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  • Photo du rédacteurFabien Aviet

Kafka, talisman contre la mort


Couverture de Kafka, La colonie pénitentiaire, Folio, 1973


Kafka s’est éteint il y a 100 ans, emporté par la tuberculose, cette maladie que Susan Sontag qualifiait de romantique dans La Maladie comme métaphore, dont le privilège était, sinon de rosir les joues, du moins d’ennoblir son porteur. Ainsi Kafka se rangeait du côté des maudits, de ces nobles esprits luttant contre la chair, et devenant par là un mythe littéraire résistant à la mort. Mais qui était Kafka ? Comment le soumettre à une interprétation unique, lui dont toute l’œuvre, si revêche, s’essaie à se dégager des métaphores et du pouvoir, dans un burlesque où les descriptions physiques et les actions corporelles renversent les idéaux, tous les discours semblant d’un coup désuets ?


Dans la même idée, Kundera, décédé il y a peu, opposait la littérature de Kafka et la politique d’Orwell, comme si le premier était le tenant d’une littérature immaculée d’autant plus sainte qu’elle ne s’exposait pas aux vicissitudes du monde. Peut-être préférerons-nous la folie d’Auster. Ou bien, comme d’autres l’ont prétendu, Kafka était un solitaire radical, d’autant plus souverain qu’il appliquait lui-même le scalpel à ses troubles et se dépeçait lentement, page après page, comme un saint moderne dont les livres (sauvés du feu par Max Brod — l’apôtre et l’hérétique) formeraient la relique d’un judaïsme culturel. Certains nous disent encore qu’il faudrait se méfier de lui, de son apolitisme, comme s’il eût été le partisan d’une subjectivité débridée, au fond idéaliste même si noire. Alors, comment hériter de Kafka ?


Rappelons tout de même que Kafka s’était rangé du côté des humiliés contre le pouvoir, celui que chacun porte et consistant à rabaisser l’autre, à en faire une chose à disposition, le miroir du Moi ou sa nourriture. Comme le montre Reiner Stach dans son imposante biographie, tentant de percer le « mystère Kafka », celui-ci n’était pas tant un solitaire qu’un homme de son temps (partagé entre le travail, la famille et les cercles littéraires), toujours entouré mais souffrant de la distance — cette distance propre aux créateurs qui éprouvent l’existence et l’écriture comme liberté et indétermination, décollement par rapport à ce qui est. C’est de cet entre-deux que peuvent surgir des formes nouvelles, dans la critique de l’état de chose actuel et l’invention d’autres pans de réalité. Stach, encore, montre combien l’activité professionnelle de Kafka (son expérience des compagnies d’assurances) fut déterminante dans sa compréhension de la société, se faisant le témoin des travailleurs que l’usine accable comme des soldats revenus du front — tous blessés de guerre à leur façon —, tous soumis à une herse sociale impitoyable, brisant à la fois les corps et les rivant au silence. Bref, à une obéissance et à un retrait contrit dont l’écriture est le contraire.


S’il est bien sûr important de souligner cet aspect socio-économique, ce fond dans lequel s’inscrit une existence originale, il faudrait faire attention, je crois, à ne pas céder à un certain sociologisme qui voudrait tout réduire à une origine sociale (comme s’il fallait troquer le génie contre une autre forme de destin). Ce qui est intéressant, c’est aussi tenter de saisir cet écart par lequel il y a création et non pas répétition du même, cette liberté en situation qu’est chacun et cet effort de s’inventer, avec ses contradictions — à la fois hériter de son milieu (héritage aussi impossible que la fuite hors du monde) et s’y faire une place, comme le dit Sartre faire quelque chose de ce qu’on a fait de nous. Kafka, incapable de faire communauté et y aspirant cependant, devient lui-même le témoin de cette impossibilité d’être qu’est l’existence. Mais il devient alors le champion d’une existence active, qui entend se produire dans un monde de sens renouvelé. Son œuvre, et son journal, rend compte de cette lutte. Ce sera aussi celle d’autres créateurs comme Pavese ou Pizarnik, si l’on pense à leur mélancolie.


Comment ne pas entendre leurs plaintes dans cette lettre à Max Brod ?


