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- Marwan Makhoul, la permanence du poème politique
Marwan Makhoul (c) DR Quatre vers avaient suffi à le faire connaître du monde entier : « Pour écrire une poésie qui ne soit pas politique / Il faut que j’entende le chant des oiseaux / et pour que je l’entende / il faut que le bombardier se taise ». Dans l’introduction à son anthologie de la poésie gazaouie publiée l’année dernière, le poète marocain Abdellatif Laâbi signalait à juste titre le « retentissement mondial » de ces vers qui ont fait l’objet de nombreuses reprises, traductions et représentations visuelles. Le court poème de Makhoul a voyagé à travers le monde, portant dans le raisonnement logique, et en apparence simple, qui le sous-tend une leçon lourde de sens : en Palestine, la poésie restera éminemment politique car seul le poème politique a vocation à répondre à la machine de guerre qui continue de peser sur l’histoire, la terre et les corps palestiniens. Poète de la « démolition constructive » Né en 1979 d’un père palestinien et d’une mère libanaise au village d’al-Buqay’a en Haute-Galilée où il réside encore aujourd’hui, Makhoul travaille dans le domaine de l’ingénierie et dirige une entreprise de construction : « Comme je travaille dans le bâtiment / en poésie je me suis spécialisé / dans la démolition constructive ! ». Makhoul est l’auteur de nombreux recueils dont Terre de la passiflore triste (2011) et Où est ma mère ? (2020). Son œuvre, mise en musique et traduite en plusieurs langues, comprend également des ouvrages en prose et une pièce de théâtre, Ce n’est pas l’arche de Noé (2009). Il est notamment le plus jeune détenteur de la Médaille de la culture, des sciences et des arts de l’État de Palestine. Traduit par le chercheur marocain Chakib Ararou, Que le bombardier se taise est le premier livre de Makhoul à paraître en français, proposant un choix de poèmes parmi ses précédents recueils. Pour celles et ceux qui ont eu la chance d’écouter le poète sur la scène du Marché de la poésie à Paris en juin 2025, la « démolition constructive » à la Makhoul résonne encore dans le souvenir de sa déclamation tonitruante du long poème « Un Arabe à l’aéroport Ben Gourion », l’avant-dernier et le plus long du recueil. La lecture de ce poème-manifeste, a priori inspiré par un simple contrôle aux frontières, révèle plusieurs facettes du talent poétique de Makhoul : une verve étincelante et rebelle, une conscience vive de la condition et du corps palestiniens, une mobilisation poétique de la longue histoire de la Palestine, une célébration enjouée de la mémoire collective de tout un peuple et de son attachement à sa terre, un hommage retentissant aux Lettres Arabes et un sens indéfectible de la persévérance et du renouveau : « mais comme les métaux purs / je me régénère de moi-même, quitte à me languir / du gémissement des réfugiés / qui déploie les ailes du désir à travers les frontières ». Articulation du poétique et du politique Chez Makhoul, comme chez d’autres poètes de la nouvelle génération, le poétique et le politique restent indissociables du vécu palestinien. Ainsi, le recueil s’ouvre sur des « poèmes quotidiens » dont la forme laconique condense aussi bien la violence subie par la terre palestinienne que l’identité trouble du poète et des Palestiniens d’Israël de manière générale : « Il y a des choses que je ne comprends pas / je ne suis pas israélien / ni tout à fait palestinien ». Tout au long du recueil, on perçoit une tension permanente entre l’existence et l’effacement, la naissance souvent à venir et la mort qui continue de rôder. Dans « New Gaza », par exemple, le poète s’adresse à un fœtus : ne t’attarde pas dans le ventre de ta mère, mon fils, viens vite […] Si tu tardes, tu ne me croiras pas tu penseras que c’est une terre sans peuple et que nous n’étions pas vraiment là Le lecteur averti reconnaîtra ici la référence au slogan de la propagande sioniste qui s’est imposé au début du vingtième siècle : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». C’est dire si la poésie de Makhoul est attentive aussi bien à la longue histoire de l’oppression des Palestiniens qu’aux soubresauts des