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Nietzsche et l’IA : le miroir du troupeau moderne

  • Photo du rédacteur: Guillaume Sibout
    Guillaume Sibout
  • il y a 1 heure
  • 6 min de lecture

Nietzsche vu par une IA (c) Collateral
Nietzsche vu par une IA (c) Collateral

Cet article est dédié à la mémoire d’Éric Blondel, l’un des meilleurs spécialistes et traducteurs de Nietzsche ces dernières décennies, qui nous a quittés. Ancien élève de l’ENS, agrégé de philosophie, docteur ès Lettres, professeur des universités, Éric Blondel fut un enseignant passionnant et exigeant, très aimé de ses étudiants. Il était aussi un auteur de haute qualité et un ami d’une grande délicatesse. Son humour, profondément nietzschéen, restera mémorable. Il nous manque.


Sit tibi terra levis - « Que la terre te soit légère », Ovide, Les Amours, III, 9



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L’engouement médiatique autour de l’IA générative engendre une prolifération de publications mobilisant des références souvent philosophiques que chacun jugera, selon son point de vue, plus ou moins superficielles. Plateaux télévisés et réseaux sociaux en regorgent. Il y a aujourd’hui les philosophes « prestigieux » (Arendt, Foucault) ; les philosophes « chics » (Derrida, Latour) ; ou encore les philosophes « commodes », comme Deleuze, très à la mode pour sa pédagogie prête à l’emploi. Il y a aussi ceux qui font peur, comme Machiavel et Hobbes. Curieusement, on s’aventure moins du côté d’Aristote, Leibniz, Spinoza ou Kant, dont la lecture exige un engagement plus coûteux. Et puis viennent les figures obligées, les clichés : la caverne de Platon recyclée à la sauce du film « Matrix », et le cogito de Descartes brandi devant des machines indifférentes.

Parmi ces vedettes, Nietzsche cumule toutes les cases : prestigieux, chic, commode, inquiétant et cliché. La fin du fin ? « Dieu est mort, et l’IA prend sa place ».

Mais que penserait Nietzsche des IA génératives ? Évidemment, on ne peut lui attribuer de position explicite, mais on peut formuler quelques hypothèses.



Un penseur à haut risque


Sur ce sujet, il faut garder à l’esprit que Nietzsche est un penseur potentiellement dangereux : ses écrits ont souvent été trahis et instrumentalisés par des idéologies diverses ; le nazisme en est l’exemple le plus funeste.

Dangereux aussi parce que Nietzsche, séduisant à lire, est un styliste virtuose qui tend volontairement des pièges à ses lecteurs. Ses œuvres imposent une lecture à plusieurs niveaux et mettent au jour nos faux-pas comme nos impensés. Ses nombreuses provocations - d’un culot et d’un humour détonants -, sa méfiance envers les pensées « systèmes », les courants dominants et sa critique de l’idée de « progrès » lui ont valu bien des méprises dont il est lui-même, en partie, responsable. Concernant l’IA, il n’y échappe pas.



Techno-optimisme et « Surhomme » : un contresens total


Autant écarter d’emblée l’un des contresens les plus grossiers qui soient : celui véhiculé par les courants réactionnaires de l’extrême droite technologique américaine. A titre d’exemple, en 2023, Marc Andreessen, l’une des figures du capital-risque de la Silicon Valley pro-Trump, avait publié un fameux Techno-Optimist Manifesto, où il revendiquait une rhétorique nietzschéenne pour penser l’essor de l’IA. Nietzsche y est qualifié explicitement de « Saint patron du techno-optimisme » (dixit), aux côtés de Jeff Bezos, patron d’Amazon. La collusion entre ces deux-là prête à rire. D’après lui, les individus « anti-IA » et « anti-tech » ne sont que des faibles promis à un état de résignation, alors que l'IA permettra de devenir des « Surhumains technologiques » (dixit) - en référence à la notion de surhomme chez Nietzsche -, grâce à la volonté de puissance techno-capitaliste de l’élite.

Or, rien n’est plus opposé aux idées de Nietzsche, rien n’est plus éloigné de sa compréhension.



Critique de l’idolâtrie technologique


D’abord, il n’y a chez lui aucune admiration particulière pour la technique. Face à la glorification de la puissance technologique comme prétendu dépassement de l’humain, il opposerait la critique de soi, non la prosternation devant une machine. Le « Surhomme » nietzschéen n’a jamais été un super-héros capitaliste, mais une figure qui se construit par le questionnement et le courage existentiel, souvent solitaire, face au nihilisme et aux conventions sociales. Le « techno‑optimisme » envers l’IA désigne précisément ce que Nietzsche dénoncerait, une paresse, une délégation de la pensée à la machine, une servilité, et donc l’abdication de toute puissance réelle de l’esprit. Quant à la volonté de puissance, il ne s’agit en rien d’un levier matériel ou financier, mais de l’expression dynamique créatrice de la vie et de la singularité individuelle. Toute apologie idéologique de la technique lui est étrangère : Nietzsche écrivait au contraire pour déjouer les morales de l’utilité et les normalisations de l’existence. Il se voulait, à cet égard, « inactuel », c’est-à-dire à contre-courant des vérités que le présent ne veut pas voir (Considérations inactuelles, 1873-1876).



