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Romain Huët : « Plus je m’enfonçais dans le monde écroulé de la guerre, plus il me fallait l’écrire »


Romain Huët (c) DR

Captivant, émouvant et d’une rare force d’écriture : autant de termes qui viennent s’appliquer au nouvel essai de Romain Huët, La Guerre en tête : sur le front, de la Syrie à l’Ukraine qui vient de paraître aux PUF. A la suite de deux séjours dans des pays en Guerre, tout d’abord la Syrie puis l’Ukraine, l’anthropologue s’est fait le sismologue attentif des affects qui emportent les femmes et les hommes dans la guerre. Auscultant la fragilité des êtres vivants emportés par la fureur des combats, le chercheur a mis en évidence une sociologie de chair et de sang où la dimension affectuelle pointe combien le conflit est une constante déflagration de sensible. Au cœur de notre dossier sur « Littérature et sciences sociales », il nous est apparu nécessaire de nous entretenir avec Romain Huët pour saluer son livre de prix.


Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre important nouvel essai qui vient de paraître aux PUF, La Guerre en tête : sur le front, de la Syrie à l’Ukraine. Comment est né votre souhait d’écrire sur ce que produit la guerre sur les combattants à l’occasion de deux séjours dans des pays en guerre, tout d’abord la Syrie à l’occasion de plusieurs séjours de 2012 à 2018 et enfin l’Ukraine entre 2022 et 2023 ? Vous dites être parti de manière improvisée en Syrie en 2012 pour mettre en place une cellule d’écoute sur les traumatismes de guerre dans les camps de réfugiés mais ce désir correspond en fait à une aspiration du chercheur que vous êtes : celui qui a à cœur d’étudier la fragilité des êtres humains lorsque le monde vient à vaciller. En quoi ces emportements affectifs comme vous les qualifiez intéressent votre travail d’anthropologue ? En quoi poursuivent-ils enfin, sur le terrain de la guerre cette fois, l’exploration de la violence et de son vertige que vous aviez notamment mise en lumière dans votre premier essai, Le Vertige de l’émeute ?

 

Il est clair que j’ai toujours été attiré par les hommes et les femmes qui en veulent au monde et qui ont ce vouloir jusque dans leurs corps. Quand j’ai travaillé l’épuisement et la souffrance, je constatais l’immense difficulté à exister pour bon nombre de nos contemporains. Seulement, je voyais en eux une puissance d’interpellation gigantesque : ils refusent le monde, ils n’acceptent pas de s’accommoder au morne quotidien. J’ai alors essayé de travailler ce refus du monde avec cette conviction que l’épuisé n’est pas un être enfermé exclusivement dans la déploration. Il est en attente ; en attente de densité existentielle. C’est précisément cette attente que je m’efforce de saisir pour élaborer une critique de la société à partir du vécu et des récits d’hommes et de femmes ordinaires qui ont déjà fait sécession avec le monde. Parallèlement, j’ai entrepris des recherches ethnographiques auprès d’émeutiers en France qui se disent de la mouvance d’ultra-gauche, qu’ils soient Gilets jaunes ou simples citoyens ordinaires qui cherchent à faire droit à leurs colères et qui se laissent emporter par le vertige des débordements collectifs. Cette colère s’extériorise. Elle vise le monde, les institutions de pouvoir, c’est-à-dire tout ce qui symbolise à leurs yeux les causes de leur écrasement. Je m’attachais à saisir le geste émeutier ; une violence de faible intensité. D’ailleurs, le geste émeutier n’est pas intéressant pour sa charge de violence ou sa prétendue (non)efficacité. Il l’est dans la charge affective qu’il contient, dans la sensation que les uns et les autres peuvent avoir de briser ponctuellement l’immuable, la solidité du monde. Il faut bien se demander ce qui conduit de nombreuses personnes à désirer scarifier le monde, à l’affronter corporellement. J’ai essayé d’approcher sa dimension politique par-delà les rationalisations souvent problématiques de justification de la violence. L’enjeu, me semble-t-il, est ailleurs : il est dans cette épreuve charnelle du politique.

