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  • Photo du rédacteurBenoit Gautier

Divadjani




Pour ce que je sais de toi

Je joue de la distanceMais mon corps se trahit

Malgré la volonté de ne rien laisser paraître

De l'évidence visible

Qui m'attire dans ton sens

Qui tire dans tous les sens.

 

Pour ce que je sais de toi – Isabelle Adjani

 

 




 

1983. Pull marine envahit les têtes de gondole. Le 33 tours porte juste les nom et prénom de son interprète : Isabelle Adjani. Star à tête de bébé phoque, teint plus blême que blanc, yeux indigo, lèvres rondes cerise, césarisée la même année pour L’Été meurtrier, et qui chante l’amour selon Gainsbourg, tout aussi assassin. Deux covers se succèdent. Premier portrait signé Dominique Issermann, Adjani, chemise cowboy en lin clair à pressions déboutonnées et paire de jeans. Le second, cheveux et pull marine mouillés, plan du clip parfait de Luc Besson. L’album est éclipsé par la sortie parallèle de Baby Alone in Babylone, opus de Jane Birkin photographiée encore par Issermann. Gainsbourg y baisse son froc, ses dessous chics, accouche de sa souffrance post-rupture avec « Jeannette ». Le Birkin décroche le prix Charles-Cros. Au max des écoutes, l’Adjani gagne du galon, devient avec le temps le meilleur album écrit pour une actrice/chanteuse autre que Jane B. Réécouter de toute urgence au volant, à pied, à vélo, sous le soleil ou sous la pluie : Je t’aime idiot, le mal intérieur, Le bonheur c’est malheureux, Bowie comme Bowie, Ohio

 

En quarante ans, Isabelle s’adonne à la chansonnette par-ci, par-là. 2019, pépites, Meets Me By The Gates et The Last Goodbye, titres tuerie avec le groupe électro The Penelopes. Dans ses dernières apparitions, Mascarade de Nicolas Bedos sur grand écran, Adieu vinyle de Josée Dayan sur petit, l’actrice chante à chaque fois, excelle dans Peter von Kant, bijou sous coke et sous-estimé de François Ozon. Adjani y joue une star entre Elizabeth Taylor et Ingrid Caven, rails et éclipse. Générique de fin, elle murmure en allemand Chaque homme détruit ce qu’il aime, poème d’Oscar Wilde issu de La ballade de la geôle de Reading, psalmodié en anglais par Jeanne Moreau dans Querelle en 1982, un an avant Pull marine. Each Man Kills the Thing He Loves/Jeder tötet was er liebt, Wilde dans deux films adaptés de Jean Genet et Rainer Werner Fassbinder, où les garçons se passionnent, s’embrassent entre eux, s’éclaboussent de leur lait, sang et larmes.

 

2023. Depuis quatorze ans, des rumeurs de centre-ville murmurent un projet musical entre Adjani et Obispo. Les deux artistes panseraient ensemble leurs plaies, le cœur brisé par un chagrin d’amour. Pascal aurait incité Isabelle à chanter plutôt qu’à se rouler en boule sous les draps. Et le temps file, la filmo de la star aux cinq César tangue mal an bon an, l’album s’étire en pointillé, se fait désirer. Intox, serpent de mer à coque de Titanic, Arlésienne à l’image de son interprète ?... De mélodie en mélodie, le disque s’infuse, fait un pied de nez au temps horizontal inventé par les hommes, et qui presse dans tous les sens du terme. Il laisse au temps vertical, celui de l'innamoramento et de la création, le soin de faire son œuvre. En novembre dernier, Adjani Bande Originale sort sur les plateformes et en vinyle collector, alors que les CD au son trop métallique agonisent.

 



Concept album qui a tissé sa toile dans l’anarchie des rencontres, des coups de foudre et pannes cardiaques, sans pression des labels, donc stratégie marketing. Malgré quelques lyrics aux jeux de mots et rimes trop eighties, calembours sous Gainsbourg, les compos d’Obispo sont amplifiées, difractées par les plages synthé en lévitation de Cécile Léogé alias DeLaurentis, petite-fille du nabab italien, Dino de Laurentis. Résultat, le retour en gloire d’Isabelle au bois chantant, la Passion selon la « Divadjani » qui se la joue Cène musicale entourée de douze apôtres vivants et défunts : Christophe, Étienne Daho, Benjamin Biolay, Daniel Darc, Gaëtan Roussel, Akhenaton, Seal, Youssou’n Dour, Philippe Pascal (Marquis de Sade), Simon Le Bon (Duran Duran)... Duos organiques, magnétiques, à l’atmosphère nipponne entre soumission de geisha et sentiments au napalm. Carte du tendre où le regard vairon de David Bowie et les accords pop du regretté Ryūichi Sakamoto remontent à la surface avec les présences de David Sylvian, le chanteur de Merry Christmas, Mr. Lawrence, thème de Furyo de Nagisa Oshima ; de Peter Murphy, leader du groupe Bauhaus, chanteur du thème The Hunger qui annonce d’une voix d’outre-tombe dans une ouverture digne de The Last Emperor de Bernardo Bertolucci : « This is a story of an actress/This is the story of a once-girl/Isabelle Adjani ».