guerres et des luttes successives : Nous essayions de ramener nos vies à la vie de bâtir un État pour tout le monde sans promesse prétendue divine pour le légitimer sans Balfour envoyé du ciel pour régler le problème Le poète est l’œil constamment ouvert sur la tragédie de son peuple, interrogeant dans le même souffle la réalité politique et son impact sur l’expérience poétique. Dans « Allô Beyt Hanoun », par exemple, Makhoul part de l’annonce d’un énième bombardement israélien sur la ville du nord-est de la bande Gaza pour dire son sentiment d’incompréhension et d’attachement : j’ai cru que je rêvais que la télé rêvait un réel impossible je ne m’imaginais pas du tout, Beyt Hanoun, que tu comptais pour moi. Dans « Gens de Gaza », poème dont le titre fait écho au célèbre Gens de Dublin de Joyce, Makhoul interpelle la Mort aveugle qui traque les enfants jusque dans les écoles les jours de fêtes et dans les morgues où leurs êtres chers les ont devancés. Parfois, la poésie de Makhoul détourne les codes du reportage comme dans « Le camp de Neirab à peu près », où la traversée du camp de réfugiés palestiniens situé près d’Alep en Syrie se déploie à partir d’une poignée d’images aussi précises que poignantes : la paume d’un vieillard, la douleur d’une femme qui accouche, le sanglot des jeunes filles et un linceul qui se fraie un chemin parmi « le cortège des morts-vivants ». Horizons du poème Traversant toutes les formes de restitution poétique de l’expérience palestinienne, la perspective politique aboutit souvent à une forme de désarroi qui fait parfois basculer le poème dans le registre de la prière ou de la lamentation : Je ne veux plus ni de la paix ni d’une patrie abritant deux États Mon Dieu ! ramène-moi au désert efface les frontières qui m’ont mis en boîte et ont défiguré la mémoire de la nature Dès lors, la quête de la terre-refuge échoue sur le même constat : le Mal reste concentré « dans cette télévision fardée de noirceur et de politique ». Dans ce contexte, le recours au référent religieux signale autant une extension de l’horizon du poème qu’une manière d’interroger, non sans un brin d’ironie et de provocation, la prise en charge de la souffrance collective : Ne répondra-t-il pas, le Messie généreux…, pour que nous fasse descendre de la croix de la défaite un Dieu résolu ? Cette extension poétique se manifeste également dans l’évocation de la solidarité internationale avec le peuple palestinien. Dans un poème nommé « Luisa Morgantini » en référence à l’ancienne vice-présidente italienne du Parlement européen et défenseure infatigable de la cause palestinienne, Makhoul fait d’un séjour en Italie l’occasion de rendre hommage au combat de la militante « qui connaît mieux mon peuple que moi-même ». De même, dans « L’Exode hors d’Irlande », une lecture poétique en Irlande donne lieu à une méditation sur la chaleur solidaire des peuples et le refus de la guerre par des Irlandais qui voient dans la Palestine le miroir de leur propre lutte pour l’indépendance et la libération de la domination britannique. L’intime et le politique De manière générale, la poésie de Makhoul se distingue par l’équilibre qu’elle établit entre une lucidité politique qui rayonne à partir de la Palestine et une restitution poétique de l’intime. Ainsi, nombreux sont les poèmes qui prennent note de la déliquescence de l’identité collective arabe, encore plus écornée par le silence plus ou moins connivent des régimes arabes pendant la guerre génocidaire sur Gaza : « Je n’ai rien d’autre à faire / que de rejoindre mes frères à l’ombre / du tronc abattu de l’arabité » ou encore « Notre arabité n’est que charpie sur les routes ». À l’heure où le monde arabe commémore le quinzième anniversaire des révolutions historiques de 2011, le poète note, à juste titre, que la question palestinienne n’a jamais été aussi centrale et décisive pour les peuples de la région : « Après le printemps arabe / la Palestine est la dernière feuille de mûrier / sur la branche de la révolution ». La dimension intime de la poésie de Makhoul invite le lecteur à considérer la manière dont la relation familiale, amicale ou amoureuse façonne le poème et influence l’écriture. L’expérience