À l’origine, mon travail sur la Syrie puis sur l’Ukraine répondait à une préoccupation tout à fait différente. Quand les révolutions ont éclaté en Tunisie et en Égypte, j’ai acquis la conviction que les équilibres du monde étaient bouleversés. Je voulais m’approcher physiquement de tous ces gens qui n’avaient que le mot de révolution à la bouche. J’ai rejoint alors la Turquie, en particulier la ville de Killis, tout proche de la frontière syrienne. J’avais l’intention de travailler sur les traumatismes de guerre en montant une cellule d’écoute pour les exilés. En raison de circonstances obscures, je n’obtiens pas l’autorisation d’entrée dans le camp de réfugiés. Je rencontre des combattants de l’armée syrienne libre (ASL). Ils me proposent alors de rejoindre la Syrie. J’ignore ce qui m’a traversé l’esprit à ce moment-là, mais je décide de les accompagner. Ces premiers pas dans le monde de la guerre m’ont complètement saisi. Je rejoins la ville d’Azaz, tout juste libérée des mains de Bachar Al Assad. À ce moment-là, je n’ai aucune idée de recherche, je vis. Il faut dire que l’atmosphère générale de la ville est bouillonnante. Portés par la libération de la ville, les combattants n’ont que les mots de liberté, de dignité à la bouche. Ils sont persuadés que leur entreprise révolutionnaire aboutira dans un horizon proche. Cette expérience dure un mois. Il m’est inconcevable de ne pas revenir les voir, de ne pas être fidèle aux événements que j’ai vécus. Je reviens alors en décembre 2012 et janvier 2013. Plus je m’enfonçais dans le monde écroulé de la guerre, plus il me fallait l’écrire. Il y a un tel sentiment d’irréalité qui me traversait qu’écrire, raconter ces vies qui s’abîmaient pour des idées, tenter de comprendre un peu ce que la guerre fait aux hommes et aux femmes, m’était une nécessité.

Pour saisir la guerre « à hauteur d’hommes », il me fallait partager leur quotidien chaotisé. J’ai ressenti avec eux leurs affects, leurs élans, leurs enthousiasmes mais aussi leurs désespoirs et leurs basculements progressif dans la haine. Aujourd’hui encore, j’ai un lien affectif avec toutes ces personnes rencontrées en Syrie. Je me souviens comment ils luttaient pour un monde plus ouvert et pour une vie promise à davantage de densité. Puis l’entreprise révolutionnaire a dégénéré face à l’effroyable anéantissement de Bachar Al Assad aidé par ses amis russes et iraniens. Ces mêmes jeunes se retrouvent engloutis dans une amertume inconsolable. À vingt ans, il leur semble qu’ils sont maîtres de leur liberté. Quelques années plus tard, ils s’effondrent. Je ne voulais pas que toutes ces vies volées et anéanties demeurent seulement dans mes « carnets de terrain ». J’essaie de faire la même chose en Ukraine.

 



Ce qui frappe d’emblée dans La Guerre en tête, c’est combien l’ambition anthropologique qui est la vôtre se marque par sa modestie, par son refus de tout surplomb et de toute synthèse et revendique la prudence, la mesure en convoquant la « sociologie de chair et de sang » de Loïc Wacquant sous le signe duquel Le Vertige de l’émeute se plaçait déjà. Comment avez-vous procédé pour mettre en place une telle sociologie de la guerre, sociologie qui procède par connaissance par sensations, par corps, par déflagration de sensible et de forage de sensibilité ? Comment s’est concrètement mise en forme cette enquête au ras du sol, comme vous la nommez encore ? S’imposait-elle pour vous une évidence au cœur de votre projet de rendre compte de la guerre depuis sa hauteur d’hommes, c’est-à-dire depuis la guerre vécue comme expérience ordinaire ?