 

Puis Daho défie Adjani avec Samouraï. Dieu et duel s’y opposent dans un combat partial sans vainqueur ni vaincu. Seconde perle d’un collier avec la voix de l’icone/icône – star de cinéma/sainte des héroïnes en perdition – inaltérée, feutrée, parfois « daft punkée », fondue à chaque partenaire, haut perchée jusqu’au climax du déséquilibre. Celui des prémices ou déclin de l’orgasme soutenu par des kilomètres de ruptures, des rivières de sanglots. Entre tonnes de dons et miettes de réception, Isabelle A. aux « racines volantes » selon son expression, kabyle du côté de son père, allemande du côté de sa mère, brûlot à elle seule de la France la plus rance. L’incandescente abonnée au syndrome d’échec et ses errances, au sommet de la célébrité et sa puissance creuse, et qui réclame – vœu pieux ? – une nanoseconde humaine d’anonymat, de tendresse, d’abandon : « Dans ses bras je peux m’y endormir/Sans vouloir d’autre endroit pour rêver d’avenir/Sur son ventre, je peux glisser le mien/J’en connais tous les centres comme la clé d’un écrin ».

 

Deux points d’orgue dans ce périple amoureux. Où tu ne m’attendais pas, complainte de retour avec Christophe le fantôme qu’Isabelle devait retrouver en chair et en os dans son prochain opus : « Voudrais-tu encore de moi/Ou m’en voudrais-tu encore ?/Que je vienne jeter un froid/Ou que je vienne jeter un sort ». Et en clôture, Seule, hymne à la solitude chanté hier par Johnny Hallyday. Love stories jetées à la casse, fleurs de jardin privé flétries par le rap rageur d’Akenathon : « Bien sûr on attire les regards/On a pour vous tous les égards/On vous invente des aventures/Puis on s’étonne de vous savoir/Seule on l’est partout et toujours/Seule avec un trop plein d’amour ».

 



Au son de ces vers éthérés, visions de La Repentie de Laetitia Masson, où Adjani aux multiples identités comme dans Mortelle randonnée de Claude Miller, avance au ralenti en robe rouge du soir, décolleté plongeant, dans une fête de palace, danse pieds nus en plein jour sur la Croisette, en robe longue de dentelle noire et bagage à roulettes. Filmée à l’arrache sous les yeux des passants qui la matent sans vraiment la reconnaître avec ses solaires mouche qui masquent ses yeux bleu océan, bleu à l’âme. « Il ne manque plus que je me planque derrière des lunettes fumées/Et la boucle sera bâclée », susurre-t-elle aujourd’hui à Benjamin Biolay. Écho ophtalmo à « Et je n'aurai plus qu'à mettre des verres fumés/Pour montrer tout ce que je veux cacher ». Pendant l’écriture de Pull marine, c’est Isabelle qui glisse ces vers dans le tube de Serge. Hommage au Discours d’un fragment amoureux de Roland Barthes, écrasé par une camionnette anonyme en 1980 face au Collège de France, et que l’actrice, période Barocco, sous les boules à facettes du Palace, fréquentait avec André Téchiné.

Discours d’un fragment amoureux, chapitre Les lunettes noires. En exergue, cette définition du verbe « cacher » : « figure délibérative : le sujet amoureux se demande, non pas s'il doit déclarer à l'être aimé qu'il l'aime (figure de l'aveu), mais dans quelle mesure. Il doit lui livrer les troubles (les turbulences) de sa passion : ses désirs, ses détresses, bref, ses excès (en langage racinien : sa fureur) ». Gainsbarre au ciel, à l’écoute de Bande Originale, entre volutes de Gitanes et 102, double pastis 51, souffle à Barthes : « L’amour est aveugle et sa canne est rose ». Bande… originale comme au cinéma, belle comme Adjani, ad libitum.

 

Adjani Bande Originale, Licence exclusive Warner France, Label Parlophone, Atletico records, dans les bacs et sur les plateformes depuis le 10 novembre 2023.

 


Où tu ne m'attendais pas Isabelle Adjani x Christophe : vidéo réalisée par Alexandre Mattiussi






Pull Marine Isabelle Adjani



 

 

 

 

 

 

 

 

 

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