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  • Photo du rédacteurClément Beaulant

Giani Stuparich : Trieste, 1909 : une génération en suspens





            La ville de Trieste est devenue au XXe siècle, depuis sa position marginale et par la littérature, le centre d'un certain récit de l'histoire européenne. C'est Claudio Magris qui a, ces dernières décennies, et depuis Trieste, une identité de frontière (1982), incarné en priorité cette conception interculturelle, multiple et décentrée d'une Europe dont Trieste serait la matrice. Le court roman autobiographique, Une année d'école, de l'écrivain italien Giani Stuparich (1891-1961) que publient les éditions Verdier, en collection de poche et dans la traduction de Carole Walter, est à placer dans la généalogie de cette histoire tout à la fois urbaine et continentale. Publié en italien en 1929, et jusqu'alors inédit en français, Une année d'école dresse le portrait d'une génération pleine d'espoirs et de désirs à la veille de la Première Guerre Mondiale et le portrait proprement solaire d'une jeune fille, Edda Marty, seule fille dans une classe de garçons.

 

            Une année d'école fait chronologiquement le récit de l'année scolaire 1909-1910 en suivant un groupe de jeunes italiens en classe préparatoire à l'examen d'entrée à l'université du lycée Dante Alighieri de Trieste. Pour ces jeunes Italiens, dont l'auteur fait partie, les cours se suivent et se ressemblent, les versions grecques et latines, l'apprentissage des classiques italiens, suivent le rythme des saisons jusqu'à l'examen final. Tout advient naturellement pour ces vingt garçons de la bourgeoisie triestine. La classe est un chœur homogène où chacun joue à la perfection le rôle qui lui a été assigné. Les professeurs forment année après année une élite masculine qui se destine à l'action politique : « étudier et agir » donc.

            Car à Trieste en 1910, dans cette ville cosmopolite de confins, « grand port de commerce, […] en réalité petite ville de province », la vie quotidienne est rythmée par la question géopolitique. Marge de l'empire austro-hongrois, Trieste est dans l'effervescence des revendications nationales et irrédentistes italiennes. Pour ces jeunes gens d’alors, le patriotisme est l'unique passion : « Plus haut que tout critère esthétique, ils mettaient le sentiment patriotique ; la revendication du rattachement de Trieste à l'Italie était le but de leur vie ». Le récit de Stuparich porte alors le souvenir de cette marge d'empire qu'est la ville de Trieste à la veille de la Première Guerre Mondiale, ville italienne et slave, principal port commercial de l'empire austro-hongrois et creuset des revendications nationalistes italiennes.

 

            Pourtant, l'apprentissage viriliste de cette communauté de garçons est bousculé par l'arrivée dans leur classe d'une jeune fille, Edda Marty, première à accéder à la possibilité de préparer à l'égal des hommes les concours d'entrée à l'université. Cette jeune fille que l'auteur décrit comme courageuse et téméraire est dotée d'une grande volonté de vivre davantage et déterminée à échapper à une vie bourgeoise, cloisonnée et répressive. Elle est le cœur et le moteur du récit de Giani Stuparich. Edda Marty justement n'est pas italienne : elle est née à Vienne et « la langue, elle l'apprit vite ». En fait, Edda Marty est plus douée que chacun de ses camarades pour les études comme pour la vie, plus franche et plus ouverte. « Moi je voulais juste être l'un de vos camarades » dit-elle. Mais cette aspiration à l'égale reconnaissance demeure impossible à tenir dans cette société, sans cesse « ramenée à [son] sexe » par ses camarades, soumise au conservatisme masculin et bourgeois de la bonne société et au sexisme. « Moi j'en ai après les femmes et j'en aurai toujours » dit un de ses camarades de classes.



Giani Stuparich


            Edda Marty scandalise parce qu'elle est une femme qui évolue dans un monde d'hommes, créé pour les hommes et tenu par les hommes. Elle scandalise parce qu'elle fait vaciller cet espoir patriotique et lignager confié à ces jeunes hommes en formation. Mais pour Giani Stuparich, le portrait de cette jeune fille est plus encore que le portrait d'une pionnière. La jeune Edda Marty est un être solaire et rayonnant. Elle irradie littéralement tout ce qui l'entoure, c'est-à-dire qu'elle en modifie la structure, oblige chacun des garçons à repenser sa place dans cette petite société, à mettre en question son rôle et son éducation. Par cette modification structurelle des individus et des relations s'ouvre alors une brèche, une faille et une effervescence, où s’expriment enfin des désirs longtemps réprouvés.

 

            « Tous se sentaient désaccordés », écrit Stuparich, par l'irruption de la jeune Edda Marty et chacun se pose alors à l'écart des autres et de lui-même. Dans cet écart, Giani Stuparich écrit l'explosion et l'urgence des désirs de cette génération qui semble rêver d'une vie plus vivante, d'une vie plus aimante. Aussi Une année d'école n'est pas seulement une année à l'école, c'est bien sûr avant tout une année d'apprentissage de la découverte de l'existence d'un rapport sensuel au monde. Dans cette brèche ouverte, les jeunes garçons et la jeune fille recherchent le contact avec la terre, sèche ou humide, la sensation de la pluie et de la neige, les feux du soleil, la mer, les « baignades, baignades à toutes les saisons », le vent enfin, froid venu du nord, la bora qui souffle sur Trieste.

            L'auteur en 1929 tente de reconstruire le souvenir de ses sensations adolescentes et qui semblent justement comme toujours manquer à son écriture. Giani Stuparich décrit le changement des saisons, les épisodes venteux, neigeux et pluvieux dans une répétition qui signe un manque, une incomplétude du souvenir et de la mémoire incapable de mettre la main sur cette époque révolue. Chacun peut comprendre alors, dit-il en 1929 à propos de 1910, qu' « il fallait jouir comme d'un paradis destiné à être perdu pour toujours ». Car évidemment Giani Stuparich le sait et nous le savons, ce paradis est voué à s'écrouler dans le feu et le sang des guerres mondiales et du fascisme. Ce monde rêvé par Edda Marty, ce monde entrevu par quelques-uns de ses camarades est un monde impossible à naître en 1910. Et chaque garçon retourne bien vite à la lecture de Machiavel, à la scansion latine et surtout aux strophes patriotiques de Gabriele D'Annunzio.

 

            Un autre monde avait été possible donc, à peine esquissé et à peine entrevu, et le petit livre de Giani Stuparich tente d'en tracer les contours. Une année d'école ouvre pour l'auteur un retour sur le passé qu'il poursuivra avec L'année 15 : journal de guerre en 1930, puis L'île en 1942.

            Stuparich écrit à propos de ce temps d'enfance : « chacun sentait ou devinait que c'était là le dernier bout de chemin encore concédé à l'adolescence, et qu'il fallait le parcourir en bande. - Allons ! dit un jour cette bonne pâte de Vitelli, des figures de six pieds de long, on en a tellement fait jusqu'à maintenant qu'il y aurait de quoi composer une mascarade tragique inédite. Pourrait-on, de grâce, revenir à la comédie ? » Ce ne sera pas le cas, ou bien c'est une farce sanglante.

            Une année d'école nous ouvre à un « aperçu provisoire sur les avant-dernières choses » pour reprendre l'expression du sociologue allemand Siegfried Kracauer, temps suspendus dans l'incertitude des possibles encore à venir, avant que le monde finalement l'emporte.





Giani Stuparich, Une année d'école, traduit de l'italien par Carole Walter, Verdier, poche, février 2024, 96 pages, 9,50 €

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