« Très cher Max, ce que je fais est quelque chose de facile et de totalement naturel : j’ai, concernant la ville, la famille, la vie professionnelle, les relations sociales, les relations amoureuses (tu peux les mettre en premier, si tu veux), la communauté existante ou qui aspire à exister, en tout, je n’ai pas fait mes preuves et cela d’une façon que je n’ai constatée chez personne d’autre. » (En tout, je n’ai pas fait mes preuves, Editions de l’éclat, traduit par Claude Le Manchec)


Kafka lui-même rapprochait son nom du choucas (kavka en tchèque), ce corbeau qui prend son envol hors d’une terre nourricière mythique à laquelle l’oiseau de malheur ne peut pas accéder, justement parce qu’il est libre : il a besoin de se déplacer pour créer — se faire antinaturel est son lot et la condition de son art. Ironiquement, le nom hébraïque de Kafka est Anshel, l’heureux. Sans doute cette contradiction de plus n’est-elle pas tant tragique si elle est aussi le moteur de l’écriture.


Canetti, dans L’autre procès, et cela avant Deleuze-Guattari, insiste sur les motivations de cette écriture si particulière : si elle est, comme l’écrit Kafka, un « commerce avec des fantômes », chacun étant un spectre à sa manière (auteur comme lecteur), et si elle se fait parfois au détriment du destinataire (ici Felice Bauer), parce que l’altérité expose à la maladresse (ne s’adresser à l’autre qu’à la condition de le rater), il importe de comprendre comme la distance entre les êtres force le désir et aboutit, sinon au poème (adresse à l’Autre), du moins à des échanges épistolaires préparatoires au roman. Kafka, dans ce jeu démoniaque où il faut organiser l’absence, dans cette « dérobade » permanente, est allé puiser des forces qui lui permirent, semble-t-il, de réarticuler le sensible à sa manière et donc d’élaborer un langage. L’a-t-on entendu ?


Kafka inapte à la vie ? Oui, mais. « Je sais aussi rire, Felice, n’en doute pas, je suis même connu pour être un grand rieur. » De Kafka, il ne faudrait pas manquer l’humour, si particulier, un peu comme celui de Tchekhov, et la manière dont il donne aux femmes le rôle d’alléger les blessures de ses anti-héros, comme s’il y avait chez elles un savoir qui sauve — temporairement — ou un baume à côté des mécaniques sociales étouffantes. S’il y a chez Kafka la crainte des corps, et de l’absorption par l’autre, il y a aussi l’érotisme et des scènes belles à tomber, ainsi dans Le Château :


« Comme pâmée d’amour elle s’étendit sur le dos, les bras ouverts ; le temps devait paraître infini aux yeux de son amour heureux, elle soupirait une petite chanson plutôt qu’elle ne la chantait. Puis la frayeur lui donna un sursaut quand elle vit K. rester muet, tout absorbé par ses pensées, et elle se mit à le tirailler comme un enfant : "Viens, on étouffe là-dessous" ; ils s’enlacèrent, le petit corps brûlait dans les mains de K. ; dans une sorte de pâmoison dont K. cherchait à tout instant, mais vainement, à s’arracher, ils roulèrent quelques pas plus loin, heurtèrent sourdement la porte de Klamm et restèrent finalement étendus dans les flaques de bière et les autres saletés dont le sol était couvert. Des heures passèrent là, des heures d’haleines mêlées, de battements de cœur communs, des heures durant lesquelles K. ne cessa d’éprouver l’impression qu’il se perdait, qu’il s’était enfoncé si loin que nul être avant lui n’avait fait plus de chemin ; à l’étranger, dans un pays où l’air même n’avait plus rien des éléments de l’air natal, où l’on devait étouffer d’exil et où l’on ne pouvait plus rien faire, au milieu d’insanes séductions, que continuer à marcher, que continuer à se perdre. » (traduction Vialatte)


Dans Amerika, rapports de classe (1984), de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, adapté du roman de Kafka, on peut entendre cette parole : « Vous êtes entêté, on vous veut du bien, et vous vous défendez de toutes vos forces. » Karl Rossmann, jeune homme bien élevé, a dit-on mis la servante enceinte. Il est donc précipité hors d’Europe. Mais déjà a-t-il perdu sa valise. Le soutier l’accueille, se plaint de sa rémunération. Karl le provoque et, n’étant rien, n’ayant rien à prouver, il entend faire ce que sa raison lui dicte : aider. Il aura toujours une sorte de solidarité pour les outsiders. Il n’est pas l’homme du négoce, il n’a rien à échanger ou à vendre, si ce n’est sa modeste force de travail. Il n’est pas non plus un propriétaire ou une marchandise, et son oncle d’Amérique, qui voudrait en faire un héritier, ne saura le domestiquer pour servir ses intérêts. Karl va errer et, sans bavardage, renvoyer à l’Amérique son reflet sali, parce que le pays de la liberté est incapable de lui donner une place. Karl est l’Idiot : sans propriété, sans fond, juste de droiture, conscience éprise de justice mais sans justification. Il est l’étranger, l’émigré inassimilable. Celui qui refuse les tractations : plutôt fuir s’il n’est pas accueilli comme se doit. Comme Bartleby, il résiste à la bêtise ambiante, celle qui vous accorderait une toute petite place comme un engrenage ou un boulon dans la machine. Chacun sa fonction, son autorité à défendre.