 

Je ne fais rien sans passion. Vu que j’étais témoin de ces vies qui brûlent pour défendre leur liberté, protéger leurs terres, il me paraissait inconcevable d’en parler autrement que depuis ces existences intimes rattrapées par la violence du monde. C’est si vertigineux de côtoyer ces gens ordinaires dont la vie a basculé, qui ont encore espoir en ce monde alors qu’ils font l’expérience d’une effroyable violence. Je n’en avais jamais rencontré auparavant. Dans les pays e

n paix, la violence est plus subtile, moins spectaculaire, plus insidieuse. Nos réactions sont feutrées. Il existe bien des colères, des refus et des résistances. L’intérêt de lutter est bien réel, mais il n’est pas aussi vital, pas aussi évident. La guerre intensifie à peu près tout : nos idées, nos solidarités, nos quotidiens. Quand elle survient, une question essentielle s’impose : peut-on tourner le dos au monde ? Dans nos vies quotidiennes, on se tient souvent de biais, on compose, on s’arrange. Là, ça n’est pas possible. Il faut répondre. On peut décider de fuir, de se mettre à l’abri et ça se comprend. Beaucoup décident de prendre part. Eux, j’ai voulu saisir ce qui les animait et comment ils affrontaient cette nouvelle vie. Il faut imaginer que, dans la guerre, le quotidien est bouleversé. Le monde n’a plus rien de solide. Les repères s’effacent, la vie est exposée. Il y a quelque chose d’un peu total. Nous autres, quand on se réveille dans un pays en « paix », notre attention est dispersée en plein de situations plus ou moins mineures à affronter. On se perd souvent, mais on affronte quelque chose qui est régulier, stable, prévisible. Dans la guerre, il n’y en a pas. Il ne reste que tes nouveaux amis et tes idées. Tu sors de chez toi, tu veux acheter un paquet de cigarette ou du café, c’est une aventure. Chaque geste prend une épaisseur dingue parce que le monde s’affole totalement. Ça tu le vois de tes yeux, tu le ressens dans ton corps, tu le vis. Bien entendu, la guerre n’est pas qu’intensité. On s’ennuie beaucoup. Cet ennui, c’est un ennui « préoccupé ». La violence est toujours là, à côté, imprévisible, susceptible de se déchaîner directement. L’ennui n’a rien d’un désœuvrement. Ça m’importe de dire cela parce qu’il n’y a nul durable repos. C’est étrange d’imaginer une vie qui n’a pas de repos parce que, quelque chose d’extérieur comme une roquette, une attaque aérienne, pourrait soudainement survenir. Cette existence chaotisée, je crois qu’on doit la comprendre et surtout l’approcher comment elle se vit. J’ai été fasciné par le fait qu’elle ne se vit pas uniquement depuis la peur ou le drame. Il n'est pas rare que cela suscite chez certains un enthousiasme comme si, tandis que le monde n’avait plus grand-chose de solide, il se laissait pratiquer. En effet, au cours de la guerre, on agit. Les actions accomplissent quelque chose qui dépasse le soi. Elles font quelque chose au monde. N'importe quel individu ordinaire a cette inédite sensation d’être un sujet de l’histoire, d’être au centre de l’histoire. Quand tu livres des colis ou que tu évacues des civils dans le Donbass, tu as tout à fait en conscience que tu agis dans un des lieux décisifs du monde, là où l’attention publique internationale est tournée. C’est simple, tu te sens retrouver des puissances alors que, dans la vie d’avant la guerre, jamais de telles occasions ne se sont présentées et personne ne parvenait même pas à l’imaginer.

Cet argument, j’en conviens, est romantique. Dans mon livre, j’insiste aussi sur ces moments où ces subjectivités vacillent, où les vies se terrent dans les tunnels noirs de la violence. Je sais bien que la guerre ravage. Je l’ai constaté tant de fois. Mais si j’insiste tant sur le fait que certains vivent « bien » la guerre, cela indique beaucoup de notre immense difficulté à vivre en temps de paix, à avoir ce sentiment singulier de se reconnaître dans les gestes que nous accomplissons. L’attraction pour la guerre révèle les impuissances de la vie quotidienne, tous ces empêchements ordinaires et la sensation d’être toujours accablé par l’immensité de l’univers. Quand on s’engage dans la guerre, il est une chose que l’on ne connaît pas, c’est « l’esseulement moral ».

