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  • Photo du rédacteurChristiane Chaulet Achour

Vie et mort d’une collection de poche : les écrivains francophones du Sud dans les formations



Une collection nouvelle, naufragée (2013-2016)


De façon inattendue, les éditions Honoré Champion ont accueilli une collection s’intéressant aux œuvres littéraires francophones du Sud, c’est-à-dire aux œuvres d’écrivains dont l’histoire est liée à la fois à la colonisation, à la décolonisation et aux migrations, inscrivant ainsi dans son catalogue un espace conséquent pour un corpus d’œuvres inhabituel. La collection s’appelait « Entre les lignes ». La maison d’édition faisait le pari qu’il n’était plus possible, au début du XXIe siècle, de laisser ces écrivains sur le bas côté de la transmission littéraire et qu’en conséquence initier une collection qui leur soit consacrée aiderait les transmetteurs à avoir un outil adéquat pour leurs analyses et aux décideurs de prescrire ces œuvres aux différents niveaux de l’enseignement. Par ailleurs, il semblait raisonnable de penser que les pays concernés par ces écrivains s’intéresseraient aussi à la collection. La collection a sorti ses premiers titres en janvier 2013 avec un programme de huit études par année. Le choix était fait d’éditer ces analyses dans une collection abordable, de type « classiques » en poche (11 x 17,6 cm, de 100 à 150 pages, broché), à partir d’œuvres éditées en poche également pour que l’incitation à enrichir les programmes scolaires soit renforcée.

 

Le public visé était d’abord celui des filières d’enseignement (collèges, lycées, universités) mais aussi la grand public. Les collections  de poche étaient donc doublement au rendez-vous.

Au moment où la collection commençait à trouver ses marques, son rythme et sa diversité, l’éditeur a pris la décision en septembre 2015, au vu de ventes insuffisantes dues à la non-inscription de ces œuvres dans les programmes de français, de la suspendre, tout en acceptant d’éditer, durant l’année 2016, les deux dernières séries dont les manuscrits étaient déposés. En 2016, la collection prenait fin.

 

Nathacha Appanah, Le dernier frère  

Mariama BÂ, Une si longue lettre

Azouz Begag, Le Gone du Chaâba

Tahar Ben Jelloun, L’Enfant de sable         

Aimé Césaire  - Une Tempête - Une saison au Congo -

Cahier d’un retour au pays natal  - La Tragédie du roi Christophe

 Patrick CHAMOISEAU, Le Papillon et la lumière

Andrée Chedid, Les Marches de sable

René DEPESTRE, Hadriana dans tous mes rêves

Mohammed Dib, L’Incendie  

Tahar DJAOUT, Les Chercheurs d’os 

Assia Djebar, Les Alouettes naïves - L’Amour la fantasia

Frantz FANON  Peau Noire, Masques blancs    

Axel GAUVIN, Faims d’enfance 

KATEB Yacine  Nedjma      

Ahmadou KOUROUMA Les Soleils des indépendances -   Allah n’est pas obligé

Mouloud Mammeri – L’Opium et le bâton 

Daniel Maximin – L’Isolé soleil

Tierno Monémembo, L’Aîné des orphelins

Wajdi Mouawad, Incendies

Jean-Joseph Rabearivelo – Presque songes

Raharimanana, Nour, 1947      

Ousmane SEMBENE, Les Bouts de bois de Dieu  

Jacques ROUMAIN, Gouverneurs de la rosée 

Léopold Sedar SENGHOR – Poésie

Sony Labou TANSI, La Vie et demie   

Abdourahman WABERI, Balbala  

Lyonel TROUILLOT, Les Enfants des héros 

            

              

Quelles collections de poche utilisaient ces analyses d’œuvres ? 

 

*Le Seuil, « Points » : 17

*Gallimard, « Folio » : 3

*Actes Sud « Babel » : 3

* « Motifs » : 3

* Présence Africaine : 2

*Livre de poche : 1

*J’ai Lu : 1

*Presses Pocket : 1

* Le Temps des cerises, « Roman des libertés » : 1

►Collection hors poche : Tananarive 


Il aurait fallu que la collection se poursuive pour que cette répartition des collections de poche soit plus parlante. Toutefois que Le Seuil arrivent nettement en tête n’est pas une surprise puisque c’est la maison d’édition qui a, très tôt, édité des auteurs francophones.  Certaines œuvres importantes proposées par des critiques n’ont pu être retenues puisque la disponibilité de l’œuvre en poche était une condition qui n’a été sacrifiée qu’une seule fois.      

                         

En examinant la liste, on peut constater la grande diversité des différents pays étudiés à travers leurs œuvres et la diversité des critiques, enseignants du secondaire et du supérieur en France et dans les pays concernés, la plupart des critiques confirmés dans leur connaissance de l’écrivain choisi.. Une programmation précise était déjà arrêtée pour trois années, c’est-à-dire 24 nouveaux titres.