Or Kafka a su y dévoiler la supercherie qui traverse les rapports sociaux, par où la conscience se met à distance et la liberté se perd dans le fétiche de la marchandise. Machine de rétention, de reproduction sociale. Le capitalisme est la domination consentie, parce qu’elle vous investit de petits pouvoirs. Mais l’individualisme (où l’on fait croire à la réussite imminente ou immanente) est une farce tragique. Son envers ? Le conformisme, comme si Karl avait traversé le miroir d’Alice et débouché sur un enfer de politesses où tout échange se veut juridique, où toute relation serait contractuelle (mais selon des contrats informels, tacites, auxquels la voix discordante de la conscience ne peut que faire du tort : culpabilité). L’idiot, lui, n’est pas forcément déficient. Il est sans légitimité, il ne joue pas le jeu social parce qu’il est comme ça, c’est tout.


Scandale : les conventions sociales jouent comme une police. On aurait tort de se croire libre, quand le patron se défausse de sa liberté en se trouvant des excuses (mauvaise foi sartrienne). Il faut imiter sa crasse bassesse ou aller voir ailleurs. Karl continuera donc son errance. On le verra subir le déclassement social puis la marginalisation en passant par différents lieux emblématiques de l’Amérique. Même la bonté s’y changera en dette. Même les vagabonds seront incapables de dire Merci, enfiévrés par la ruée vers l’or ou l’esprit de compétition. Straub s’en prend à l’American Dream. L’œil assassin de la caméra crochète la serrure et ouvre sur le dehors de la représentation libérale. Mais au bout, que reste-t-il ? Le mouvement continu d’un train qui mène là où il y a le pur possible. Le nom de ce lieu ? « Utopie ». Son incarnation ? Le Théâtre qui accueille chacun, « chacun en son lieu ». Voilà l’utopie du roman, la promesse du cinéma. Et c’est ainsi que Kafka nous parle de nouveau.


Plus largement, Deleuze et Guattari voient dans l’écriture de Kafka une forme de libération, ils font de l’écrivain un opérateur de la machine sociale, apte à subvertir ses effets de pouvoir par l’invention d’une littérature mineure qui met à mal l’usage naturaliste du langage, sa prétention à dire ce que ce sont les choses (et à les ordonner), comme si leur description préexistait indépendamment des mots que nous employons. Créant du singulier dans un monde défini par l’homogénéité et le conformisme, l’écrivain tord la langue, rompt avec ses représentations, il crée des écarts, fait de ses expérimentations le préalable à d’autres manières de sentir et de vivre : il restaure la puissance ou la continuité vitale des êtres les plus infimes. D’où le « communisme » deleuzien : opposer le multiple à l’Un, créer de l’hétérogène et du commun face aux monopoles de pouvoir.


« Rien de moins esthète que le célibataire en sa médiocrité, mais rien de plus artiste. Il ne fuit pas le monde, il l’empoigne, et le fait fuir, sur une ligne artiste et continue : "Je n’ai que mes promenades à faire, et il est dit que cela doit suffire ; en revanche, il n’existe pas de lieu au monde où je puisse faire mes promenades." Sans famille et sans conjugalité, le célibataire est d’autant plus social, social-dangereux, social-traître, et collectif à lui tout seul ("Nous sommes en dehors de la loi, personne ne le sait et pourtant chacun nous traite en conséquence"). C’est que voilà le secret du célibataire : sa production [...], il l’opère directement dans le corps social, dans le champ du social lui-même. Un seul et même procès. Le plus haut désir désire à la fois la solitude et être connecté à toutes les machines de désir. Une machine d’autant plus sociale et collective qu’elle est solitaire, célibataire, et que, traçant la ligne de fuite, elle vaut nécessairement à elle seule pour une communauté dont les conditions ne sont pas encore actuellement données : telle est la définition objective de la machine d’expression qui [...] renvoie à l’état réel d’une littérature mineure où il n’y a plus d’"affaire individuelle". » (Deleuze et Guattari, Kafka, Minuit, 1975)