J’ai l’air de tenir un propos très assuré sur la guerre. Je ne le voudrais pas car, en tant qu’observateur, je sais bien que je suis largement dépassé par ce que je vois. Je suis aussi agité par un cortège d’émotions, par des formes de sidération devant les destructions. Il m’est difficile de trouver le calme, de rationaliser avec application le monde. Et, quand tu fais de l’ethnographie, tu n’entres que dans quelques groupes de combattants ou de volontaires. Rien ne garantit qu’ils sont représentatifs d’un ensemble. Et, qu’est-ce que j’ai compris ? Imaginez être face à un paysage sinistre, presque irréel, parce que tout est en ruines. Évidemment, j’ai le sentiment décourageant de ne rien comprendre, c’est‐à‐dire d’observer ces hommes s’agiter obstinément sans comprendre précisément ce qu’ils font. Il m’est extrêmement difficile de me former une idée claire de ce quotidien. J’ai l’impression de ne voir que les fragments et non les racines des choses, même si, au fur et à mesure de mes séjours sur des zones de guerre, mon regard est plus net qu’auparavant. Je me laisse moins emporter par les vertiges collectifs. Je les perçois de façon plus distanciée.

Alors je défends clairement l’hésitation, la possibilité de bégayer, c’est-à-dire d’avoir du mal à écrire quelque chose à propos de ces expériences. Je m’efforce finalement à le faire non pas pour faire « devoir de mémoire », mais pour continuer à penser l’ordinaire de la guerre.

 

 

Une des questions les plus remarquables à l’œuvre dans La Guerre en tête est la manière dont vous approchez la question, centrale, de la guerre comme expérience de l’effondrement du monde. Deux expériences sensibles semblent ici déterminer votre champ de recherche : une approche comme toujours du sensible où la néantisation, spectaculaire, attaque toute forme matérielle mais aussi toute forme de représentation. Tout est soufflé, fini, en un instant : la perte de confiance en la réalité s’installe, de manière vive et violente. Vous évoquez notamment à ce propos la question de la vision des ruines : quel sentiment, quel vertige procure leur vision ? En quoi affectent-elles violemment le sujet, ravagent-elles leurs subjectivités ?


La perception des ruines provoque des sentiments ambivalents. Chaque bombardement, chaque maison détruite, chaque nouvelle scarification du paysage produit en moi une sorte de vacillement intérieur. Cependant, je me suis étonné moi-même d’étouffer immédiatement ce sentiment. Il m’est même arrivé de n’y prêter presque plus attention, d’en être comme insensible. Je crois qu’il s’agit là d’une sorte de protection face au réel. Dans le fond, quelque chose change au contact des ruines. C’est une transformation plus insidieuse. Ces destructions ont atteint en moi ma confiance dans le monde.

En avril 2022, je me souviens avoir marché seul dans la ville de Kharkiv alors entourée par les russes. La ville est immense et belle. J’ai écrit cette expérience dans mon livre. Il est rare de marcher seul dans la guerre. Généralement, on est toujours accompagnés et il est plus difficile de dialoguer avec soi. Là, j’étais seul. J’observais alors ces destructions dont seule la guerre est capable : murs éventrés et brûlés, étages d’immeubles pulvérisés, toits écroulés, monticules désordonnés de bétons, gravats et débris de verre partout sur le sol. Dans les premiers moments, ces destructions ne me font pas grand effet, comme si mes voyages précédents en Syrie m’avaient immunisé contre les dangers d’une sensibilité́ trop ouverte. C’est ainsi qu’on enjambe le réel pour lui faire face. Banaliser est une façon de domestiquer l’inquiétant.

Mais à mesure que je marche seul dans Kharkiv, dans des rues absolument vides, je ne me sens pas serein. Au loin, les tirs de roquettes sont réguliers. Les puissants bâtiments effondrés sont peu à peu désaffectés : sinistre vertige de la désolation. Je voudrais faire parler ces ruines récentes, lire ce qu’elles ont à dire. Mais elles se tiennent en silence, un silence glaçant. Diane Scott, dans son passionnant essai sur les ruines, enseigne mon regard et m’aide à le mettre en mots. Ce qui était autrefois animé est désormais silencieux. Ces destructions offrent à voir un réel pulvérisé. Les ruines cultivent l’incrédulité́ à l’égard du monde ; aussi monumental qu’il puisse être, il peut voler en éclats. Elles signalent un vacillement du présent. En Ukraine, mais aussi en Syrie, on ne compte plus les villes qui ne sont perçues que depuis leur destruction présente ou à venir.

