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  • Photo du rédacteurSandra Moussempès

#MeToo : toujours une omerta dans le milieu littéraire ?


Sandra Moussempès © Juliette Riedler

« La sincérité de l'érotisme précipite la sincérité de la pensée »

                                              (Fréquence Mulholland)


En ces temps de post MeToo, les choses commencent à se fissurer dans le milieu du cinéma malgré les résistances du vieux monde. Trois contre-tribunes liées à l'affaire Depardieu ont déjà vus le jour, (que j'ai signées), dans le milieu poético-littéraire les mentalités semblent plus lentes à évoluer, l'omerta reste présente sur le sujet des violences faites aux femmes. Malgré les discours de mise, il y a peu d'actions concrètes, les victime sont invitées à se taire. J'essaye de comprendre ce qui se trame en tant que femme poétesse artiste, née dans les années 60.

En 1995, j'ai participé la première anthologie de femmes poètes parue chez Stock (d'Henri Deluy et Liliane Giraudon)(1) à l’époque déjà, cette dernière avait reçu des reproches virulents de poètes hommes, alors que ce type d'anthologie féminine existait depuis longtemps dans les pays anglo-saxons. De nombreuses années après, lors une table ronde autour de la poésie sonore en Europe, j'étais la seule femme invitée (étant aussi artiste sonore et vocale), un homme dans le public demanda pourquoi j'étais la seule femme ? Il obtint une réponse agacée de deux des invités hommes, en gros c'était un « faux problème, question inutile et non avenue », je fus invitée à me taire à demi-mot par ces deux hommes qui balayèrent d'un revers de main la question en me coupant la parole. L'animateur de cette émission de radio semblait ahuri.

Sinon, en tant que poétesse écrivant des livres ayant publié mon premier recueil en 1994 à une époque où il y avait peu de poétesses, et de ma génération encore moins, je constate la place grandissante des femmes, en poésie, comme en littérature générale. Même si certaines maisons d'édition publient encore toujours beaucoup plus d'hommes, j'ai la chance que mes éditeurs fassent l'inverse. Tout n'est pas si simple, certaines programmatrices n'invitent quasiment que des hommes, certains programmateurs font la part belle aux femmes. Ce sont des hommes qui ont le plus souvent soutenu mon travail et aidé à sa visibilité, je pense à Henri Deluy, Yves Di Manno (mon éditeur principal chez Flammarion), Jean-Max Colard, Hubert Colas, Johan Faerber, Bastien Gallet, etc. La liste est longue.

Il n'est donc pas question de généraliser, ceci étant dit, j'ai aussi subi dans ce milieu des tentatives d'agression sexuelles (pas forcément d'hommes de pouvoir), de nombreuses avances « tactiles » et je ne compte pas non plus les propos ou regards graveleux, propositions refusées suivies de représailles. Ces comportements, ces étreintes non consenties ont été la « norme » pour certaines femmes de ma génération depuis l'adolescence. Il fallait juste savoir esquiver et encore plus dans les milieux du cinéma, de la nuit. Dans les années 70, enfant, j'ai vécu certaines choses traumatisantes. Notamment venant d'un ancien élève de mon père : je n'avais que 12 ans et lui la vingtaine, j'ai pu éviter le pire mais un sale type qui fantasme sur une enfant savait déjà exactement ce qu'il faisait. Même dans cette atmosphère libertaire et un peu hippie. Il s'agit donc d'une question de mentalité plus que d'époque. J’ai aussi vécu une brève relation traumatique à 24 ans, avec un individu devenu depuis romancier médiatisé, obsédé par les lolitas déchues du monde de la nuit que je connaissais depuis l'enfance, cet auteur prospère de plus en plus sur les polémiques glauques qui alimentent le buzz médiatique. De même que Mazneff et d'autres étaient médiatisés, protégés de façon clanique. Vanessa Springora avait brisé l'omerta avec son très intelligent livre Le consentement. Pourtant malgré d'autres affaires médiatisées comme celle de Poivre d'Arvor, les choses semblent stagner.

Certains hommes de par leur pouvoir, fonction, sont dans une totale impunité. Pour peu que la victime soit isolée, il n'est pas toujours possible de "libérer" la parole de façon concrète. Ça n'est pas surprenant que les prises de parole se fassent des années après, voire jamais. Comment "libérer la parole" si personne ne veut la recevoir ? Tout le monde n'a pas la bonne distance, la bonne façon d'expliquer, la notoriété suffisante, personne n'a envie d'avoir un statut de victime. C'est complexe. A cela s'ajoute le tabou de la rivalité entre les femmes. D'une sororité parfois flageolante malgré les discours de mise. L'emprise est liée au pouvoir. La perversion n'est pas genrée. Il y a le danger que certaines empruntent au patriarcat ses codes hiérarchiques et fassent perdurer une autre forme de domination avec un étendard de sororité ou de féminisme. Je me méfie des étendards et des « chefs de file » qui peuvent dénaturer d'autres paroles différentes, différées. Il ne faudrait pas que les notions de « bankable » ou « identifiable » viennent remplacer la domination du genre.

J'ai vu aussi certaines femmes se servir de compagnons bien positionnés ou être stratégiques en acceptant les avances de certains. Des hommes souvent bien plus âgés. Le mythe de la muse beaucoup plus jeune que son pygmalion est une banale réalité. Pour ma part j'ai toujours préféré rester intègre : c'est un choix de vie pas toujours confortable mais sans intégrité il ne peut y avoir de réelle créativité. De plus, comment faire disparaître la domination patriarcale si des femmes continuent à s'arranger de ce système voire même parfois à défendre des prédateurs ?