Parce qu’il est un expérimentateur qui opère à même le social en y produisant du singulier (un nouvel idiome), contre la standardisation marchande, et y introduit la possibilité d’autres rapports, l’écrivain a une vocation politique. Dans une veine sartrienne, il tend un « miroir critique » à la société, irréalise l’image pieuse qu’elle se donne, dépasse et donc déplace ce présent policier et la manière qu’il a de se sacraliser. C’est encore produire ou créer des multiplicités irréductibles à l’interprétation. Elles ont pour effet de désarticuler nos représentations (principe d’identité fondé sur l’homogène ou le semblable), donc de rouvrir au réel inassimilable et aux mouvements qui le traversent, défiant notre volonté de maîtrise. Kafka n’est donc pas un solitaire perdu en lui-même : il déborde l’époque et la dépasse 1) en écrivant, il agit et refait l’époque qu’il est aussi, dont il est solidaire mais à laquelle il ne se réduit pas, 2) en montrant que c’est elle qui se constitue comme un Moi ramenant tout à lui, 3) en y ajoutant de nouveaux mondes (récits, images) qui nous dégagent des griffes de ce Moi social aux allures de Cronos.


Abensour, après Canetti, parle quant à lui du « choix du petit ». Cette belle formule lui servira à postfacer les Minima moralia d’Adorno, au sous-titre évocateur : Réflexions sur la vie mutilée. « Chez Kafka, écrit-il, l’investissement du petit s’inscrit dans une lutte opiniâtre contre la domination. (…) Par ce choix du petit, l’individu Kafka échappait à la menace de par son insignifiance même, et, du même coup, tenait la violence à l’extérieur de lui, en évitant d’avoir recours lui-même à tous les moyens répréhensibles du pouvoir. » Rhétorique incluse. Il faudra ainsi se méfier de l’Histoire monumentale qui croit déterminer le cours des événements et en posséder le sens, des appels à la Nation et à la guerre, du statut de l’Auteur lui-même comme le feront les tenants du Nouveau roman. Adorno et Benjamin, inspirés par Kafka, entre autres, feront la critique du fascisme et de la dialectique marxiste qui voudraient plier le monde et les individus à leur volonté. Il s’agira ainsi d’une pensée de l’exil et des fragments, de ces « restes » à préserver du pouvoir. Ecrire, ce n’est donc plus s’auréoler de gloire ou se donner un monde à son image (pas plus que lire ne doit nous conforter dans nos opinions ou nos goûts), mais soustraire l’imperceptible et l’insignifiant à la bêtise qui écrase de son savoir porteur de mort. C’est ouvrir un espace d’expression où des vies peuvent s’inventer et le sens rester ouvert, l’œuvre de Kafka faisant écho à sa propre contradiction insoluble : son souhait d’accéder à une communauté, son incapacité d’y appartenir. Être libre, c’est s’inventer à distance de l’être ou de la loi. Créer, se mettre à l’écart. Écrire ou lire, participer d’une communauté des non-alignés.


La nouveauté de l’art, selon Pasolini, est scandaleuse parce qu’elle défait les attentes et les normes, elle condamne d’avance notre jugement et défie donc l’importance que nous nous accordons. Il nous faudra prendre du surplomb pour que ce ne soit pas l’œuvre qui nous juge. Il nous faudra cette bassesse. D’où les inimitiés, les chasses à l’homme. C’est justement ce que La Métamorphose met en relief : l’espèce d’égoïsme ou de sadisme collectif de la société qui condamne, exclut et écrase les marginaux et les individus originaux. Soit encore ceux qui échappent à la norme de performance d’une société de consommateurs. La Métamorphose en parle, à travers la critique de la famille. La Colonie pénitentiaire aussi, lorsque la loi est tatouée à même la chair et tue lentement dans le même geste (Lyotard y voyant la tentative d’épuisement d’une créativité première, ce qu’il nomme l’enfance). Le Château, bien sûr, où l’étranger ne sera jamais admis. Ou bien encore Le Procès, lorsque votre singularité vous condamne d’avance : vous aurez toujours tort de n’être pas vous-même, de contester le bien-fondé d’une loi qui ne se justifie que des crimes qu’elle invente et punit. La loi étant impossible, elle sera un cérémonial, une mangeuse d’hommes, chacun devant expier ses crimes supposés, se trouvant en tort puisque l’écart à cette loi est irrésorbable. Les égoïsmes sont eux aussi faits de la sorte. Il leur faut la maîtrise de cet autre qu’ils dévorent.


A l’opposé, il y a l’art méticuleux de Kafka, comme né d’un judaïsme dégagé de Dieu, où l’étude du Talmud et l’interrogation sans fin de la loi culminent dans la non-identité à soi et pour lequel le plus haut savoir reste à jamais le non-savoir. Et si l’art confronte, décolle le sujet de soi et le dérange, sa solitude est nécessaire à notre liberté. Son impouvoir est le secret de notre puissance. C’est ainsi, parfois, que j’aime lire Kafka : non comme un mythe mais comme un talisman.

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