J’affirme que je me suis un peu habitué aux ruines. C’est assez faux en fait. Il y a quelques jours seulement, alors que rien ne me l’obligeait, j’écrivais sur mon carnet des mots à propos des ruines. Voici ce que j’écrivais : « regardez comment nos corps sont restaurés, nos muscles tendus. L’adversité nous a obligés à traverser d’interminables routes à pied. On avait une attention sur ces ruines. Elles étaient nôtres. Pendant que nous contemplions l’effroyable dévastation de nos villes, nos corps supportaient la fatigue. On savait où aller. On n’a jamais su où aller. Mais là, on savait. Il fallait que ça s’effondre pour qu’on sache. Il faut qu’un bras se casse pour ressentir nos empêchements et le retour lent de nos puissances. Il fallait que nos durables monuments s’effondrent pour qu’on les regarde. On ne faisait pas que les regarder. On les « utilisait ». Ils nous protégeaient des snipers. On les aménageait pour permettre nos affaires quotidiennes. Elles n’étaient plus débris, bétons écroulés. On les aménageait. Oui, on ordonne les ruines. Elles ne commencent aucun monde, elles protègent, le monde se déplace, se transforme. Là, le monticule de pierre est un abri, ailleurs, il y a un trou où on met son corps pour supporter les puissantes explosions. Le mur, celui qui tenait encore, je le regardais intensément. Je ne lui faisais pas confiance, il ne durerait pas. Il me protégeait quand même. C’était un nouveau paysage dont nous avions une parfaite connaissance. Jamais, il ne nous est arrivé de connaître. Là, on connaissait, on savait ». Je ne sais pas ce que ces mots disent. Il se trouve que je les ai écrits. Alors, j’imagine bien que l’expérience des fraîches ruines continue à me travailler. Alors imaginons un instant celles et ceux qui les vivent depuis des années au quotidien. Je sais que, syriens et ukrainiens, ont toujours tenu à me montrer leurs ruines. Ils les comptabilisaient. Ils connaissaient chaque nouvelle ruine. Ils avaient besoin d’aller les voir. Là encore, leur engagement devenait évident. C’est bien leur monde qui s’effondrait. C’est bien leur résistance ou leur lutte qui entraînait une effroyable réponse de leur ennemi. Face aux ruines, la lutte n’a plus rien d’irréel. Ils en ont les motifs devant leurs yeux.

 


Pourtant, après l’ivresse de l’ouverture, la conclusion de votre essai revient à la question du tragique de la guerre. Loin d’être un enthousiasme continu et l’ouverture promise, vous posez combien la guerre opère « un rétrécissement de la vie », un renoncement à la complexité de l’existence et du monde : « L’existence est bloquée dans le présent de la situation », écrivez-vous de manière extrêmement forte. Comment cette existence bloquée transmue l’expérience de la guerre en paranoïa active et en méfiance généralisée ? N’est-ce pas aussi parce qu’aucune de ces guerres n’est achevée à l’heure actuelle, si les guerres peuvent s’achever ?


