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  • Photo du rédacteurMarie-Odile André

Emmanuelle Salasc : Des nouvelles de la famille (Ni de lait ni de laine)


Emmanuelle Salasc (c) Maison de la poésie


Emmanuelle Salasc vient de faire paraître chez P.O.L au début du mois d’avril un recueil de nouvelles dont le titre, Ni de lait ni de laine, est emprunté à une phrase du dernier texte du volume. Un recueil copieux et roboratif de 52 nouvelles et quelque 390 pages qui regroupe des nouvelles parfois inédites, parfois déjà parues dans divers ouvrages ou revues et dont l’écriture, récente pour la plupart d’entre elles, remonte parfois à une dizaine, voire à une vingtaine d’années.

Si l’autrice est surtout connue pour ses romans  (publiés sous le nom d’Emmanuelle Pagano jusqu’en 2021) avec, en particulier, sa Trilogie des rives (POL, 2015, 2017 et 2018), elle n’en est pas pour autant à son premier essai pour ce qui est des textes courts puisque elle a précédemment fait paraître, toujours chez le même éditeur, un autre recueil de nouvelles (Un renard à mains nues, 2012) ainsi qu’un recueil de ce qu’elle préfère désigner comme fragments (Nouons-nous, 2013,  qui vient de reparaître ce mois-ci en format de poche).

 

Sous le signe de la variété

Ce qui frappe d’abord dans ce vaste ensemble de textes, c’est leur grande diversité de longueur et de forme et la grande liberté dont ils font preuve par rapport au genre, au demeurant toujours délicat à définir, auquel ils sont censés se rattacher : d’un côté, des textes très brefs, réduits à une page, voire à quelques lignes, qui relèvent plutôt du fragment, comme dans Nouons-nous, dans la mesure où ils restent en quelque sorte en deçà du narratif pour offrir comme des instantanés de la mémoire (par exemple,  “Les figues”); de l’autre, plusieurs textes d’une longueur conséquente (vingt, trente, voire cinquante pages, comme “La rivière, la rivière” ou “En cheveux”)  qui prennent, au contraire, le parti d’un déploiement temporel et narratif  comme pourrait le faire un (court) roman. Et cela, sans oublier non plus la référence au conte potentiellement présente à l’arrière-plan.

Autre trait caractéristique qui crée lui aussi de la variété,  la diversité du statut des textes. Certains, par les lieux, l’époque, la caractérisation de leur voix énonciative, s’inscrivent clairement dans une dimension qui est celle de la fiction, tandis que d’autres semblent indécidables, et d’autres encore porteurs d’une possible composante autobiographique, avec même un texte comme “Le Dépôt” où la voix énonciative s’identifie explicitement à celle de l’autrice pour un texte hommage à l’écrivain Christian Bobin.

Enfin et surtout peut-être, s’affirme l’extrême variété des voix énonciatives et des points de vue dont elles sont le support : elles se révèlent  non seulement diverses mais fortement contrastées aussi bien par leur âge, leur sexe (une majorité de  femmes mais des hommes également) et leur position dans la nébuleuse familiale : parfois mère ou père, parfois fille ou fils, voire nièce ou neveu, parfois aussi petite-fille ou petit-fils, leurs places varient sans cesse selon les nouvelles et, avec elles, la relation, souvent duelle, qui se construit avec un autre  membre de la famille. La brièveté des nouvelles, leur multiplication et le principe même du recueil qui les réunit apparaissent ainsi comme des instruments particulièrement efficaces pour déployer et explorer à la fois  les relations intra-familiales qui sont au centre même des préoccupations de l’autrice. Elles permettent en effet de multiplier les points de vue, accélérer leur alternance, créer un jeu toujours renouvelé de champs/contrechamps dont le principe est explicité à travers les deux nouvelles jumelles, “Le lait de notre mère” et “Vomir ma sœur”, qui occupent le centre du recueil et donnent successivement le point de vue opposé de deux sœurs sur la relation qui les lie.

 

“La famille est un superlatif”

La famille et les relations intra-familiales sont en effet le sujet central voire unique qu’il s’agit d’approcher, non pas de manière univoque  mais en multipliant au contraire les points de vue croisés sur les relations multiples qui se nouent au sein de la famille, afin d’en proposer, au fil des nouvelles, une exploration tout à la fois systématique et éclatée. Il en ressort une image le plus souvent très noire et inquiétante en tant qu’elle est le lieu de tous les affects, de tous les excès et de tous les paradoxes.

Les figures masculines, qu’ils soient pères, maris ou frères, sont très majoritairement  négatives, soit qu’elles apparaissent comme des pères fuyants, incapables d’assumer leurs enfants, soit qu’elles restent pour leur entourage des figures largement opaques et inaccessibles car taiseuses voire mutiques, soit qu’elles exercent une violence de nature profondément patriarcale sur le reste de leur famille (femmes, sœurs, enfants) ou, pire, une violence physique directe qui peut même aller jusqu'à l’inceste et le viol. Pour autant, les rôles sont susceptibles de s’inverser de sorte que menace latente ou violence effective peuvent aussi être le fait de figures féminines, en particulier maternelles, mais aussi  d’enfants vis à vis de ces dernières,  tandis que l’amour paternel peut de son côté se retrouver parfois empêché et impuissant. En réalité, la domination et la violence exercées sur autrui ne cessent de circuler entre les personnages selon les circonstances et les moments, les rapports de force évoluant aussi au fil du temps, d’autant que le vieillissement progressif des uns et des autres les conduit à changer de place dans le jeu de chaises musicales familial.