de la paternité, par exemple, pousse le poète à rompre avec le diktat du style : « À présent, je n’ai plus rien à faire des métaphores / des allégories, des comparaisons prises à la langue des / dictionnaires / des références, des antithèses, des allusions ». Dans le même registre, l’interpellation de la mère est l’occasion d’entamer une quête intérieure qui permet au poète de prolonger son questionnement du monde et des incertitudes de l’âge adulte. Si l’écriture est souvent synonyme d’isolement et de rupture, l’amitié demeure nécessaire pour égayer la « sauvagerie » de la solitude. Enfin, le poème d’amour se passe de destinataire mais s’emploie, comme dans « Aimer », à redéfinir la relation amoureuse comme un mouvement régénérateur qui traverse et rapproche les époques : Aimer, c’est être un enfant qui forme à son image une figurine en terre cuite […] Aimer c’est voir les mains du papillon retresser ta vie à trente ans […] Aimer, c’est rajeunir laisser la hantise de la mort mourir En somme, chez Makhoul, l’intime reste ce précieux miroir, cette « école du savoir absolu » où la question palestinienne échappe à la vacuité des discours convenus pour renaître dans une politique émancipatrice des affects : Mon pays, quels que soient les revers, sois tranquille nous balaierons tous les tyrans tous les despotes les oppresseurs que nous avons vaincus par cette arme : ta nostalgie au cœur des dispersés mon pays intime Une poétique fragmentaire Le lecteur de Makhoul n’aura aucune difficulté à observer que son poème n’a pas toujours pour ambition de se construire comme structure élaborée, préférant à l’inverse des formes libres, fragmentaires et minimalistes, comme le révèlent de nombreux titres tels que : « Vers orphelins », « Vers responsables d’eux-mêmes », « Vers que les poèmes ont oubliés chez moi » ou encore « Vers sans domicile ». La forme resserrée du poème permet souvent de renforcer la portée du message politique : « Toi l’occupant, ne te réjouis pas trop / quand quelqu’un se fait à quelque chose / ce quelque chose se fait à lui ». Le vers dit « orphelin » ou « sans domicile » n’a pas vocation à dérouler une scène ni à construire un cheminement poétique ; son seul but est de marteler des vérités politiques que d’aucuns s’obstinent à nier ou à ignorer : Depuis plus de soixante ans nous supplions le monde comme un poisson qui pleurerait dans l’eau Makhoul fait osciller sa parole poétique entre les espaces, les temporalités et les expériences vécues. À chaque fois, la brièveté du poème permet de réinterpréter le drame palestinien, avec des variations stratégiques d’images et de repères : « Nous supplions le monde de nous libérer de l’occupant / comme des assoiffés debout / face à la mer Morte ». Au fil des poèmes, une abondance des formes et des usages élargit le champ des possibles poétiques : ici un micro-récit ou une maxime, là une observation sociale ou un fragment de méditation philosophique. Si certains poèmes ressemblent à des haïkus qui cristallisent l’espoir et la résilience indissociables de la condition palestinienne, comme « Suspendus à l’oranger / un million de soleils » ou « Elle se croit grande, la baleine / pourtant si minuscule / au milieu de la mer », la nature est souvent le vecteur d’une critique politique au fort impact visuel : Le noir corbeau est plus beau dans la neige que toutes les colombes de la paix dans le discours des politiciens. Ou encore : En temps de guerre, ne comptez pas sur le poète : il est lent comme une tortue en vain il essaie de rattraper le massacre qui court comme un lapin la tortue rampe et le lapin bondit de crime en crime Qu’ils dénoncent les affres de la guerre, éclairent la tension entre la vie et la mort ou investissent les paradoxes de la passion et la fragilité des héros, les courts poèmes de Makhoul n’hésitent ni à penser la poésie ni à pointer, souvent sur le ton de l’autodérision, la défaillance du poète lui-même : « J’ose écrire sur les sujets sensibles / mais je n’ai pas le courage de hurler / dans une rue déserte ». La survie du poème politique Dans Que le bombardier se taise , l’écriture de Makhoul s’impose finalement comme le lieu où se construit une