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  • Photo du rédacteurSandra Moussempès

Autofiction, trauma et féminisme : Musée de soi-même, vocation et autofiction sonore (III)


Sandra Moussempès - Villa Medicis - 1996 (c) Sandra Moussempès


Pink darkness

Une membrane avec

Deux parents méticuleux

Chacun révoltant l’autre (de son point de vue)

Une sangsue dévorée par ses pairs en nuisette pailletée

Perdue dans ce night-club de la forêt noire

Fantôme femelle éduquée à la sourdine expliquera :

«Je pense à fabriquer des poèmes scintillants posés sur une dalle,

j’y pense toute la journée je fais des graphiques pour

ne plus y penser, chaque fois que je me recentre

je cherche à visualiser une figure historique majeure

pour m’empêcher d’y penser»

Une collection d’art prendra une forme humaine

sous des néons clignotants

Son ombre rose viendra s’en emparer

                                   (en kidnapping surprise)

                                     Sandra Moussempès, Fréquence Mulholland (Editions MF) 

 

L'autofiction est un dépassement de soi. Qui permet de se connecter à son intériorité. Sortir des sentiers et discours rebattus qui figent le féminin dans la mièvrerie. Dans Fréquence Mulholland (1) j'évoque la notion de secte mais les phénomènes d'emprise sont pour moi aussi une source d'inspiration. Je ne cherche pas à faire passer de messages.

 

Mon expérience de musicienne et chanteuse m'a apporté quelque chose de plus corporel, pour recréer plus tard ces atmosphères éthérées, une sorte de dark ambient, en intégrant les différentes textures de ma voix chantée à l'énonciation du poème. On retrouve d'ailleurs cette musicalité dans les mots eux-mêmes lorsqu'on écrit de la poésie.

Pour l'anecdote, en 1995 j'ai fait des featurings sur l'album de The Wolfgang Press, sorti sur le label 4AD, dont deux titres remixés par Barry Adamson, qui lui-même a contribué aux bandes-son des films de Lynch et Adrian Sherwood du label Dub U.Sound. Il se trouve que Liz Fraser du groupe Cocteau Twins avait aussi collaboré à un album précédent de TWP et aux bandes-son des films de David Lynch. Tout se rejoignait d'autant que mon écriture est souvent associée aux atmosphères de David Lynch par les critiques. En deux ans j'ai vécu la sortie de mes livres de poésie, la vie à Rome en tant que pensionnaire à la Villa Médicis et l'enregistrement de deux albums à Londres, dans des milieux totalement différents, musique à Londres et poésie à Paris. La notion de croisement des genres n'était pas encore d'actualité et les pratiques artistiques très distinctes. Me sentant moi-même différente, je n'ai jamais voulu m'enfermer dans un milieu ou m'étiqueter..

 

L'autofiction sonore s'est concrétisée en tant que "Littérature du son", section de de mon livre "Cinéma de l'affect" (2) sur mon arrière grande tante  Angelica Pandolfini, célèbre cantatrice italienne, son frère et son père étaient également des barytons et professeurs de chant célèbres. Sa voix est venue à moi un jour sur YouTube, un enregistrement de 1903, j'y percevais une similarité de tessiture avec ma propre voix. Cela m'a donné l'envie consacrer un livre entier aux tessitures, aux enregistrements spectraux, au dispositif amoureux, on peut tomber amoureux d'un timbre de voix..

 

Je me situe en tant qu’observatrice du monde qui m’entoure, de ses codes sociaux, stéréotypes répétitifs, linguistiques, comme par exemple le langage formaté du quotidien. J’aime fissurer ces rituels de la représentation sociale. Mon travail n’est pas d’interpréter mais de reconstituer le monde à ma façon, dans une distanciation qui me ramène à une étrangeté, telle que je la vis au quotidien. Capter l’absurdité des systèmes hiérarchiques, la propagande consumériste, les clichés sur le féminin ou le couple, les non-dits familiaux et autres petits meurtres psychiques : les héroïnes du film Spring Breakers dans mon livre Sunny girls (3) sont à la fois lumineuses et obscures, même auréolées de paillettes. Ou des icônes comme Louise Brooks et Britney Spears dans Acrobaties dessinées. Je questionne la notion de temporalité, dans un monde qui s’active mécaniquement. Mais aussi le tabou de la fausse sororité.