Il était important pour moi d’envisager le moment où les subjectivités se raidissent, où les solidarités se défont, ou, pour répondre à un quotidien chaotisé, on se cherche un centre, quand bien même celui-ci est très étroit. Je ne voulais pas magnifier la dimension romantique de la guerre. On a tendance à magnifier l’importance historique des combattants. L’héroïsation est un puissant motif d’encouragement. On prête aussi aux solidarités quelque chose d’inébranlable. En réalité, c’est assez faux. Les replis égoïstes surviennent assez vite. Plus la guerre traîne, plus les préoccupations personnelles surgissent à nouveau. Il arrive un moment où on sent bien qu’on est en train de perdre la vie, que tous ces mois ou ces années dans la guerre, au fond, elles ont annulé la construction biographique. Le temps est bloqué. Ils vivent dans un pur présent. Les projections personnelles sont impossibles à se figurer. Et si on commence à y songer, c’est là que jaillissent le dégoût de la guerre et toutes sortes de manœuvres pour essayer de s’en sortir un peu. Seulement, il est très difficile de sortir de la guerre, de renoncer à ce à quoi on s’est donnés corps et âmes. Alors, certains font des carrières dans la guerre. D’autres continuent « parce qu’il n’y a pas d’autres choix ». La guerre devient subie, le quotidien moins tolérable. La vie en totale promiscuité ajoute à cette sensation d’être incapable de respirer. Tout ça rend nerveux. Les frictions sont nombreuses. C’est terrible quand il faut continuer alors que les horizons victorieux auxquels on croyait vraiment s’effacent. J’ai alors observé une tendance à se trouver des centres. En Syrie, c’était l’Islam dans une version épurée. En Ukraine, c’est encore autre chose. Ça n’est pas une question de fanatisme. C’est plutôt une façon de supporter le quotidien chaotisé et sans issue concrète. C’est là où la guerre dégénère, là où la haine est un sentiment banal, là où il est possible de commettre les plus grandes atrocités. La Syrie et l’Ukraine se distinguent beaucoup à cet endroit. Les syriens se sont rapidement sentis abandonnés par à peu près tout le monde. Ils ont conduit une révolution qui a fait l’objet de disqualifications. Ils se sont sentis seul contre tous. C’est ce sentiment qui entraîne une coupure paranoïaque. Et quand vous vous êtes coupés du monde, comment rester lucide ?  Comment ne pas basculer dans des idéologies radicales qui sont les seules, à ce moment-là, à donner raison à vos engagements ? En Ukraine, la situation est différente car l’attention internationale est soutenue. Mais plus la guerre traîne, plus elle est banalisée. Dans leurs discours, ils s’inquiètent souvent de la distraction des soutiens internationaux. Je les comprends bien. Si leur guerre est banalisée, ce sont les justifications de leurs résistances qui sont devenues incertaines. Elles ont perdu de leur évidence. C’est là où ça devient terrible et que les mécanismes de clôture surgissent. C’est là où ça dégénère.

 


Dans votre approche affectuelle de la guerre comme expérience, La Guerre en tête relève ainsi différents sentiments selon leur intensité affective. Si vous identifiez la crainte, la ferveur ou encore un grand sentiment de tristesse, vous pointez combien la colère emporte finalement tout lorsqu’il s’agit de s’engager pour combattre l’ennemi. Ce qui vous frappe, suivant notamment ici les analyses de Sophie Galabru, c’est combien la colère entretient un étroit rapport au faire justice et se pose, dites-vous encore, en « moteur de l’action ». Mais la colère guerrière est aussi un grand topos de la représentation littéraire de la guerre, notamment depuis la fameuse colère d’Achille qu’on ne présente plus. Conscient de cette question, vous ajoutez ainsi également que vous ne désirez pas « esthétiser ou romanticiser » cette colère même, et de manière plus générale la guerre même. Comment précisément, et avec quels outils théoriques, avez-vous, dans votre travail à partir des affects, cherché à lutter contre toute forme de romantisme guerrier ou de vision esthétisée du soulèvement telle que, par exemple, Philippe Artières a pu la pointer chez Didi-Huberman ?


