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Stéphanie Polack : « Dans le monde éditorial, ce qui décide de tout, ce sont les rencontres, les affects, et les intuitions »


Stéphanie Polack (c) Editions Grasset

Il était peut-être temps de recueillir, dans le cadre de ce dossier « Qu’est-ce que la rentrée d’hiver ? », le point de vue d’une éditrice afin de mieux mesurer comment les maisons envisagent ce qui continue à être désigné, souvent à tort, comme la « petite rentrée ». Quels en sont les impératifs pour une directrice éditoriale comme Stéphanie Polack, qui, après de nombreuses années chez Fayard, œuvre désormais chez Stock, et à qui l’on doit, notamment, les formidables découvertes que sont Blandine Rinkel et Maria Pourchet ? Quelle politique des auteurs et des autrices choisit-elle de mettre en œuvre en fonction d’une rentrée perçue comme critique, à savoir capable de prêter l’oreille à de nouvelles voix qui peineraient à se faire entendre dans la fureur toujours plus grande de septembre ? Autant de questions que, dans le cadre d’un entretien, Collateral a souhaité poser à l’éditrice mais aussi romancière qui, cette rentrée précisément, fait paraître chez Grasset Les Corps hostiles, récit sur lequel Collateral reviendra bientôt.


Ma première question voudrait sur la manière dont la directrice littéraire que vous êtes aborde ce que l’on a désormais coutume de désigner comme la « rentrée d’hiver ». Depuis quelques années, en effet, symétriquement à la rentrée littéraire de septembre, s’est imposé, chaque mois de janvier, un second rendez-vous littéraire majeur avec ce que d’aucuns nomment la « petite rentrée ». Mais si cette période s’impose comme un nouveau moment clef de la vie littéraire, est-elle semblable à celle qui a lieu à l’automne ? Ce nouveau moment majeur suscite-t-il des choix éditoriaux différents voire répond-t-il d’impératifs commerciaux différents de ceux de la rentrée littéraire ? Ainsi, est-ce que, de manière générale, vous percevez dans la préparation de votre calendrier éditorial des différences dans la mise en place, en amont, de vous choix d’élaboration du  catalogue pour l’année ? Ou traitez-vous septembre et janvier de la même façon ? 

 

Les rentrées de septembre sont soit de prodigieuses rampes de lancement, – avec une attention aiguë portée aux « incontournables » mais aussi aux textes et auteurs qui sont à la fois identifiés mais encore émergeants –, soit de simples écueils. Ces rentrées d’automne sont aussi fortes de toute une dramaturgie due aux prix littéraires. D’année en année, nous remarquons que les rentrées de septembre prisent davantage les romans avec des thématiques sociétales, politiques ou intimes fortes. Il s’agit donc souvent d’évaluer une sorte de calendrier idéal où chaque livre pourrait trouver sa place, et son lieu de déploiement. Quand un auteur commence à se distinguer et arrive avec un livre, comme celui de Maria Pourchet, Western, qui pose la question de ce qu’est une rencontre amoureuse dans un monde post #MeToo, et dans une langue qui n’appartient qu’à elle, il semble évident que la rentrée de septembre s’impose. Idem pour Blandine Rinkel et Vers la violence

La rentrée de janvier devient petit à petit soit la rentrée de ceux qui ont déjà eu un prix littéraire soit d’auteurs confirmés qui ont déjà fait plusieurs rentrées de septembre, soit des auteurs à découvrir (premier, deuxième ou troisième roman) qui risqueraient d’être "écrasés", comme on dit, en septembre.  

 



 

Est-ce que, d’un point de vue éditorial, la rentrée de janvier que vous imaginez ne se construit-elle pas d’une certaine façon contre la rentrée de septembre ? En effet, contrairement à la rentrée de septembre, on observe qu’une part plus grande de la rentrée d’hiver se consacre à la publication de premiers romans. Ainsi vous publiez le premier roman de Tim Dup, Je suis fait de leur absence. S’il y a toujours eu certains premiers romans publiés en septembre, notamment chez Minuit, ne pourrait-on cependant pas dire que ce premier roman a plus de chance, en janvier, de trouver, parce qu’il est une nouvelle voix dans le paysage littéraire, une oreille plus attentive de la critique et du public ? N’est-ce pas l’occasion de faire accéder à une visibilité certaine des textes qui n’auraient pas eu assez de lumière face au rouleau-compresseur de textes plus commerciaux chez d’autres éditeurs en septembre ? Pourrait-on parler en janvier d’une rentrée critique en un certain sens ? 

 

Ce n’est pas faux. Et ça rejoint ce que je disais en répondant à votre première question. D’autant qu’il existe de plus en plus de prix de printemps qui – tout en étant moins académiques – sont très porteurs. Comme le Prix Inter, le Prix des Lectrices de ELLE, le Prix Jean Freustié et bien d’autres. 

Je me souviens aussi de la sortie de Hhhh, premier roman de Laurent Binet, dont j’étais à l’époque l’attachée de presse chez Grasset. Non seulement la rentrée de janvier lui avait permis d’être découvert mais il avait pu se voir distingué par le Goncourt du premier roman, remis, lui, au printemps. 

Pour Tim Dup, nous avons pu organiser, aussi, une tournée dans les librairies de toute la France, des lectures musicales, qu’il aurait sans doute été plus difficile de mettre en place en septembre. 

 



 

Symétriquement à la précédente question, la rentrée de janvier semble également le moment de publication, non pas uniquement de nouvelles voix, mais de voix confirmées, des voix qui, depuis quelques livres déjà, ont su s’imposer. A la rentrée critique répondrait, un second mouvement de cette rentrée de janvier qu’on pourrait nommer rentrée consécrative, celles des voix consacrées par la critique et le public. Pensons ici notamment en cette rentrée à la publication au Seuil de Volodine, Vivre dans le feu.  