 




Amoureuse bis

Ce qu'elle voit : dans le reflet, trousse de maquillage posée dans la bruyère, mise en plis déstructurée, ni le fait qu'elle s'immobilise, ni l'ampleur de la nuit devant elle mais (au contraire), sa diction invisible dans le rétroviseur, comme un fusil chargé de perles

Ce qu'elle dit pour la première fois : des avantages avant-hier et des apogées sur le chemin

Je voyais la rivalité des femmes

Pendant qu'elles se souriaient, se cooptaient

Je voyais leur haine flotter loin des regards

Comme un insecte volant au-dessus d'une forêt

Plane et se distingue dans l'obscurité, des autres rapaces

                                             Colloque des télépathes (L'attente)

 

Pour revenir à l'autofiction sonore, j'ai composé des audio-poèmes depuis quelques années en parallèle à l’écriture, que je présentais lors de lectures performées, dans un style éthéré voire sacré amenant à un état modifié de conscience. J’aime beaucoup les chants grégoriens ou Hildegarde de Bingen femme du Moyen Âge, aux multiples talents. Ma voix me permettait des vocalises

autour des stéréotypes du féminin – opéra, bruitages à la Meredith Monk, voix angéliques, ethniques ou chants japonisants –, de la même façon que je le fais à l’écrit, sauf que je ne chantais pas mes textes, ce sont les mélodies qui s’enchevêtrent autour du poème. J’ai présenté mes lectures performées dans de nombreux lieux dédiés à la poésie et à l’art contemporain comme le Centre Pompidou, La Fondation Louis Vuitton, Le Mamco de Genève, le festival Actoral, la Maison de la Poésie, la Kunsthalle Mulhouse, des écoles d'arts etc. je souhaitais donner à entendre mon travail autrement, lier mes deux pratiques, le chant et la poésie. Je reviens maintenant à la lecture simple à voix haute. Mais mes albums sont disponibles en version digitale ou bien en CD intégrés à deux de mes ouvrages (4), ils sont autonomes et peuvent être lus/écoutés séparément. Mes pièces vocales se sont construites comme des poèmes, en stratifiant des boucles de voix. Néanmoins, je reste avant tout poétesse, mon univers s’incarne dans l’écriture poétique, resserrée.

 

Dans les films ou les livres que j’aime, comme dans ma démarche, le mental tient une place secondaire, il n’est là que pour aligner les expériences traumatiques, les répandre comme un liquide rouge, dans l’espace des pensées. L'autofiction s'est imposée, car j'avais aussi des figures tutélaires très fortes, parfois pesantes, planant autour de moi via mon père, Antonin Artaud et Sylvia Plath. Egalement, ma vie musicale à Londres, mes rencontres avec de nombreux artistes.

Autres éléments de mon environnement passé, le tableau l'Exécration Père-mère qui trônait dans le salon quand j'étais enfant, que mon père revendit peu de temps avant sa mort au Centre Pompidou, drame de sa disparition qui modifia alors ma vie radicalement. Ce fut un double traumatisme dont il est encore compliqué de parler. C'est l''art (et mon fils bien sûr, la maternité m'ayant révélée une dimension merveilleuse) qui m'ont sauvée.

