujadistes de l’ancêtre du macronisme, Sarkozy.

La question à laquelle répond Citton est celle de la réductibilité de la littérature aux enjeux du marché : la théorie retrouvera une utilité certaine, sera active si elle peut venir prêter main forte à un combat, celui qui lui permettra, dit Coste, de « résister aux assauts du marché ». Le cadavre alors de la théorie littéraire commence à remuer. Il existerait une théorie après la Théorie, après les grands moments théoriques : une théorie, pourrait-on dire, de l’Après Théorie. On est au contact de la terre surtout quand on remonte de six pieds. Cette remise en forme de la théorie ouvre alors aux pages les plus stimulantes de l’essai de Coste qui dresse un panorama aussi précieux que détaillé des inventions théoriques, notamment de la littérature exposée d’Olivia Rosenthal et Lionel Ruffel puis, en temps néolibéral, des spectres du fétichisme littéraire. C’est peu de dire qu’elles ouvrent, par leur puissance d’intellection, des horizons neufs que toute chercheuse et chercheur se devrait de méditer.

Enfin, au milieu de cette recouvrance de la théorie littéraire en temps néolibéral, il ne faudrait pas oublier combien le néo-libéralisme sévit toujours. Le néo-libéralisme, parce qu’il a la violence et la perversion pour terreaux, use désormais de toute une gamme d’antiphrases, dont les mots « bienveillance » et « réparation » sont les maîtres-mots les plus répandus. On ne sera dès lors guère surpris que les pages les plus vibrantes de l’essai de Coste se consacrent à la vulgate de la réparation, « l’homéopathie », dont la réticence se fait grande. Dans le contexte néolibéral, Coste se concentre surtout sur la politique de la littérature que la doxa sur la réparation génère : l’apolitisme dont elle donne à voir le centre névralgique, c’est-à-dire finalement le discours de pouvoir qu’il offre – comme tout macronisme.

On ne vous en dira pas plus sur cet essai clef tant sa force rétrospective mais sa puissance prospective en font un livre de prix. L’Ordinaire de la littérature qui a permis à Collateral de rouvrir le chantier de la théorie littéraire s’achève sur des pages qui donne le La à un nouvel horizon de la théorie littéraire, un horizon forgé par un désir renouvelé de forger des concepts à hauteur de femmes et d’hommes, des concepts qui accompagnent le vivant dans toutes ses expressions et qui permettent de mieux saisir les bouleversements sociaux, si nombreux. Il faut, dans un monde éclaté et plus que jamais fragmenté, aborder de manière modeste la théorie. Vivons-nous après la théorie ? Question délicate à laquelle on répondrait : il faut, après les Grandes théories et les Grands écrivains, retrouver une part d’humilité, d’ordinaire, qui donne à la littérature une juste place, sans misérabilisme, sans grandiloquence.

Car la littérature a entamé, avec la théorie et dans la théorie, une profonde mutation contemporaine qui fait trembler les distinctions pourtant jusque-là solides des trois critiques de Thibaudet et qui, à l'instar de ce que suggérait à propos de Duras l'essai de Simona Crippa, poursuit la tentation du théorique. On pense immanquablement à Vivarium de Tanguy Viel, dont l’apaisement déferle ; on pense invariablement à Tout va bien se passer de Nathalie Quintane, dont le torse dit tout ; on pense décidément à Rester Barbare de Louisa Yousfi, programme d’écriture plus que bilan ; on pense joyeusement à l’Abrégé de littérature-molotov de Macko Dragan avec lequel on n’est pas toujours d’accord (et heureusement) mais qui fait de son énergie le maître mot d’un renouveau qu’on ne peut que saluer.

Quatre grands livres de notre contemporain que la lecture de Coste permet de mieux saisir et qui nous laisse à la bouche la réflexion de Barthes sur la Sapienta du Moyen Âge à la fin de sa Leçon à laquelle, en médiéviste résolu, Coste a dû avoir présente à l’esprit et qui forme la leçon même de son essai : « nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible. » On ne saurait mieux dire.

 

 



Florent Coste, L’Ordinaire de la littérature : que peut (encore) la théorie littéraire ?, La Fabrique, avril 2024, 196 pages, 14 euros

 

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