De fait, est-ce que ces auteurs confirmés qui s’imposent en janvier paraissent précisément en ce début d’année parce que, d’une part, ils ont déjà pu obtenir des prix et, partant, une manière de consécration ? Pourrait-on dire, de manière plus tranchée encore, qu’ils n’ont plus rien à prouver et que, parce qu’ils bénéficient déjà d’une notoriété certaine, ils peuvent, commercialement, fournir une sécurité évidente en termes de chiffres de vente aux maisons d’édition ? Enfin, est-ce que ces voix consacrées ne se saisissent pas du plus grand calme médiatique de janvier pour affirmer une lecture plus approfondie par la critique de leur œuvre même : l’enjeu de visibilité de janvier ne cache-t-il pas un enjeu de lisibilité ? 

 

Oui l’année dernière, Stock a publié Philippe Claudel et Didier Decoin en janvier. Manuel Carcassonne qui dirige cette maison et publie ces deux écrivains vous en parlerait mieux que moi mais il va sans dire, me semble-t-il, que pour des auteurs de cette notoriété, de cette envergure, et qui sont eux-mêmes membres de prix, la rentrée de septembre aurait peut-être moins de sens. 

 

 

En dernier écho aux précédentes questions, est-ce que, par exemple, votre travail éditorial n’a pas consisté de votre part, ces dernières années à proposer à la rentrée de septembre des textes qui, portés par une exigence certaine, affirment une qualité qui tranche singulièrement avec les récits plus endoxaux ou disons attendus qui concourent pour les prix ? Pensons ici à Vers la violence de Blandine Rinkel ? Est-ce que travailler un livre ou travailler une œuvre en tant qu’éditrice relève de tels choix, paradoxaux ou originaux, en fonction d’une image attendue des rentrées de septembre ou janvier ?  

 

Le premier roman de Blandine Rinkel, L’Abandon des prétentions, avait été programmé chez Fayard dans une rentrée très resserrée en janvier 2017. Nous l’avions pensé comme « l’auteur à découvrir » de cette rentrée. Puis, devant le beau succès critique et commercial de ce premier roman qui avait figuré en Une des Inrocks, été célébré dans toute la presse, sélectionné aussi pour le Goncourt du premier roman, il a semblé naturel de programmer ses deux romans suivants – où sa voix gagnait encore en ampleur, en force, révélait de plus en plus son tempérament d’auteur – en septembre, précisément, parce qu’on sentait qu’elle accusait une trajectoire qui ne demandait qu’à la voir exploser et s’imposer. C’est ce qui s’est passé pour Vers la Violence – et à mon avis, elle n’a pas fini de nous faire découvrir qui elle est, elle n’a pas fini de s’imposer. 

 



 

Enfin ma dernière question voudrait porter sur l’inévitable et indéniable enjeu commercial au cœur de chaque rentrée littéraire, la rentrée de janvier ne faisant évidemment pas exception. Cependant, cet enjeu économique semble d’emblée moindre, cette rentrée se voyant souvent désignée comme la « petite rentrée ». Quelle serait ainsi selon vous, en tant qu’éditrice, la différence économique majeure avec la rentrée de septembre ? Tablez-vous sur les mêmes tirages pour les ouvrages que vous choisissez de faire paraître en janvier ? De fait, on sait que les prix d’automne aimantent la rentrée de septembre, le prix Goncourt s’imposant parmi tous comme une manière de couronnement commercial pour l’ensemble de la saison. Comment, dès lors, comme directrice éditoriale, abordez-vous concrètement la « rentrée d’hiver » en l’absence d’une perspective de prix à brève échéance et surtout après les ventes souvent fortes liées aux fêtes de fin d’année ? Est-ce que finalement cette rentrée de janvier ne se présente pas comme un outil de régulation de la surproduction éditoriale que, chaque année, les uns et les autres déplorent ? 

 

Si seulement, ou si hélas, tout ça relevait d’une science exacte, ça se saurait. Bien sûr, les prix littéraires de septembre sont un moment crucial de l’économie du livre. Quand je suis arrivée chez Stock, l’année dernière, la maison célébrait le Goncourt des Lycéens et le talent de Sabyl Ghoussoub qui a vendu plus de 150000 exemplaires – personne ne l’avait anticipé et ça a été économiquement décisif. Mais tous les ans, des surprises adviennent. Cette année Manuel Carcassonne a publié en mars – qui devient aussi, me dit-il, un moment propice à la publication de certains livres –  Son odeur après la pluie de Cédric Sapin Dufour – premier roman – sans soupçonner une seule seconde que cette fantastique histoire qui raconte et montre la spécificité du lien, l’amour tout à fait singulier pouvant unir un homme et un animal (en l’occurrence ici un chien, un Bouvier bernois pour être précis) allait connaître un tel succès. Or ça a fait notre année (plus de 260 000 exemplaires GFK à ce jour), sans prix, sans autre consécration que la rencontre fulgurante d’un livre et son public. Il n’y a ni panacée, ni martingale. Dans le monde éditorial, ce qui décide de tout, ce sont les rencontres, les affects, et les intuitions. Disons que nous essayons, chaque année, de permettre aux auteurs et aux livres que nous publions de rencontrer leur public, et que nous tâchons chaque année de rationaliser et d’optimiser la possibilité de succès qui, au final, nous surprennent, nous devancent, nous rattrapent ou n’adviennent pas encore. Et nous continuons, en janvier, en septembre, sans relâche, de les espérer et de les poursuivre. 

 

(Propos recueillis par Johan Faerber)



Stéphanie Polack, Les Corps hostiles, Grasset, janvier 2024, 288 pages, 20,90 €

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