Personnellement, je sais que j’ai une affinité pour le romantisme politique. J’essaie de lutter contre moi-même, de penser contre moi-même. Je ne veux pas projeter mes idées dans le monde. La colère, par exemple, je la vois de partout. J’en suis comme saturé. Alors, je veux lui donner raison, la comprendre, la justifier. Seulement, dans la guerre, ça n’est pas tant la colère qui agite chacun. C’est le sentiment que le moment est décisif, que quelque chose du monde peut être renversé, qu’il y a une lutte pour la vie. Dans nos vies ordinaires, nous sommes emplis de plus ou moins grandes colères. Dans une expérience révolutionnaire comme en Syrie ou dans la défense contre une invasion, le mot « colère » est trop faible. Il y a quelque chose de plus viscéral, la vie qui est en jeu, l’avenir, et tout cela dans un temps extrêmement réduit. Il y a une urgence. Le monde va radicalement basculer. Qu’il bascule d’un côté ou d’un autre change tout. Elle commande une réaction. En temps de paix, la vie se confronte assez peu à ces vacillements du monde. C’est lent et progressif. Il se transforme sans que l’on s’en aperçoive, ou alors, un peu trop tard. Donc on a des colères. Ces colères font leur droit dans des situations localisées. On tente de les agréger. Mais elles n’ont pas la même urgence, ou, tout du moins, les conditions pratiques du monde les rendent moins puissantes, moins aptes à s’exprimer dans la visée d’une transformation. On s’indigne mais ça ne dure que quelques mois et on sait plutôt bien que l’organisation du monde restera globalement inchangée. L’expression de la colère ne fait pas événement. Elle s’exprime et agrandit en chacun le refus du monde et le sentiment que les conditions infligées à la vie sont insupportables. Mais, la plupart du temps, on continue à affronter un quotidien inchangé. Il ne nous reste qu’à « gérer » nos colères, à attendre encore une occasion pour qu’elles fassent leur droit. Dans la guerre, tout vacille. Le quotidien n’est plus le même. Je ne crois pas que les syriens ou les ukrainiens étaient en colère. Ils percevaient que tout vacillait et qu’il fallait répondre sans quoi ils s’enfonceraient dans une vie encore plus misérable. Le monde vient à toi, avec fracas, tu ne peux l’éviter. Imagine-tu te réveilles le 24 février 2022 sous les alarmes et les bombes. Tu es littéralement sorti de ton sommeil. C’est comme cela qu’ils m’ont raconté la guerre. Soudainement, ta vie est retournée. Il te faut répondre. C’est un redressement existentiel qui doit ses raisons dans la situation et dans les colères accumulées par le passé. C’est une grande différence avec la vie en paix. Ce ne sont pas seulement des affects qui « peuvent » s’exprimer, c’est un moment où le monde est précarisé, où il se passe quelque chose.

 

A plusieurs reprises, vous mesurez l’expérience de la guerre telle que vous en rendez compte dans votre essai à ce que la littérature a déjà pu produire sur la guerre, affirmant notamment que « La littérature a toujours tenté de traiter les ambivalences de la guerre. » Ces considérations interrogent sur la manière dont vous-même vous conduisez votre texte qui se présente sous la forme d’un récit et pourtant, d’emblée, la forme même de votre essai vous pose question. Vous indiquez ainsi comme autant de questions sans réponse pour l’instant : « c’est comme si le monde se soustrayait à toute possibilité de récit pour ne se livrer qu’en affects » ou encore un peu plus loin : « Le récit de ces expériences use de registres différents, qui n’obéissent à aucune « stratégie d’écriture » ni à des prétentions littéraires. J’ai voulu me libérer des modèles formels pour rester au plus près de l’expérience. » Comment avez-vous choisi de conduire votre récit ? Quelle était votre poétique pour un récit mené avec une rare force quand vous évoquez une écriture tantôt sociologique, tantôt « profondément subjective » ?


