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  • Photo du rédacteurJohan Faerber

Anne Pauly & Fany Corral : « On a échappé aux injonctions de genre jusqu’ici, ce n’est pas pour retourner au placard à l’approche de la ménopause »



Avant de prendre une petite pause jusqu’au 26 février, uniquement interrompue pour vous livrer le jeudi à 18h les deux nouveaux épisodes de « Cracker l’époque » et avant également de vous laisser ainsi le temps de lire ou relire nos 80 articles et entretiens publiés depuis notre lancement, Collateral vous donne un dernier rendez-vous. Dans le sillage de notre dossier de la semaine, comment ne pas évoquer l’une des meilleures soirées de la scène clubbing parisienne, la « Dyke Menopause » pilotée par Anne Pauly et Fany Corral à La Folie Paris ? A l’occasion de leur prochaine soirée, ce 17 février, les organisatrices et DJs reviennent pour nous sur les injonctions de genre, l’âgisme, et le clubbing comme lieu de lutte pour les minorités.



Comment vous est venu le désir de faire les soirées "Dyke Ménopause" ? Comment en avez-vous trouvé le nom aussi accrocheur que provocateur ? Est-ce que vous avez créé la soirée qui vous manquait sur la scène parisienne du clubbing ?

Nous avons passé beaucoup de temps dans nos vies, à sortir, à danser, à jouer des disques et à imaginer des soirées – surtout Fany qui a été longtemps co-boss du label KTDJ et DA au Pulp – qui correspondaient à des « moments musicaux » mais aussi à ce qui se passait dans nos vies et nos communautés. Par amour de la musique bien sûr, mais aussi par militantisme, car, pour les minorités queer, le club est historiquement politique : c’est un refuge où, le temps d’une soirée, les codes discriminants de la vie ordinaire n’ont plus cours. On peut y être soi-même, parler, rire, aimer et danser sans inquiétude, entouré de ses camarades, pour reprendre des forces.  

Mais à l’approche de la cinquantaine, la perception du temps, des horaires et de la fatigue se modifiant – qui aurait pu le prédire ? –, attendre trois heures du matin, sans produit, pour entendre tel·le ou tel·le dj adoré a commencé à nous sembler difficile. Les rares fois où nous avons tenté de résister à ce naufrage, accoudées au bar en faisant durer au max des Gin Tonic mal dosés, nous en avons été délogées assez brusquement par des jeunes femmes qui, en plus de nous regarder de travers, nous donnaient du « Pardon Madame » ou du « Excusez-moi, Madame ». Passé l’étonnement et le petit coup au ventre – spoiler : se faire prendre pour une daronne en club par des petites qui n’étaient même pas nées alors que vous étiez déjà accoudées à ce même bar à fomenter de sulfureuses soirées lesbiennes donne un petit coup au ventre –, nous avons d’abord loué l’insolence de la jeunesse, finalement décrété que cette qualité n’était pas perdue en ce qui nous concernait, réfléchi quatre secondes puis réagi en procédant comme d’habitude, selon l’adage DIY qui dit : « Si tu penses que c’est important, fais-le toi-même. » L’idée c’était d’abord de réparer par la fête cette faille béante et manifeste entre générations – de musiques, de luttes – en destinant en priorité cette soirée aux filles de notre âge et plus mais en l’ouvrant à tout le monde et en proposant des horaires raisonnables (18 heures-2 heures) pour que tout le monde puisse suivre et avoir une journée le lendemain. Ensuite, c’était d’ouvrir un espace où danser et diffuser de la joie, tout simplement. Enfin et surtout, c’était pour dire : on a échappé aux injonctions de genre et été fières et flamboyantes tout du long, ce n’est pas pour retourner au placard à cause de notre âge ou à l’approche de la ménopause, ce truc dont personne ne parle et qui range les femmes, lesbiennes ou pas, dans la catégorie des plantes vertes et des produits périmés. C’est que l’âgisme – fruit du culte capitaliste pour la productivité et de la performance individuelle – discrimine au-delà des contrées hétérosexuelles. On a repris le mot « dyke » parce c’est un mot d’argot qui veut dire « gouine » en anglais et qui rappelle notre application à nous approprier l’insulte pour mieux retourner le stigmate. On y a apposé le mot « ménopause », qui fait peur à tout le monde et qui, quand on y pense, ressemble aussi à une insulte, un gros mot ou une maladie. On a ajouté la baseline « Pour toutes celles qu’on appelle Madame en soirée », comme expliqué plus haut, rapidement modifiée en « Pour toutes celles et ceux qu’on appelle Madame en soirée », nos camarades trans et pédés nous ayant rappelé qu’iels n’étaient pas épargné·es par ces discriminations et qu’iels avaient aussi envie de danser. On a lancé cette soirée en octobre 2022 à La folie paris et depuis, son succès ne s’est pas démenti. C’est un moment que les gens aiment bien : ils se sentent en famille, viennent aussi pour se voir et discuter. La Folie, qui a de nombreux et vastes extérieurs, permet cela.

 


Comment décririez-vous les line-up de vos soirées ? Comment les composez-vous ?

Fany a passé des années – c’était son métier – à booker des DJ internationaux à ego et à exigences. Là, on ne voulait pas se prendre la tête : la fête est gratuite et les DJ, c’est nous ! On est quatre DJ fixes : Les Seconds couteaux, Madame Monsieur et Lil Sugar et on joue ce qui nous plaît, dans l’ordre qui nous plaît avec une attention portée aux nouveautés de qualité, entre house, électro, reggaeton ou global club – je dis ça mais on s’en fout des styles, l’important c’est le voyage et le feu de la danse. On passe parfois quelques vieilleries pour la transmission et la nostalgie mais on cherche sans arrêt de nouveaux morceaux. On a parfois des guests live ou DJ de dernière minute, un peu au hasard des calendriers et des rencontres – la dernière fois, nous avons accueilli Jennifer Cardini qui est une vieille amie, une autre fois, c’était Blank, une jeune artiste qui a chanté trois chanson punk avec des caisses à bière pour toute scéno. En revanche, à chaque Dyke Ménopause, il y a un « Andropause Fight Club » en début de soirée. C’est-à-dire que nous invitons un garçon de notre âge qui joue au début, en warm up, devant presque personne – une place généralement dévolue aux filles –, puisqu’à ce moment-là les gens préfèrent se parler plutôt que danser. Cet « Andropause Fight Club » est là pour rappeler qu’il n’y a pas que les filles qui souffrent de dégénérescence hormonale ! Pour la prochaine, c’est notre mystérieux camarade Tupac Chaource qui s’y collera. Bref, on rigole bien. Et ces temps-ci, c’est important !

 


Un mot pour définir l'énergie qui traverse vos soirées ?

Queer, familial, joyeux, hystérique et historique ! Ça fait cinq !







 

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