Pierre de Valévoux : Le titre, d’ailleurs (N’est-ce pas le livre en question ?)
- Jules Vipaldo

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Il y a eu Le livre des questions d’Edmond Jabès*, puis son homonyme, un texte pour enfant de Pablo Neruda**. Il y a, désormais, N’est-ce pas le livre en question ?, un nouvel OLNI, Objet Littéraire Non Identifié (ou presque) non paginé, d’un certain Pierre de Valévoux, dont nous ne dirons pas qui il est, car là n’est pas le sujet, et que, par ailleurs, plusieurs indices sur son NOM (et son mystère ?) vous sont donnés au cours de votre lecture. Comme ce « combien de pierres valez-vous ? » (disons, p. 22, pour celles & ceux qui auront compté), puisque l’auteur dispense, ici et là, son pas à pas affleurant de « pierres » ou de « cailloux » émergeant, tel un gué, du flux textuel et que, s’adressant au lecteur, il avance, peu après, l’hypothèse suivante – « cette pierre n’est-elle pas un peu vous ? » (disons, p. 25) –, hypothèse sur laquelle nous reviendrons.
« Pierre » qu’il jette dans le jardin du lecteur, ou plus vraisemblablement, de la lectrice (la plupart des lecteurs étant, comme on sait, des lectrices), l’invitant à s’interroger, non seulement sur le livre qu’il (qu’elle) est en train de lire, mais encore sur qui il est (ou qui elle est), sur ce « vous » constamment interpellé ou mis en cause par la volée ou le tir groupé de questions, à lui (ou à elle) adressées et, en définitive, sur tout ce qu’on se raconte, pour survivre ou exister ; sur la fiction ou le semblant qui mène le monde et chacun d’entre-nous.
Comment pouvez-vous affirmer être quelqu’un ?
Qu’est-ce qui vous autorise une telle audace ?
N’y a-t-il pas quelque chose qui vous gêne quand vous vous présentez ?
Ne ressentez-vous pas un certain malaise à affirmer « je suis » ?
Le titre, d’ailleurs, est très ambivalent, puisqu’il dit la nature de ce livre, « entièrement composé de questions » et dont la matière même serait constituée de questions (d’où le « en question ») ; et qu’il le désigne, aussi, ironiquement, par cette insinuation (« n’est-ce pas ») semi-interrogative, qu’on peut entendre, à la fois, au sens propre, mais aussi, au sens fort, comme une mise en question radicale du Livre (et de la question du livre).
S’il est admis que « toute lecture véritable est une expérience de lecture », n’est-ce pas le livre en question ?n’échappe pas à ce précepte qui prend tout son sens face aux livres qui, par leur forme, leur écriture ou leur propos (et souvent, par tout cela en même temps), résistent et font question aux lecteurs que nous sommes, forcément désarmés ou désarçonnés face à leur étrangeté, leur inventivité ou leur singularité, et sommés par eux, en quelque sorte et tout à coup, d’apprendre ou de réapprendre à lire.
Toutefois, cet auteur qui, contre l’anecdote (universelle), par l’usage exclusif de la forme interrogative, donne le ton et le style de son livre (n’est pas un auteur sud-américain, qui serait né, par exemple, au bord de l’Orénoque, pas plus qu’il n’est né en Guyane, ou même, en Martinique, et qui pourrait, dans un texte teinté de « réalisme magique » ou faisant état d’un « tropisme caraïbe », remonter à la source d’un fleuve ou de ses origines, embarquant son lecteur dans un récit au long cours, forcément aventureux et aux rebondissements attendus), prend ici, délibérément, le lecteur à contre-pied et rebrousse-poil, en substituant à la trame narrative habituelle, une trame interrogative, pour le moins déstabilisante et inquiétante.
Qui serez-vous demain ?
Que serez-vous demain ?
Serez-vous quelqu’un ?
Serez-vous quelque chose ?
Serez-vous demain ?
Que serez-vous dans une heure ?
Que serez-vous quand vous en aurez terminé avec mes questions ?
Serez-vous, quand vous aurez terminé avec mes questions ?
Serez-vous ?
Serez-vous encore ?
Ou bien serez-vous enfin ?
Voilà un écrivain qui pense que l’Auteur (Proust est son âme !) et le NOM de l’Auteur (Henri Beyle garde la sienne) posent question, et qui, au seuil de son livre, commence par neutraliser ou démonter la Figure de l’Auteur (qui vous pose un homme comme une armoire normande et la ramène toujours trop), en l’omettant ou la rayant d’un trait de plume, comme dans son livre précédent chez le même éditeur (Avec mon stylo / Sans son stylo, éditions do, 2024, publié sans nom d’auteur) ou en le remplaçant par un prête-plume, ou plus exactement, par un prête-nom. Et par ce geste ou ce jeu de substitution, il fait tomber cette baudruche (l’auteur) et met le lecteur (tendance "autruche") face au « seul texte », au « texte seul » et à sa liberté de lecture.