Pour dire la vérité, je n’ai pas trop réfléchi à mon écriture. J’ai réfléchi à l’organisation de mes idées. Quant à l’écriture, il y avait quelque chose de trop viscéral pour que je m’interroge vraiment à ce sujet. Je crois que j’ai voulu m’excuser de ne pas être seulement un « sociologue » et que je me sens libre d’engager ma subjectivité. Au fond, j’ai l’impression que tout cela m’ennuie. Je veux juste trouver une écriture qui soit à la hauteur des vies que je rencontre. Je veux qu’on accède à un monde, celui de la guerre, qui nous est souvent abstrait. Il est certain que pour écrire, je n’ouvre pas beaucoup de livres en sciences sociales. Je lis de la littérature. Georges Orwell, Romain Gary, Heirich Böll, Hans Erich Nossack, et bien d’autres, m’ont tellement faire écrire. Plus je les lisais, plus j’écrivais. C’est ce que je respecte. J’ai une relation vivante avec ces lectures. Elles me parlaient, m’instruisaient, fléchissaient mon regard. Je n’arrive pas à écrire sans l’inspiration de la littérature. J’assume totalement le fait de prendre le large avec les normes académiques. Je reconnais leur nécessité, mais je suis aussi assez convaincu qu’elles manquent quelque chose du monde. Le monde se livre aussi en affects. Il faut en être à la hauteur. Alors, je ne renonce pas à la « conceptualisation », à la « théorisation », mais je ne le fais que si je sens que je n’aplatis pas le réel. J’oscille entre le vocabulaire sociologique et quelque chose de plus intime. Pour dire la vérité, j’aime écrire. Je me soucie peu de ce que je fais. Pour moi, l’essentiel est de partager une expérience, de faire en sorte que celles et ceux qui me lisent puissent entrer « un peu » dans ce monde, le réfléchissent et pensent par eux-mêmes. Je veux juste faire entrer les lecteurs et les lectrices dans des mondes. Je n’ai jamais appris à écrire. C’est aussi une chose qui déborde en moi. Si je n’écris pas, je vais mal. J’aimerais juste que ça soit sensible et à la hauteur du réel. C’est beaucoup, je le sais. Je n’imagine pas faire autrement si on prend au sérieux le réel et le monde.

 

Enfin ma dernière question voudrait porter sur la manière dont dans cette enquête à ras du sol qui ne cesse de se demander quelles sont les idées capables de susciter l’engagement dans un contexte de violence radicale, vous ne cessez de poser la question de votre place à la fois dans cette enquête et aux côtés des combattants. Si vous vous définissez d’emblée comme un « témoin ‘situé’ », l’anthropologie de la violence interroge votre place dans le cours même de cette enquête et notamment la question du retour en France, et incidemment celle de la paix que vous retrouvez lorsque vous rentrez successivement de Syrie et d’Ukraine. Vous évoquez ainsi la difficulté à revenir en France mais aussi bien définissez la position de l’ethnographe comme celle d’un traître : qu’entendez-vous par cette désignation très forte ?


Je suis un fardeau pour les gens qui m’accueillent. Je ne sers pas à grand-chose. Je ne combats pas, il faut me protéger. Je sais que ma présence les rassure un peu. Je suis un étranger. J’incarne le monde extérieur. Je sais qu’ils apprécient ma présence pour ça. Je suis un témoin d’ailleurs. Ils ont pris beaucoup de risques pour me garder auprès d’eux. Je demeure un traître parce que je réfléchis les puissances et les fragilités de ce qu’ils font. On vit les mêmes moments pendant un temps réduit, mais après, j’ai la possibilité de mettre à distance. Donc je pense qu’ils sont déçus de ce que j’écris sur leurs luttes. Je ne suis pas certain. Mais je le crois. J’ai soutenu la révolution syrienne, je soutiens la résistance ukrainienne, mais je cherche aussi à penser les problèmes de ce qu’ils vivent, leurs enfermements, leurs désespoirs. Je suis froid par rapport à tous ces moments intenses vécus auprès d’eux. Je suis un traître, mais j’espère un traître sympathique parce que j’écris sincèrement. Là où je suis traître, c’est qu’on vit ensemble un commun pendant plusieurs semaines. Quand je reviens en France, que je retourne à mes petites bureaucraties quotidiennes, tout me sépare d’eux. Je le comprends. Il m’est difficile de leur parler. Quand ils m’écrivent pour me dire « comment ça va ? ». La question est banale et normalement elle ne pose pas problème. Mais quand je reçois un message comme ça, je suis terrifié. Nos vies sont en réalité tellement dissemblables. Je ne suis plus ce qu’ils sont et, je le reconnais, j’ai des difficultés à l’assumer. Je suis traître parce que je ne suis pas eux.





Romain Huët, La Guerre en tête : sur le front, de la Syrie à l’Ukraine, PUF, janvier 2024, 416 pages, 18 euros

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