A propos de Paradisiaca. Un lac-opéra d’Elke de Rijcke
- Laure Gauthier

- il y a 1 jour
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« au loin les Alpes se lèvent comme une nébuleuse
tout cela est extrêmement réel » (Paradisiaca, 30)
Dans Paradisiaca, Elke de Rijcke s’attaque à l’inextricable complexité du réel à partir de l’expérience du lac de Constance, le Bodensee. Dans son long poème, le lac s’incarne, vit et revit, est vécu et revécu par le prisme et la voix de personnages qui nous le donnent à éprouver. Un lac prend corps par la langue ; on assiste à ses métamorphoses (changements d’état à chaque poème, propriétés physiques, forme, apparence tout se transforme en im-permanence), même aux étapes d’une métempsycose (une même âme, celle du lac, anime plusieurs corps). Le lac de Constance n’est pas seulement à la frontière de l’Allemagne, de la Suisse et de l’Autriche, l’autrice le situe à la lisière entre des expériences multiples, réelles et imaginaires, sensuelles et intellectuelles, physiques et métaphysiques.
La langue poétique de l’autrice est d’une rare mobilité et se transforme en fonction de ceux et celles qui regardent le lac, 43 voix-personnages qui nous sont présentées d’entrée de jeu. On parcourt les 122 pages de poèmes en vers libres et quelques blocs de prose répartis en 12 séquences, accompagnés de 13 photos et de 42 notes. La multiplication des points de vue conduit à un épuisement du sens qui se compose et se recompose à chaque instant par des prismes nouveaux en fonction de qui pose son regard sur le lac. L’autrice embrasse une totalité foisonnante, nous faisant cheminer de microcosmes lacustres (les couleurs, l’eau, sa faune, sa flore, les personnes qui le traversent….) en perspectives macrocosmiques (l’âme, le s-esprit, le rêve ...), avec un hommage en filigrane à la Divine Comédie de Dante et les cercles de son Paradis auquel le titre du recueil et plusieurs poèmes font écho. Mais chez Elke de Rijcke, il ne s’agit pas de cercles concentriques comme chez Dante, mais d’une multiplication des points de vue qui génère une transformation constante de la matière-expérience « lac » qui, à force de se ré-énoncer, transparaît dans sa beauté multiple et sa vérité complexe.
Le lac de Constance n’est pas une entité fixe à décrire ou à photographier : il apparaît comme un organisme poreux à l’autre, ouvert, qui prend corps quand on convoque la communauté des âmes qui l’ont peuplé et le peuple encore. Le réel du lac est un réel augmenté de toutes les expériences de ceux et celles qui l’ont approché : les amants du je féminin qui nous parle depuis le cœur amoureux, un marionnettiste ou le graveur Godefroy Engelmann. Souvent, quand nous progressons dans la lecture, nous régressons dans le temps. Ces détours nombreux sont autant de retours aux légendes, à la cartomancie, aux représentions gravées ou photographiées du Bodensee qui se mêlent à l’expérience intime et au désir. Qu’il s’agisse d’une note en bas de page évoquant le concile papal de 1414, de réflexions ou de citations du Paradis de Dante ou d’un vers libre, tout nous parle de même intensité.
On pourrait dire que la poésie d’Elke de Rijcke est à la narration ce que la physique quantique est à la physique traditionnelle. Elle brouille nos certitudes pour nous ouvrir à du réel insoupçonné. Ce qui est réel, c’est l’observation que chacun.e fait des choses :
le lac écume dans les doigts qui m’effleurent
j’aspire vers l’intérieur ce qui froufroute à l’extérieur
pour que vous le rebruissiez par le portail.
je suis le vert des forêts et le rose de la pomme,
l’or où la région boucle de splendeur
Le texte nous montre l’intrication des différentes strates de vie à distance dans l’espace ou le temps. Néanmoins tout se parle, parfois aussi tout chante, c’est ce miroitement continu de voix qui fait « opéra », peut-être davantage encore « mélodie de timbre » (Klangfarbenmelodie), ce long poème déployant un véritable kaléidoscope de timbres.
Les voix du poème figurent en bas de page et nous parlent : ce sont des éléments naturels comme le vent, des personnes du passé et du présent (les amants, Dante, les tarologues, Godefroy Engelmann, Joseph Anton Feuchtmayer), des entités comme le temps ou le rêve, des points de vue réalistes ou sur-réels comme le visage des horloges ou les terreurs du Bodan, et aussi le lac et ses autres (le lac à vision parfaite, le lac investigateur, le lac prémonitoire, le lac scrutateur, le lac tout sauf myope). Ce livre de poésie multiplie les positions d’énonciation, donnant voix aux éléments sur-naturels, aux animaux autant qu’aux êtres humains, proposant là des modes énonciatifs nouveaux, appelées de leurs vœux par Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros dans Qui parle (pour les non humains) (PUF, 2022).
Cette polyphonie poétique est un hymne à l’expérience sensible. Car c’est de cela qu’il s’agit : c’est l’expérience qui est menacée depuis la modernité comme l’avait bien compris Walter Benjamin qui parlait d’ « appauvrissement de l’expérience » (« Verkümmerung der Erfahrung »). Ce chemin d’expérience auquel nous convie l’autrice n’est ni tourisme au sens actuel d’un déplacement purement extérieur et consumériste, ni simple balade sensible. On pense à la façon dont Goethe, dans le Voyage en Italie, traversait des régions en mêlant dans son carnet des considérations géologiques, sociologiques, poétiques, politiques et philosophiques. Mais là où Goethe rédigeait un carnet intime, à l’heure de la critique de l’anthropocentrisme, Elke de Rijcke conduit l’expérience par l’œil-voix de l’autre qu’il soit animal, végétal, animé ou inanimé, revenant ou existant. Il n’y a pas de je lyrique qui serait l’épicentre du poème mais un jeu complexe avec la notion de sujet qui transite et traverse différents états, différents corps :
le lac dort improbablement silencieux en couloirs.
vision méandrant rapidement déclare la matinée.
je me lance à la poursuite des courants
L’expérience amoureuse est une expérience parmi les autres, la carte du Tendre est une des cartographies de ce lac et confère à toute la géographie lacustre ses couleurs vives et son trait d’énergie :
« nous grimpons à fusées de baisers par les feuillages matinaux. »
Dans une époque sombre, il faut des poètes.ses nécessairement pour rendre le présent de la vie dans toute sa complexité, la protéger et l’incanter. Ouvrir des espaces communs habitables, des imaginaires partageables. Un lac pour tou.tes. Une complexité vivante, source de joie, y a-t-il plus transgressif aujourd’hui :
« où le vent roule sur les collines
qui explosent en fleurs »