Du reste, on trouve, isolée en haut de la page 59, ce rappel ou leitmotiv : « Combien de pierres valez-vous ? » Et, en vis-à-vis, en haut de la page suivante : « Combien de cailloux ? ». Oui, « combien de cailloux » faut-il que l’auteur sème dans son texte pour que vous puissiez retrouver, comme Poucet, votre chemin ? Et, en définitive, quel lecteur êtes-vous ? et quelle littérature voulez-vous ? semble vous demander Pierre de Valévoux : celle qui ronronne et qui, sans vous lâcher la main, vous conduit d’un point A à un point P, ou celle qui vous oblige à devenir ou redevenir un lecteur actif et attentif, et tout autant, un chercheur, un questionneur, qu’un plein acteur de votre lecture ?
C’est pourquoi n’est-ce pas le livre en question ? est tout autant performatif dans son dispositif que dans la lecture qu’il induit. D’une page à l’autre, de série de questions en batterie de questions, en style interrogatif direct, semi-direct ou indirect, on est tantôt sollicité, tantôt harponné ou pris à partie, sommé de répondre et de suivre cette progression narrative étonnante, qui questionne le lecteur en lui-même ou sur lui-même, tout en questionnant ce qui se construit ou s’écrit, non sans grincements et glissements de sens, sous ses yeux : une succession de phrases interrogatives, conçue comme un piège à idées reçues ou à représentations, visant à déconstruire l’attendu d’un dire, à contrarier nos habitudes de lecture et à mettre à mal le fonctionnement traditionnel du récit comme la figure du Livre.
Mais, comme dans tous les livres de l’auteur, je parle de l’auteur véritable, celui qui orchestre tout ceci avec soin, distanciation et invention, le nœud (coulant et coupant) de l’intrigue se resserre dangereusement autour de la question de l’identité ; de qui et quel nous sommes (ou pas). D’où, pour clore la démonstration, que l’auteur véritable se devait de disparaître derrière ce nom d’emprunt, qui n’est autre qu’une des phrases du texte, car on ne sait pas plus qui on est qu’on ne sait qui est qui, et que l’interrogatoire auquel on est soumis, de page en page, fissure et fracture, estafilade après estafilade, le tissu de contrevérités et l’idées qu’on avait de soi, faisant, à force, avec humour mais détermination, sauter le verrou et voler en éclats la construction identitaire de chacun.
Qu’avez-vous de commun avec la personne que vous prétendez être ?
La personne que vous prétendez être est-elle à proprement parler une personne ?
La personne que vous prétendez être n’est-elle pas plutôt la représentation d’une personne ?
N’avez-vous jamais eu envie d’encadrer une photo de vous et d’écrire dessus « Ceci n’est pas une personne » ?
N’avez-vous jamais eu l’envie de bloquer votre respiration juste pour vérifier que vous êtes une personne ?
Au demeurant, Pierre de Valévoux ou Tartempion, ou quel que soit le nom véritable de l’auteur, ce qui subsiste de cette enquête introspective et de cet échafaudage d’interrogations, n’est-ce pas, en définitive, PIERRE d’achoppement de cet édifice dialectique, d’abattre la posture, l’aplomb ou la prétention du « moi », en passant, le lecteur de ce livre à la question ?
Quelles questions aimeriez-vous que je vous pose ?
Pourquoi préféreriez-vous que je vous pose ces questions-là ?
Pensez-vous vraiment que ces questions-là sont meilleures que les questions que je vous pose ?
N’est-ce pas plutôt parce que ce sont de moins bonnes questions que vous les préféreriez ?
Pourquoi préférez-vous les mauvaises questions ?
Qu’avez-vous contre les bonnes questions ?
Ne méritez-vous pas qu’on vous pose de bonnes questions ?
Face à l’enchaînement, logique et implacable, des questions qui nous sont posées, tout au long de ce livre, face aussi à leur inéluctabilité comme à leur perspicacité, un trouble s’installe dans la conscience du lecteur, quand bien même il ne serait pas dupe du procédé utilisé ni de l’ironie goûtée ou partagée, même à ses dépens ! Une sorte de tremblement du sens et d’ébranlement de ce fatras de croyances, de souvenirs, de pensées-parasites et de refoulés sur quoi soi repose, qui peuvent conduire à une grande perplexité, voire à un vertige, comme lorsqu’on se tient à proximité d’un abîme ; celui qui s’ouvre en vous, comme en soi, ou bien, entre soi et soi, chancelant sur place, au bord du précipice, tel un boxeur saoulé de questions, sonné par cette avalanche de coups, et sur le point littéralement de perdre pied, cueilli par un ultime crochet, celui du POING d’interrogation.

Pierre de Valévoux, N’est-ce pas le livre en question ?, éditions do, 2026, 90 pages, 13 euros
Notes :
*Edmond Jabès, Le Livre des questions, série de sept livres d’Edmond Jabès parus dans la collection Blanche (Gallimard) de 1963 à 1973.
**Pablo Neruda, Le livre des questions, collection Hors-Série, Gallimard Jeunesse, 2008.