pensée politique du poème. Dans « À propos d’un poème que je vais écrire », par exemple, l’espace poétique annonce le poème à venir et révèle la visée lointaine du poète : « Avec le minimum d’artifice, j’écrirai le poème / afin qu’il soit bien expressif, mais ordinaire ». Dans « Catabase », le poète s’emploie à explorer son intériorité, allant jusqu’à mettre en scène un dialogue avec sa dépression qui voit en lui « le calligraphe de l’écume » et l’invite à repenser son rapport à la vérité. Par-delà cette dimension métapoétique, on retrouve chez Makhoul l’image récurrente de la poésie qui pourrait survivre à son créateur : Vous aussi, mes poèmes, vous mourrez forcément pourtant j’écrirai comme si vous deviez me survivre au moins un peu Plus qu’une énième manière de narguer la mort, la survie du poème révèle en filigrane les fondements littéraires et politiques l’œuvre de Makhoul. Quand il évoque al-Jahiz, le grand érudit et prosateur du neuvième siècle, ou al-Mutanabbi, l’immense poète arabe du siècle suivant, Makhoul non seulement situe les racines de sa poésie dans la longue et prestigieuse tradition de la littérature arabe mais souligne, à travers ces figures, l’ambition de son projet poétique et l’acuité de son regard sur les questions sociales et politiques de son époque. Avec les aînés, Makhoul n’hésite pas à aller jusqu’à la réécriture libre, comme dans ce fragment dont le premier vers reprend, en le détournant, un célèbre vers de Mahmoud Darwich : Sur cette terre, il y a ce qui mérite la honte la Palestine, qu’on appelait Palestine on l’appelle à présent notre cause au point mort. Tout au long du recueil, la traduction juste et limpide de Chakib Ararou restitue avec précision l’énergie rythmée de cette poésie qui ne laisse pas indifférent. Si les poèmes, comme souvent dans les anthologies personnelles, sont de facture inégale, le recueil a le mérite de traduire la créativité percutante de l’un des poètes les plus captivants de sa génération. Sur scène comme dans le texte, la voix de Makhoul a ceci de particulier qu’elle incarne l’élan libérateur de la poésie quand elle prend en charge la politique pour y laisser l’empreinte miraculeuse et indélébile des mots : Pour les gens, j’écrirai des poèmes politiques comme l’eau goutte sur une pierre pour y creuser un trou Marwan Makhoul, Que le bombardier se taise , traduit de l’arabe par Chakib Ararou, La Kainfristanaise, juin 2025, 74 pages, 14 euros
- Sandra de Vivies : Survivances visuelles (La Femme du Lac)
Sandra de Vivies (c) Alice Khol Dans quelle mesure la photographie peut-elle éclairer les traces de l’histoire et mettre au jour le récit intime et collectif ? Cette question est au cœur des travaux de l’écrivaine Sandra de Vivies. Après un recueil de « récits photosensibles », Vivaces (Éditions La place, 2021), l’autrice développe dans son premier roman, La Femme du lac , une réflexion à multiples facettes sur le processus d’écriture à partir de l’image pour penser le conditionnement social et idéologique à travers les époques. Observation et reconstruction L’incipit du roman donne le ton : « Une femme flotte près de l’eau. / Sa robe scintille. / Ma silhouette mon visage blanchissent ». Cette atmosphère brumeuse, entre le « je » de la narratrice et l’ombre de la femme du lac, se déploie tout au long du récit. L’observation qui façonne l’écriture est aussi le miroir qui la réfléchit. Tout commence par une découverte : dans un marché aux puces à Berlin, la narratrice fait l’acquisition d’une boîte de photos datant des années 1960-70, dont celle d’une femme devant le Kalksee, lac situé dans le Land du Brandebourg. En observant cette femme, devenue un repère, la narratrice en vient à s’observer elle-même : « J’oublie ce qu’était l’espace à quoi j’occupais mon temps avant elle. Ne m’intéresse plus que ce qui la comprend ». De l’observation à l’obsession, il n’y a qu’un pas qui est constamment franchi et réactualisé au fil de l’enquête. Un rapprochement s’opère entre la narratrice et la femme du lac. Les regards se répondent. L’écriture est guidée par le principe de de la « consanguinité matérielle, plastique ». Une sorte de huis clos, à la croisée de l’image et du