Mon père était un fervent admirateur d'Artaud dont il possédait le masque mortuaire, il l'avait vu sur son lit de mort et a écrit sur lui dans deux ouvrages. Je cherche à faire rééditer son livre posthume (5), avec l'aide précieuse de Nathalie Quintane qui a adoré le livre. Il fut aussi le compagnon d'Anie Besnard (premier amour d'Artaud qui a écrit "Les lettres à Anie Besnard") à la fin des années 50. J'évoque ces moments dans Acrobaties dessinées avec des photos inclues de mon père et Anie Besnard sur une plage à Rio. C'est dans ce foisonnement que j'ai pu nourrir mes travaux, la vie est pour moi le laboratoire à flux tendu de l'écriture. Je viens d’un milieu familial soixante-huitard, intellectuel de gauche, un peu hippie, tendance arnarchiste pour mon père qui avait même hébergé à une époque un ancien membre de la bande à Baader. L’époque était riche d’anecdotes et de convivialité un peu chaotique, cette utopie était vécue pleinement. Les gens se mélangeaient non pas pour tisser du « lien social », comme on dit maintenant, mais parce que l’époque se prêtait à une légèreté/dérision. Le joyeux bordel, entre New Age, questions révolutionnaires, discussions sans fin mais sans se prendre au sérieux – période idyllique même si, sans doute, idéalisée.

De ces faux semblants aussi qui m’interpellent depuis l’enfance, la place de la femme dans un pays encore très patriarcal puisqu’il reste une grande tolérance envers la domination masculine.  Dans Vestiges de fillette j’évoquais le désir venant de jeunes lolitas, et non de vieux messieurs pontifiants. La sensualité ambivalente que je mettais en avant ne correspondait pas à ce qui s’écrivait à l’époque, le désir féminin dans le champ de la poésie contemporaine était la sphère d’hommes d’âge mûr et la muse, toujours plus jeune, qui en était l’objet statique. Dans un rapport maître/élève que j’ai pu observer souvent autour de moi.

La place des femmes est un enjeu politique, le « féminin » qui a perdu sa dimension originelle . De même que la spiritualité, en France, est parfois raillée. Les artistes étrangers me semblent porter une vraie attention aux phénomènes inexpliqués, ont moins peur de la spiritualité. Je pense à David Lynch qui a créé un centre de méditation transcendantale, à Marina Abramovic et à des poètes étrangers qui utilisent la notion de transe.

Je questionne une féminité idéalisée, marchandisée : la publicité, les conseils de beauté ou de parentalité, de séduction, les modèles préexistants, les contes de fées de nos inconscients collectifs. Ma caméra corpus restitue mes paysages mentaux au "Muséum des tessitures" :


Les gramophones encerclent les mouches avec leurs entonnoirs et disposent de leviers captant la pensée vocale

J’apprends sur Wikipédia que mon arrière-grand-père Franco Pandolfini fut professeur de chant à Nice et publia un livre intitulé Éducation de la voix chantée - Principales directives théoriques et pratiques

Ce livre fut perdu alors j’en imaginais les conseils à toute diva en herbe et les gardais dans une nouvelle boîte vocale que j’ai intitulée : « Silences séquestrés»

Avec des sous-titres pour chaque silence

« Serial midinette»

« Romance au temps du capitalisme»

« Sexisme des femmes entre elles»

«Captation idéologique du féminisme»

« Le vibrato le plus profond »

« La pornographie fait-elle un poème ?»

 

Et ainsi de suite, autant de petits traités insolubles, souvent hors-sujet

Le contenu de ce type de boîte est toujours, dans un dîner sociétal, en arrière-plan du débat, invité mais également trouble-fête

                        Sandra Moussempès "Colloque des télépathes et CD Post-Gradiva" (L'Attente)

 




 


Notes

(2) Cinéma de l'affect (L'attente 2020)Cinéma de l'affect - l'Attente (editionsdelattente.com) 

(4) Sandra Moussempès, Colloque des télépathes & album CD Post-Gradiva (L'Attente, 2017) Colloque des télépathes - l'Attente (editionsdelattente.com) 

(5) Jacques Moussempès,  Lettres de commande (...), article d'Eric Dussert dans Le Matricule des Anges La moindre épaisseur des anges - Le Matricule des Anges (lmda.net) 

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