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  • Photo du rédacteurTimothée Beaujard

L’oreille musicale n°2 : Retour sur une résistance underground

En 2014, en réponse à Jean-Paul Curnier dans Les Années 10, Nathalie Quintane écrivait « Je ne crois donc pas trop à ces révoltes « armées à la lecture des poètes » […] C’est bien dommage pour nous, mais ça ne se passe pas comme ça – bien sûr bien sûr Eluard, bien sûr bien sûr La Rose et le Réséda, et bien sûr un poème de Coleridge est devenu une chanson révolutionnaire, mais il s’agit d’un même élan, un élan commun, qui s’exprime en poèmes quand on fait de la poésie, en coups de fusil quand on sait tirer ». Il s’agissait de rappeler dans un même mouvement qu’il n’y avait pas à opposer les différentes composantes de la culture populaire en montrant que celle-ci pouvait être politique sans pour autant arborer l’ethos révolutionnaire de la contreculture. C’était aussi revenir sur la vision romantique de la révolution qui serait rendue possible par la lecture de grands auteurs politisés et donc, en miroir, sur l’idée injonctive et paternaliste que la seule culture populaire valable serait une culture « consciente ». La discussion portait alors sur le hip-hop mais la question peut se poser au sujet de la techno qui, née dans un contexte proche, est le plus souvent privée de paroles pour servir de support explicite à un discours politique.



Face A1 Faire de la musique politique : Underground Resistance – Fuck the Majors [Underground Resistance] (1992)

Techno, Drum’n’Bass, Acid




En 1990, quelques années après la naissance de la musique techno à Détroit, Mike Banks et Jeff Mills fondent le collectif puis le label Underground Resistance. Rejoints par Robert Hood, ils inscrivent immédiatement leur musique dans un cadre politique de lutte contre le racisme, les violences policières et les inégalités sociales en assignant à leurs productions le rôle ambitieux d’unir les populations dans une résistance sous-terraine et contre-culturelle à l’échelle globale.



Le manifeste d’Underground Resistance inséré dans l’album Revolution for Change de 1992

            Dans cette optique, Underground Resistance a pu travailler avec les visuels et les titres mais aussi les samples inclus dans leurs morceaux. On peut citer à cet égard l’EP Riot de 1992 dont le morceau éponyme utilise le « Now is the time » de Martin Luther King et l’EP Message to the Majors dédié à Malice Green tué par la police de Détroit peu après les émeutes de Los Angeles en 1992.




Sur le plan musical, les premiers morceaux d’UR tirent la techno vers un registre plus sombre que ceux de la première vague de Détroit (Juan Atkins, Derrick May, Kevin Saunderson, Eddie Fowlkes). Robert Hood intègre par exemple aux productions des samples de manifestations et n’hésite pas à prendre le micro pour haranguer le public. Jeff Mills apporte de son côté des éléments de musique industrielle, la mélodie se simplifie, les textures se durcissent. La boite à rythme 909 est ainsi dopée pour produire des percussions plus intenses tandis que les lignes de basses du synthétiseur TB303 introduisent les sonorités acides de Chicago et une forme d’urgence dans la musique de Détroit.

 


Face A2 Faire politiquement de la musique : Underground Resistance – Soul Circuits [Underground Resistance] (1997)

Techno, House, Hi-Tech Funk, Soul





Cependant, Underground Resistance et sa dimension politique ne se résument pas à ce discours explicite. La majorité des morceaux ne comprennent pas de samples ou même de titres particulièrement militants. De fait, la politique pour Underground Resistance se fait au moins autant en actes qu’en mots, c’est-à-dire dans le refus des majors, de l’industrie musicale et de ses attentes (les membres sont cagoulés, les titres rarement signés ou alors sous de multiples pseudonymes et systématiquement autoproduits), mais au contraire dans la recherche et la diffusion d’une musique nouvelle, en expérimentation perpétuelle, capable de fédérer des populations au-delà de leurs références musicales locales et traditionnelles. Il ne s’agit donc pas tant de faire une musique politique que de faire politiquement de la musique, en instaurant un dialogue musical intercontinental par le bas, indépendamment des logiques de marché. (Nation 2 Nation en 1991, World 2 World en 1992, Galaxy 2 Galaxy en 1993). Ce dialogue musical se matérialise par l’invitation adressée par Dimitri Hegemann à Underground Resistance de venir jouer pour la jeunesse de Berlin-Est et notamment au Tresor.