Les « arrière-mondes » de l’IA


Sa pensée serait plutôt une invitation à dénicher les « hallucinés de l’arrière-monde » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1883), les promoteurs d’une métaphysique technologique déguisée : vieux rêve consistant à substituer au monde du devenir un monde prédictible et maîtrisable. La promesse est claire : corriger nos incertitudes, nous rendre plus forts, plus « augmentés ». Et surtout nous pousser à nous incliner avec docilité devant une pseudo-altérité qui singe la conscience, à la manière de ChatGPT, qui vous remercie cordialement pour les questions posées et discute avec bienveillance de ce qu’il conviendrait de croire : une sorte de salut séculier qui reconduit, sous des habits techniques, notre vieux désir de transcendance et d’omniscience. Un nouvel arrière-monde numérique qui donne l’illusion d’un espace purifié des limites, où la pensée serait délivrée de la fatigue, de l’erreur et du tragique, autrement dit, délivrée de la vie elle-même (L’Antéchrist,1895).

Quant à la prétendue créativité des IA génératives, fondée sur la recombinaison statistique de formes existantes, Nietzsche ne se serait pas privé d’une critique au vitriol. Devant le déversement d’images IA pseudo-esthétiques sur les réseaux sociaux et la production de textes standardisés, Nietzsche y verrait un immense « dressage » de contenus décadents. Un dressage qui fait de chacun de nous « un avorton fourré dans sa cage, incarcéré entre des concepts absolument terrifiants » (Crépuscule des Idoles, 1889), et suiveur d’un « troupeau » d’artefacts homogénéisés, guidé par l’instinct grégaire numérique.



Vérité et valeurs : notre fascination pour l’IA 


Plus révélateurs, les débats actuels sur ces outils sont le symptôme d’une culture qui n’échapperait pas à un regard nietzschéen. Les tensions médiatiques sur la désinformation, les « hallucinations », les aberrations, autant que les artefacts créés par ces outils, montrent que nous entretenons un rapport hypnotique et d’adoration aux problèmes qu’ils posent. Où se situe la vérité dans ce que produisent ces outils ? Quelle est la part du vrai et du faux ? Allons-nous vers un monde où la valeur de la vérité devient une obsession ? Nietzsche s’est penché, dans ses œuvres, sur notre rapport à la vérité en tant que valeur à interroger (Le Gai savoir, 1882, Par-delà bien et mal, 1886, La Généalogie de la morale, 1887).

Selon lui, nous cultivons une vénération pour la vérité qui relève d’une croyance quasi religieuse. Nos crispations et notre fascination pour ce que les IA génératives pourraient révéler de vrai ou de mensonger sont peut-être le symptôme d’un désir de certitude et de légitimation fébriles, aisément instrumentalisé par les puissances technologiques : le complotisme et la désinformation autour de l’IA n’en sont qu’une manifestation. Le techno-fascisme assumé par Elon Musk, par exemple, et les prétentions à une « vérité alternative » chez Donald Trump, dont le réseau social s’intitule Truth Social, cristallisent cette lutte pour l’appropriation du vrai.

Or, dans une perspective nietzschéenne, être dans le vrai ne signifie pas accéder à un réel objectif, mais souvent se conformer à des régimes d’interprétation dominants. Par exemple, notre obsession pour l’exercice scrupuleux du fameux « prompt » - c'est-à-dire apprendre à bien formuler sa requête à une IA générative -, révèle moins une recherche du vrai qu’une intolérance à l’incertitude et la peur d’être manipulé. Les discours apocalyptiques sur la domination de l'humanité par l’IA sont certes balisés par des stratégies de marketing politique cyniques, mais ils pointent aussi notre peur fantasmée - et presque jouissive - qu’un jour nous ne voulions plus penser ni affronter la dureté de la vie, grâce à un narcotique technologique. Voilà la jouissance décadente que l’IA et ses vérités idolâtres pourraient nous offrir : être épargnés du vertige de créer sa propre vie, d’inventer ses propres valeurs et d’avoir le courage de les évaluer par soi-même. Or, c’est là le véritable défi que posent les technologies d’IA génératives : évaluer nos propres valeurs de civilisation.

Sommes-nous toujours capables de renverser les idoles du nouveau siècle, surtout celles que nous fabriquons sous couvert de vérité, d’efficacité et d’intelligence ? « La philosophie est à mes yeux un explosif qui met tout en danger », écrit Nietzsche dans Ecce Homo (1888). C’est sans doute vrai : elle restera une alliée pour ceux qui affrontent les idoles.

Mais serons-nous à la hauteur de cette lutte ? Ne sommes-nous pas trop humains, au fond, pour résister ? Il faut quelque chose de surhumain dans tout cela, c’est vrai aussi. Mais, comme l’ajoute Nietzsche, non sans autodérision, nous pourrions nous appliquer son audace et sa liberté de penser :


« Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite. »


Dont acte. En avant.



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