texte, où le lecteur est amené à penser simultanément les échos de l’histoire et l’élaboration du récit. Avec beaucoup d’application, la narratrice s’attelle à reconstruire la trajectoire de la femme du lac, sa vie sous le régime nazi et sa relation avec un voisin poète dont les écrits sont caractérisés par « l’absolue régularité dans la haine de l’autre ». Le texte se focalise sur le naturalisme nazi, « qui cousine avec l’eugénisme ses normes applicables aux corps aux espaces mentaux ». L’un des principes fondateurs de cette idéologie est « le primat du sensible sur l’intellect » dans le sens de la haine « viscérale » des intellectuels et de la mobilisation absolue des corps pour la procréation et la guerre. En s’intéressant aux enfants qui apparaissent sur les photographies de la femme, le récit interroge la proximité des corps, leur mobilité dans l’espace et leur manière de se fondre dans l’environnement. Confrontée aux destins de ces enfants, la narratrice observe « l’anachronisme de leur expression et de leur posture », note leur « multitude accordée » mais excluante, et lit dans leurs silhouettes cette « rigueur appliquée aux corps de même qu’aux objets ». Dans un contexte où toute individualité est écrasée, digérée ou tout simplement niée, la narratrice s’acharne à remettre l’individu au centre de l’acte d’écriture. La mobilité contre l’assignation La Femme du lac est un livre sur ce qu’on hérite de la violence de l’Histoire, cette chaîne de diktats, de pressions et de résonances qui n’en finit pas de déformer le corps humain et social. En investissant la manière dont le totalitarisme nazi a cherché à effacer les individus qualifiés de « non conformes » ou « peu solubles » dans le système, traquant la solitude et annihilant des vies jugées « indignes d’être vécues », le texte nous invite à repenser, de manière profonde et critique, le danger des catégorisations et des injonctions en tout genre. Des camps de concentration juvénile aux centres spécialisés dans la « pédagogie curative », la narratrice sonde « la précarité » de tous ces corps malmenés, exploités et modelés d’une manière qui fait écho à l’hygiénisme en vogue au début du siècle passé : « Le corps est au centre et paradoxalement nié : on ne le cultive que pour sa performance, son apport, ce qu’il peut apporter ». La narratrice élargit le périmètre de son enquête : elle sonde la novlangue des nazis, rappelle l’implication des psychiatres et des neurologues, et dévoile le discours qui sous-tend les traitements infligés aux enfants au nom de « l’optimisation biologique des individus ». D’une page à l’autre, on en vient à mesurer l’un des points forts de ce livre : une attention méticuleuse aux signes et aux ombres, une exploration sensible des différentes formes de vie et de mobilité qui peuplent les pages de l’Histoire. Parfois, l’évocation d’une cigogne ou d’un aigle suffit à nourrir le regard et prolonger la réflexion. Derrière les photos qui ponctuent le récit, une réalité fragmentaire se reconstruit sous les yeux du lecteur. De temps à autre, le rêve envahit le réel, introduisant de nouvelles images et invitant la mémoire onirique à réinterpréter la logique des pensées et des émotions. À l’image de l’évocation de la Villa Marlier ayant accueilli la Conférence de Wannsee où a été discutée l’extermination des Juifs d’Europe et abritant depuis 1992 un lieu d’expositions, la narratrice reconstruit la mémoire des espaces, restitue la variation des atmosphères, enchaîne les déplacements et les changements de perspective. Des souvenirs de lecture de la littérature concentrationnaire (Robert Antelme, Primo Levi, Charlotte Delbo) à l’expérience d’artistes engagées (Ceija Stojka, Annegret Solteau, Birgit Jürgenssen), Sandra de Vivies ne cesse d’élargir les lieux de son écriture visuelle : « Je fabrique des images avec les négatifs. Déjoue l’aphasie par le mouvement ». Au terme de ces déplacements entrecroisés, se dégagent, derrière l’autrice, des portraits de femmes courageuses qui ont dénoncé, par leurs œuvres, différentes formes de violence ou d’assignation. De l’image au texte Parallèlement à la femme du lac, un autre personnage féminin, non moins central, se