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Au nom de Marguerite Duras

  • Photo du rédacteur: Sara Durantini
    Sara Durantini
  • il y a 2 heures
  • 3 min de lecture
Marguerite Duras (c) DR
Marguerite Duras (c) DR

Trente ans après sa disparition, si je prononce son nom, une lumière se pose sur une jeune fille, une jeune fille au centre du Parco Ducale de Parme, une jeune fille au centre du Parco Ducale de Parme qui tient un livre dans ses mains, une jeune fille au centre du Parco Ducale de Parme qui tient un livre dont la couverture porte le visage de la jeune Marguerite Duras. La lumière de la mémoire éclaire ce visage et le restitue intact à la femme que je suis devenue. Si je ferme les yeux et que je prononce le nom de Marguerite Duras, je reviens à ce parc, je reviens à la jeune fille que j’ai été, à celle qui a pris en main pour la première fois L’Amant ; cette jeune fille qui n’a plus jamais quitté la voix durassienne, se laissant bercer par le mouvement ondoyant de son écriture, courante, fluide, qui avance à un rythme incantatoire en éclairant des images que la mémoire avait enfouies, creusant, les ramenant à la lumière. Cette écriture qui parfois semble inarrêtable, et d’autres fois avance par fragments, par phrases brisées, retours et suspensions ; cette écriture qui joue avec la solitude de la page, où le mot demeure en équilibre, cherchant à donner forme et essence au manque (je pense à des œuvres comme Moderato cantabile, Agatha ou L’Homme atlantique). Et puis l’écriture qui se retire pour laisser place à la révélation, comme si le seul geste possible était de s’effacer, de se soustraire. L’écriture qui raconte l’absence des photographies (cette photographie absolue qui a fait naître L’Amant, le livre de la révélation) et qui fait de cette absence un lieu plus vrai que toute image réelle.


C’est une écriture à la fois photographique et géographique, une géographie intérieure qui se soude aux lieux réels : l’Indochine de l’enfance, la maison de Neauphle-le-Château, l’appartement du 5 rue Saint-Benoît à Paris, Les Roches Noires à Trouville. Parmi tous ces lieux, Le Platier demeure le lieu par excellence, ce « petit coin de monde où l’éternité était accessible à l’âme », l’endroit où « je suis devenue une sorte d’écrivaine ». Le Platier représente la chambre de l’écriture de Duras, le lieu originaire, « l’espace avant le langage ».


La jeune fille au centre du Parco Ducale de Parme, qui tient un livre dont la couverture porte le visage de la jeune Marguerite Duras, ne sait encore rien de la parole courante de Duras, de ses chambres de l’écriture, de la photographie absolue, du cinéma et du théâtre de Duras. Elle ne sait rien de tout cela. La seule chose qu’elle connaît, à cet instant de sa vie, ce sont les yeux de Duras, qui semblent la transpercer, imprimés sur la couverture du livre. Ce sont les yeux de la jeune Duras qui avait traversé le Mékong un après-midi quelconque des années vingt, sur le bac entre Vinh Long et Sadec, dans la grande plaine de boue et de riz de la Cochinchine. C’est elle la jeune fille de la photographie absolue, cette photographie manquante que personne n’a jamais prise.


Trente ans après sa disparition, si je prononce son nom, mon esprit retourne à la jeune fille au centre du Parco Ducale de Parme et aux yeux de la jeune Duras sur le bac qui traverse le Mékong : la rencontre entre deux existences, séparées par le temps et l’espace, mais unies par un regard qui ne cesse de se renouveler.

 


 

 

Sara Durantini est écrivaine, essayiste et curatrice de projets sur l’écriture autobiographique au féminin. Elle est l’autrice de deux romans : Questo mio corpo, Dalia Edizioni, Settembre, 2025, Pampaluna, Dalia Edizioni, Marzo 2024 et notamment de deux essais : L’evento della scrittura. Sull’autobiografia in Colette, Marguerite Duras, Annie Ernaux, Milanese 13 Lab Editore, 2021 et Annie Ernaux. Ritratto di una vita, Dei Merangoli, Ottobre, 2022. Pour plus de renseignements se référer à son site :  https://www.corsierincorsi.it/p/biographie.html

 

 

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