Mais plus que la violence exercée et subie, c’est la violence psychique éprouvée et ressentie qui occupe le centre des nouvelles, une violence qui lie d’autant plus étroitement les protagonistes qu’elle s’ancre dans le passé et l’enfance et qu’elle relève de logiques contradictoires d’attachement/répulsion où ne cesse d’affleurer ce qui est de l’ordre de  l’archaïque. Les affects éprouvés sont susceptibles, là encore, de par leur intensité même, de s’inverser ou de se mêler de manière à la fois complexe et paradoxale comme en témoignent les deux exemples suivants, au demeurant très dissemblables : dans “ Le Roumegaïre”, le père odieux dans son comportement avec ses enfants, est l’objet, une fois devenu veuf et grabataire, de tous les soins de ces derniers, dans une sorte de revanche paradoxale qui est aussi une forme de compensation par rapport à une tendresse et une proximité physique restées impossibles dans le passé; dans “En cheveux”, c’est la dualité amour/haine de la relation entre un frère et sa jeune sœur que la nouvelle met en scène à travers l’affrontement sans répit qui les lie et fait dire à la narratrice, leur fille et nièce : “ Ces deux-là se haïssaient tellement qu’ils s’aimaient, ou était-ce l’inverse.” Soit une formule qui pourrait s’appliquer à nombre des nouvelles tant l’intensité de ce qui est éprouvé va de pair avec la profonde ambiguïté de ce qui lie les personnages entre eux, à savoir des attachements aussi profonds que paradoxaux, potentiellement mortifères, à l’origine du profond malaise qui sourd de nombre de ces récits.

 

La mort, le temps, l’écriture

Car l’exploration des dysfonctionnements multiples de la famille que proposent ces nouvelles  tire son efficacité et son originalité de ce  que l’écriture d’Emmanuelle Salasc excelle à distiller un profond sentiment d’étrangeté et une inquiétude diffuse qui naissent, comme c’est aussi le cas de ses romans, de l’atmosphère dans laquelle baignent ses récits.

Il y a tout d’abord, chez les personnages eux-mêmes et dans leur comportement, une proximité plus ou moins explicite avec la folie ou, du moins, avec des comportements marginaux ou asociaux qui font naître un sentiment profond d’insécurité chez les protagonistes-narrateurs comme chez le lecteur. Mais ce, avec l’idée, en même temps, comme dans “Le fenestrou” par exemple, que ces personnages méritent néanmoins d’être compris et  protégés par leurs proches contre un monde social où triomphent par trop brutalement  normativité et normalité.

On retrouve également un autre trait caractéristique de l’écriture de l’auteur, sa capacité à instiller étrangeté et menace diffuse à travers le décor, les lieux et les paysages, jusqu'à rejoindre une forme de fantastique de la nature, lui-même en lien avec la présence récurrente voire obsédante de l’eau sous toutes ses formes (lacs et rivières le plus souvent), en tant que porteuse de danger. C’est le cas, en particulier, avec la nouvelle “Les yoleurs” où les braconniers qui chassent le canard la nuit sur le lac se transforment par le jeu de l’imagination en passeurs des âmes des morts.

Mais, plus que tout, c’est l’omniprésence de la mort elle-même qui donne sa tonalité d’ensemble au recueil. Les nouvelles sont hantées par les parents, les enfants, les frères ou les sœurs disparus et par le lien étroit et puissant qui relie les vivants et les morts,  le présent et le passé, comme si les morts, du fait même de leur disparition, étaient ce par quoi le passé se noue inextricablement au présent. La nouvelle intitulée “La veilleuse” explicite mieux que toute autre peut-être ce qui se donne comme un paradoxe temporel. Le narrateur qui a travaillé à la fabrication d’une lampe pour la station spatiale internationale convoque une image mentale qu’il garde de sa soeur jumelle, morte depuis longtemps, pour la rapprocher aussitôt du phénomène des supernovae, “[c]es étoiles insignifiantes, que l’on ne distingue même pas de leur vivant dans le ciel mais [qui] meurent en explosant, et leur agonie est plus lumineuse qu’une galaxie entière”, de sorte que l’augmentation brève mais intense de leur luminosité donne à voir au présent et dans le présent ce qui correspond en réalité à la disparition déjà accomplie de ce qui a été.

 

Ainsi le travail d’écriture que poursuit E. Salasc a-t-il pour visée la saisie de cette double dimension temporelle de ce qui est (personnes, modes de vie ou paysages), en tant qu’il a justement toujours déjà disparu, une double dimension qui est en fait au  fondement même de ce qui fait l’intensité du rapport que chacun noue avec son passé, son enfance et sa famille. Un travail d’écriture dont la légitimité et la nécessité sont hautement revendiquées, contre le scepticisme de sa propre famille, par la narratrice de la dernière nouvelle du recueil, où, significativement, la mort est plus présente sans doute que partout ailleurs, faisant d’elle, la machine à tricoter de sa tante préférée changée en machine à écrire, une tricoteuse de mots.





Emmanuelle Salasc, Ni de lait ni de laine, P.O.L., avril 2024, 400 pages, 23 euros

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