fraie un chemin dans le texte : la narratrice elle-même, dans sa jeunesse, mal à l’aise avec son corps, se trouve confrontée aux injonctions de la collectivité. Son récit parallèle s’emploie à reconstruire les souvenirs des trajets à l’école, évoquant notamment le regard des autres, une rencontre marquante avec un photographe, l’expérience du désir et la quête permanente d’une voix intérieure. Entre passé et présent, l’écriture devient alors une forme de négociation avec un double rapproché par le travail de la mémoire : « Je me souviens de sa nausée je l’ai au bord des lèvres ». Là encore, la réalité se recompose à coup d’images superposées qui façonnent le récit : « l’aspect tangible vient de l’image plus que de l’événement en lui-mêm e ». En tissant ses souvenirs de jeunesse dans le creux du texte, la narratrice « interroge l’invisible » et raconte comment elle a appris à vivre avec la peur et à apprivoiser l’étrangeté : une leçon de résilience face à la pression sociale autour de la conformité physique, éducative ou professionnelle. Texte à plusieurs entrées, La Femme du lac peut aussi se lire à partir d’une autre perspective, celle qui mobilise, interroge et puise dans la matière du langage et de l’intertextualité. Au fil des pages, on trouve des définitions de termes relatifs à l’environnement, notamment à la question de la préservation (lac, sédiment, séisme, sillon, gâchis, résurgence, etc.), mais aussi des citations (Emanuele Coccia, Anne Teresa De Keersmaeker, Aby Warburg, Georges Rodenbach, Alain Corin, etc.), des réflexions sur la sémantique et le signe (accoler/accolade, la spirale), des observations sur les toponymes (Brandenburg an der Havel), des variations sur le verbe (mourir) et des fragments empruntés à l’histoire de l’art et à la philosophie. Le texte se trouve ainsi enrichi d’une panoplie de motifs linguistiques, historiques et socioculturels, tous « réminiscents dans et par la circulation des images ». À bien des égards, le livre de Sandra de Vivies est aussi une invitation à penser la littérature et les arts à partir de la question de ce qui fonde ou nie la vie. Pour la narratrice, Kafka, par exemple, « c’est d’abord l’implacable des systèmes collectifs », alors que Freud restera associé, malgré les critiques légitimes, à « l’affirmation du désir comme mur porteur de toute construction de vie ». L’autrice ne cesse de convoquer ses lectures, cherchant des clés notamment dans les écrits qui s’intéressent au régime nazi. Ainsi, les travaux de la journaliste allemande Charlotte Beradt sur les rêves sous le nazisme lui permettent d’éclairer le processus de double « annihilation de la vie intérieure » et du regard. De même, l’évocation du projet de station balnéaire Prora, conçu par l’architecte Clemens Klotz, lié au régime nazi et à son organisme de loisirs « La force par la joie », figure à la fois « l’impossible vacance du regard » et cette volonté de captation des activités récréatives « à des fins d’endoctrinement et de surveillance ». Résonances historiques et critique du langage En oscillant sans cesse entre les pages sombres de l’histoire (allemande, européenne, intime) et la quête menée de l’image au récit et vice-versa, le livre de Sandra de Vivies met en scène sa propre construction. La Femme du lac est avant tout un texte sur la survivance des formes et des images, l’impact et le devenir des idéologies, mais aussi la possibilité de nouer l’intime et le collectif pour en faire une matière littéraire. Cette variation se traduit également au niveau de la forme, comme quand la prose laisse place à la poésie : « je la dévisage / sur les petits carrés sombres mais / la cendre / d’elle / ne dit rien ». Le récit est ponctué de fragments dont la fonction est autant d’introduire les étapes de la réflexion que de dire le morcellement du sens et l’incertitude inhérente au travail de reconstruction : « Quand toutes les images / racontent une même histoire / d’enfances effacées / ce passé / est-il mort / est-il vivant ». Il arrive aussi que l’autrice établisse des parallèles directs avec l’époque contemporaine, principalement pour penser les nouvelles formes d’assujettissement et de conditionnement