J'en viens au concept de « girl power » qui peut s'apparenter à une injonction à l'invulnérabilité, qui rassure et arrange le patriarcat. Une femme dominante et sans faille, voire un objet de fantasme. Sont stigmatisées alors les femmes hypersensibles, moins armées de codes sociaux. Qui se voient parfois définies de façon péjorative : hystériques, dépressives, masochistes, folles. Avec une condescendance associée. La misogynie se trouve plutôt envers le féminin dans son côté mystique ou ancestral, complexe, envoûtant ou perturbant. Les sorcières étaient brûlées à cause de leurs émotions, de leur beauté dangereuse, de leurs « pouvoirs » surnaturels qui les reliaient aux forces de la nature et de l’étrange. Dans la mythologie, Lilith et Cassandre (2), prophétesses sensuelles et lucides, sont maltraitées par les hommes. Je pense aussi à Sylvia Plath dont j'étais proche de la belle-sœur Olwyn Hugues, ma tante de cœur, j'ai vécu un temps chez elle à Londres, notamment après le décès de mon père, je baignais dans les textes de Sylvia.

L'acceptation de sa vulnérabilité, cette porosité en tant qu’artiste me semble essentielle à la création. Je ne crois pas à l’invincibilité en tant que force. Je me sens guerrière mais ma force vient aussi de mon hypersensibilité, de ma façon de voir au-delà des apparences

Plus globalement, la "libération sexuelle" instaurée par le patriarcat a fait du mal aux femmes avec ces injonctions de "coolitude" qui arrangent les hommes. Cela fait le jeux non seulement des prédateurs mais aussi d'hommes qui instrumentalisent des femmes puisque la "libération sexuelle" le leur permet. Les relations se définissent dans des cases pratiques : sex-friend, polyamour, couple dit « sérieux» ou « libre ». Celles qui refusent des avances se voient taxées de puritanisme. En voulant séparer passion physique et amour, on développe une désacralisation du lien. On occulte la spiritualité, le sacré, le sauvage. Tout ce qui échappe à un capitalisme de masse.




Mon féminisme sans être bruyant reste acharné. Mon père me faisait lire la revue Sorcière (il m'a transmis la force de croire en moi même s’il est mort lorsque j'avais quinze ans). J'interroge la notion d'emprise notamment dans mon dernier Fréquence Mulholland (3) (autour et au-delà du film « Mulholland Drive »), les syndromes de Stockholm et autres séquestrations psychiques d'héroïnes. L'écriture poétique permet de trouver cet endroit où inventer son propre langage, exprimer sa singularité. J'écris dans une « Lettre aux jeunes poétesses » (4) : "Accepte tes abattements et le trou béant qui parfois t'habitera, toute volonté d'écriture provient de ce vide-là qui ouvre ton corps depuis l'enfance."  Ayant été victime de violences conjugales dans le passé, j'ai pu analyser les phénomènes d'emprise qu'il s'agisse de violence physique ou psychique. Les profils des victimes sont souvent particuliers, des moments de vulnérabilité, un isolement, qui va de pair avec l'injonction au silence.

On pourrait évoquer bien sûr l'éducation faite aux garçons par leur mère, qui indique justement la voie du féminin et joue dans leur rapport aux femmes. J'ai un fils à qui j'ai pu transmettre toutes les valeurs qui me tiennent à cœur, l'ayant élevé seule et en tant que femme artiste, il a vécu ancré dans ce réel et m'a vue devoir me battre au quotidien.

A présent, même si je ne suis pas sûre que les choses aient beaucoup changé globalement (j'ai eu récemment encore eu à subir des comportements graveleux, une tentative d'attouchements) il y a tout de même la possibilité de nommer les choses. La force des mouvements LGBT qui sont passés par là depuis. Le narratif du couple hétérosexuel normatif tend à se fissurer, ce qui est salutaire. Chez les nouvelles générations, il y a une intégration du consentement et la sororité se vit au quotidien pas seulement dans le discours. J'ai été touchée par un poème de Lénaïg Cariou, jeune poétesse, intitulé « Sandra » (5) qui rendait hommage à mon travail. Pour terminer, j'ai vécu à Londres dans les années 90, j'y faisais de la musique, je n'y ai pas subi de sexisme. L'Espagne aussi est un pays très en avance dans le domaine des violences masculinistes. Le problème serait-il donc surtout français ? Il y a cependant de quoi être optimiste avec les nouvelles générations (je pense à celle de mon fils née dans les années 2000) qui n'ont plus le même angle de perception ni la même grille de lecture et transforment au quotidien un monde embourbé dans des contradictions peu audibles.

 


 

(1) 29 Femmes une Anthologie (Henri Deluy et Liliane Giraudon, Éditions Stock, 1995)

(2) Cassandre à bout portant Sandra Moussempès (Poésie/Flammarion 2021, Prix Théophile Gauthier de l'Académie française)

(3) Fréquence Mulholland , Sandra Moussempès (Éditons MF 2023)

(4) Lettres aux jeunes poétesses (Ouvrage collectif, Éditions de l'Arche 2021)

(5) Sandra poème de Lénaig Cariou traduit par Carrie Chappel dans la revue « Verse of April »

 


Site de l'autrice : Sandra Moussempès

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