La collection s’arrêta donc l’été 2016, les ouvrages déjà édités continuant, bien entendu à être diffusés, soit 32 analyses critiques, ce qui est conséquent (26 auteurs, l’ambition était de consacrer une analyse à chaque œuvre d’un auteur comme cela fut commencé avec Aimé Césaire).

On comprend qu’un éditeur ne puisse persévérer dans cette voie originale si les études ne se vendent pas, faute d’ouverture des programmes de français dans l’enseignement en France aux écrivains francophones. Les éditions Honoré Champion avaient opté pour une aventure commercialement risquée mais symboliquement importante que peu de grandes maisons d’édition avaient tentée. On pouvait espérer, étant donné l’importance de ces écrivains et l’incessante question des altérités dans les sociétés du nord, que la direction des programmes de l’Education Nationale prescrirait dans les programmes des collèges, des lycées et des universités ces auteurs et ces questions. Malheureusement cette ouverture ne s’est pas faite et ne se fait pas encore et ces écrivains ne sont étudiés que par des enseignants qui en prennent l’initiative, à la marge des programmes officiels. Une fois de plus les écrivains francophones du Sud ont subi la loi du marché et des littératures légitimes. La double option de collections de poche n’a rien favorisé.

 

Réceptions : les enjeux

 

La Revue Le Français dans le monde, dans son numéro de mars-avril 2014, consacrait, sous la signature d’Odile Gandon, un article très encourageant pour présenter la collection. Les autres media ont opté pour le silence.

 

Toutefois, en 2015, un site a relevé le travail proposé : [http://terangaweb.com/letude-des-litteratures-postcoloniales-un-enjeu-de-societe-pour-construire-demain/] sous ce titre prometteur : «L’étude des littératures postcoloniales, un enjeu de société pour construire demain » avec en illustration Dany Laferrière prononçant son discours de réception à l’Académie française. L’introduction affirmait que « les auteurs francophones africains ou caribéens avaient le vent en poupe » et font le bonheur des médias.

 

Les deux autrices, Marine Durand et Morgane Le Meur, toutes deux universitaires passionnées par ce sujet, déchantent lorsqu’elles abordent l’enseignement, donc la transmission essentielle : « L’introduction de cette nouvelle manière d’être en relation, de repenser le lien indéfectible qui unit le continent africain avec le continent européen pour pouvoir construire demain est donc au cœur des réflexions. Ces nouveaux regards se retrouvent-ils dans le champ scolaire et universitaire ? Les littératures postcoloniales y sont-elles enseignées ? Connaissent-elles le même accueil ? Sont-elles perçues comme un outil capable d’apporter des grilles de lecture pertinentes aux générations futures ? Paradoxalement, il semblerait qu’un silence entoure encore ces littératures ».

 

L’enseignement secondaire reste frileux dans la transmission de ces œuvres  pour toutes sortes de raison, bonnes ou mauvaises : le contexte historique où elles naissent délicat à enseigner ; les réalités sociales et culturelles trop éloignées des élèves. Enfin, et peut-être surtout le manque d’outils pédagogiques pour pallier une formation (celle des enseignants en poste) qui n’a jamais fait leur place à ces corpus. Il suffit d’interroger quelques enseignants ou de feuilleter les manuels pour prendre en flagrant délit l’expulsion des classes de ces auteurs non-Français et qui, pourtant, écrivent en français ! A l ’université ce n’est pas mieux et la chaîne de transmission ne fonctionne pas.

 

Les deux autrices poursuivent, tenant des propos auquel nous souscrivons : « Pourtant ces littératures sont au cœur d’enjeux historiques. En se saisissant de leur plume, les auteurs postcoloniaux invitent les citoyens à lever le voile sur les mémoires passées sous silence, les mémoires de l’exil, sous l’angle de regards croisés. Ils proposent un contre-discours au discours colonial pour créer un espace cicatriciel et construire demain ».  Et plus loin : « L’intertextualité des œuvres, leur travail de mémoire, et leur urgence de dire, entre autres, permet aux lecteurs et aux enseignants de faire des ponts entre les différentes cultures et de comprendre la construction de l’histoire contemporaine. Elles replacent le rôle du poète, de l’écrivain, de l’intellectuel dans nos sociétés et font se rejoindre littérature et politique ».

 

Le débat reste essentiel, sinon vital. Dans l’atmosphère actuelle de repli identitaire, les postes clairement consacrés à l’étude des littératures francophones du Sud se réduisent comme peau de chagrin. Tant que ces auteurs n'auront pas leur place à part entière comme n'importe quel écrivain de langue française, dans les programmes, cet enseignement restera confidentiel. L’exemple donné précédemment du naufrage de la collection de poche « Entre les lignes » est le signe d’une crispation sur un monolithisme identitaire et une difficulté à passer de l’étude de l’empire colonial français, largement documenté dans les recherches, à ses retombées fructueuses dans  les formations.




 

  

        

 

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