social : « La charge de la norme a été transférée de la collectivité à l’individu, se conformer n’est qu’affaire d’acier de caractère ». En évoquant la montée de l’extrême droite européenne (Meloni en Italie, Bardella en France), l’autrice invite le lecteur à penser la continuité ou la résurgence des signes dans le champ politique. Ici, l’écriture est indissociable d’un travail de réinterprétation transhistorique : « Relier la petite histoire à la grande, déceler en l’être de présent les ramifications du monde d’hier, de l’hier tout entier et complexe, pas uniquement de son petit hier à lui, de son hier de sang ». Un tel effort mène naturellement à porter un regard profondément critique sur l’expérience du présent : « je me demande si quelque imprégnation du nazisme du fascisme du pétainisme ne demeure pas au cœur de nos intimités ». À la fois investigation historique et enquête avec et autour du langage, La Femme du lac ne cesse de pointer la manière dont la société force l’individu à se fondre dans le tout « au lieu d’être à l’écoute de soi ». En s’attaquant au discours des politiques, l’autrice alerte sur les tentatives de contrôle ou de détournement du pouvoir de dire, à l’image de l’utilisation abusive du mot « guerre » qui « délégitime toute contestation naturellement mineure en regard de la guerre, tout contestataire naturellement irresponsable d’ajouter son misérable petit chaos à la guerre ». Ainsi, le roman développe en filigrane une approche critique du langage, attentive autant à sa manipulation qu’à son impuissance. Mémoire et résistance « Que signifie rester dans l’histoire ? », s’interroge Sandra de Vivies. Comment les totalitarismes ont-ils imprégné les mémoires, les émotions et les habitudes de nos sociétés contemporaines ? Dans quelle mesure les environnements culturels, les programmes idéologiques et les schémas sociaux des dictatures du siècle passé ont-ils influencé les gestes, les pensées et les actes de notre époque ? Que faire de ce « sentiment de péril » que ni l’écart temporel ni les leçons du passé ne parviennent à résorber ? Comment rendre compte, par l’écriture expérimentale et la force d’évocation de la photographie, de cette violence historique inouïe qui continue à hanter les domaines de l’intime et du collectif ? En martelant le droit à la différence et en dénonçant les discours de la normalité, de la performance et de la catégorisation, le livre de Sandra de Vivies esquisse un chemin de résistance. Par sa nature hybride et fragmentée, le texte inclassable qui se construit sous nos yeux est l’incarnation même de cette résistance. Sans surprise, ce mode d’écriture appelle, par extension, à redéfinir l’acte de lecture : « Je déduis, interprète comme tout le temps, palpe l’écorce des mots : aspérités, sons ». Plus qu’un roman, on est face à une profonde réflexion sur la matière plurielle de l’histoire, ce que chaque époque lègue à la suivante en termes de représentations et de blessures, et ce qui reste à l’écriture pour sauver le sens même de l’existence. Citant l’historien des sensibilités Hervé Mazurel, l’autrice rappelle que la survivance « a trait à une mémoire inconsciente perdue souterraine ». Pour déterrer et penser cette mémoire, il faut inventer un nouveau langage, s’essayer à des formes de narration originales, à mi-chemin entre l’image et le texte, le visuel et le discursif, le théorique et le réel, le poétique et le philosophique. Le lecteur averti ne pourra s’empêcher, en lisant ce texte, de repenser le rôle de l’écriture face aux violences inouïes et aux images insoutenables de notre époque, à commencer par la guerre génocidaire en cours à Gaza, symbole d’un renoncement politique et d’une faillite collective qui continueront sans doute de hanter le monde à venir. Porté par une écriture exigeante, généreuse et sensible, constamment aux prises avec ses propres limites, La Femme du lac est l’aboutissement d’un cheminement artistique et intellectuel qui fait de la littérature un moyen de réinvestir l’histoire, d’interroger le vivant et de dire, par l’image et les mots, sa dignité inaliénable. Sandra de Vivies, La Femme du lac , Éditions Cambourakis, janvier 2025, 144 p., 18€