Tresor II, Berlin Detroit A Techno Alliance sorti en 1993 sur NovaMute


Dans cette recherche constante d’innovation formelle, les sonorités sombres et industrielles cèdent très souvent la place à des morceaux plus chaleureux, comme sur l’EP Turning Point en 1997, qui puise dans les racines soul et funk de Détroit pour forger une musique nouvelle : le Hi-Tech Funk. Sur le morceau ‘Soul circuits’, Mike Banks (qui fut musicien de session sur des albums de Motown) reprend des lignes de basses et un orgue syncopé en y ajoutant les boites à rythme caractéristiques et des voix vocodées pour construire un tunnel de funk électronique incendiaire et irrésistible. Les références culturelles locales sont donc assumées et mises en avant mais elles ne sont jamais reprises à l’identique avec facilité pour satisfaire les attentes programmées du public.

 


Face B1 : Une trajectoire tragique de la techno ? Underground Resistance – Death Of My Neighborhood [Underground Resistance] (2007)

Techno, Breakbeat, Electro





            Aujourd’hui, toutefois, la lutte menée par Underground Resistance depuis Détroit est rendue difficile par les logiques de l’économie libérale qui frappent de plein fouet une ville touchée par la désindustrialisation comparée par Robert Hood à un « ouragan Katrina en slow motion ». D’une part, le trafic de drogue reste endémique dans l’inner city en fauchant largement dans la jeunesse des classes populaires. C’est le sentiment qui transparait sur des morceaux moins connus comme ‘Death Of My Neighborhood’ ou ‘Abandonned Building in Mono’. De support à un discours révolutionnaire, la techno de Détroit peut se faire plus introspective et mélancolique.

D’autre part, le mouvement techno, comme tant d’autres genres musicaux se gentrifie. Alors que le label peine à financer les nouvelles sorties, voire à maintenir les locaux ouverts, les vinyles les plus recherchés de la discographie font l’objet d’une spéculation outrancière en ligne. Difficile dès lors, après l’euphorie des années 1990, de ne pas poser un regard tragique sur la trajectoire du mouvement. De nombreux producteurs de Détroit, partis en émissaires ne rentrent pas. Les cachets plus élevés, le gigantisme des festivals leurs garantissent des revenus plus réguliers qu’outre-Atlantique. Si la techno s’est bien diffusée à l’échelle mondiale, elle a donc aussi été décontextualisée par la circulation toujours plus rapide des morceaux en ligne. De fait, une partie de son histoire, notamment politique, et de son ‘code d’honneur’ (Underground Resistance – Code of Honor (1992) ‘Remain Underground’) s’effacent pour une partie du public. En témoignent les nombreux messages d’internautes « invitant » Jeff Mills, membre fondateur, à s’en tenir à la musique lorsque celui-ci a affiché son soutien au mouvement Black Lives Matter en 2020.



Face B2 : Se saisir politiquement de la techno : Perception – Abandonned Building in Mono [Underground Resistance] (2004, repressé en 2022)

Techno, Deep Techno





            Pourtant, depuis quelques temps, la techno s’invite dans les manifestations et les discussions politiques se multiplient dans et autour des clubs. Peut-être est-ce parce que les logiques socio-économiques à l’œuvre à Détroit dans les années 1980 – 1990 servent d’inspiration aux responsables politiques européens qui font de Détroit un de nos futurs possibles. Peut-être est-ce parce que la techno, sans paroles et le plus souvent construite sur une base rythmique simple, s’affranchit des contraintes communicationnelles et possède effectivement une capacité à réunir les gens. Peut-être s’agit-il d’un simple retour de mode. Qu’elle qu’en soit la raison, il ne s’agit plus ici de se tourner vers la techno dans l’espoir d’une révolution mais de rappeler l’histoire de ce genre pour observer ensuite si un mouvement social d’ampleur décide de s’en emparer en y retrouvant une dimension politique ou en lui en inventant un sens nouveau.

 

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