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Jan Baetens : « Le va-et-vient entre théorie et pratique ne fonctionne qu’à condition de rejeter toute hiérarchie »


Jan Baetens (c) DR

Quand, en janvier dernier, il s’est agi à la rédaction de Collateral de réfléchir à la question de la théorie littéraire à l’occasion de la parution de l’important L’Ordinaire de la littérature de Florent Coste à La Fabrique sur lequel nous reviendrons longuement, Jan Baetens a répondu tout de suite présent. En donnant, en préambule au dossier, un important article sur « La Théorie, tombeau de la littérature » et en répondant avec enthousiasme à notre enquête en sa qualité à la fois de chercheur notamment sur les liens entre texte et image ou encore la novellisation et en sa qualité de poète, auteur notamment du remarquable Vacances romaines.

 

 

Quel rôle la théorie littéraire a-t-elle joué et joue-t-elle encore dans votre approche du domaine de vos recherches et quelle utilisation vous en avez faites ?

 

J’ai toujours eu un grand désir de théorie littéraire, que je n’ai jamais dissocié de mon envie d’écrire. Articulation de la théorie et de la pratique qui était déjà au cœur du travail de Jean Ricardou, plus exactement du groupe de jeunes auteurs réunis autour de lui vers 1980 sans qui rien de ce que j’ai écrit, que ce soit du côté de la théorie ou du côté de la pratique, aurait pu se faire. La découverte d’une manière d’écrire alliant théorie et pratique, qui s’est faite assez brusquement, a été un événement dont l’importance continue à être capitale pour moi, même si depuis mes références ont bien changé. J’ai donc écrit des livres sur des questions théoriques tout en essayant de les élaborer simultanément par le biais de l’écriture : un essai sur la novellisation d’un côté et le novellisation en vers d’un film de Godard de l’autre (Vivre sa vie, 2010) ou l’analyse critique de notre obsession de la lecture publique d’une part et la tentative d’écrire un recueil pouvant être lu à voix haute d’autre part (Ce monde, 2015), par exemple. Le va-et-vient entre théorie et pratique ne fonctionne toutefois qu’à condition de rejeter toute hiérarchie : une certaine théorie s’est disqualifiée en se détournant de la pratique, réduite à la fabrication d’exemples destinés à illustrer quelque thèse ou hypothèse, alors qu’un texte et plus encore la lecture d’un texte devraient avoir leur propre logique, qui peut fort bien être différente de toute ambition théorique. On pourrait parler ici du « plaisir », mais le plaisir est encore facilement théorisable. Ce qui m’a toujours fasciné, c’est la « bêtise », par quoi j’entends bien sûr ma propre bêtise. Que faire de cette bêtise ? Comment établir des liens entre bêtise et théorie, que j’ai toujours située du côté de l’intelligence, même s’il existe bien sûr des théories bêtes, à dénoncer comme telles ? Une théorie se plaçant « au-dessus » du texte, aspirant à des formes de faire et de penser qui n’acceptent pas de passer à la pratique par crainte de ne pas être à la hauteur, bref de commettre des bêtises au lieu de donner une place à ce qui n’est pas parfait, me laisse finalement sur ma faim. Les « impuretés » de l’écriture me touchent beaucoup, notamment les aspects ou les passages où un texte ne se montre pas à la hauteur de ses propres exigences théoriques. De la même façon me touchent les textes qui s’écrivent sans aucun souci de théorie et qui ne me paraissent pas condamnables pour autant. Pour le dire encore autrement : la pratique de l’écriture m’a permis de réfléchir à ce que la théorie ne peut qu’ignorer, à savoir un certain défaut, une certaine bêtise (sauf pour la dénoncer, ce qui est une autre façon de l’évacuer). Or, je crois qu’un texte a besoin de ce genre de tension, un peu à la manière des peintures qui servent du noir pour rehausser la couleur.

 

 

« […] admettre l’importance de la théorie c’est s’engager sur le long terme et accepter de demeurer dans une situation où l’on ignore toujours quelque chose » écrit Jonathan Culler : vous inscrivez-vous dans cette expérience du théorique ?

 

Comment ne pas donner raison à Culler sur ce point ? Reste à savoir où situer l’ignorance à laquelle il fait allusion. S’agit-il du savoir théorique, constamment mis en question par sa propre dynamique ? Du savoir théorique tel que le malmènent de nouvelles formes de pratique littéraire ? Ou est-il question plutôt de ce que la théorie n’arrive pas à cerner, voire à fixer dans le texte même ? Le seul fait de soulever ces quelques écueils pourtant élémentaires indique déjà que tout espoir totalisant (évitons le mot de totalitaire, qui est bien la dernière chose que vise selon moi la vraie théorie, toujours d’autant plus modeste qu’elle est forte et intelligente), ne peut être qu’une illusion. Et c’est bien ce que je lis dans les théories qui m’inspirent. Ce que dit Culler sur la théorie n’est du reste pas étranger à une autre de ses citations célèbres, qui touche à une autre limite de la théorie, elle très littérale, à savoir le « contexte », ce hors-champ de la théorie : « meaning is contextbound, but context is boundless ». La thèse est simple, mais elle n’aboutit nullement à quelque désenchantement théorique : certes, le contexte peut faire éclater n’importe quelle signification théoriquement construite et dégagée, mais c’est justement pour cela qu’il n’est pas inutile de s’attarder aussi longtemps que possible sur le moment théorique, tout à fait consciente de ses propres limites.

 

 

Quelle théorie pour quelle voix critique ? Autrement dit : chacun.e sa théorie afin de produire un discours théorique situé et offrir de la visibilité à des voix minorées ? Je pense à la théorie féministe, queer ou encore post-coloniale et décoloniale.

 

Une théorie « située », n’est-ce pas une autre manière de dire et pratiquer ce que serait une théorie « générale » défiée par une série de contextes « singuliers » ? Le glissement des théories générales (qui sont souvent des théories refoulant leur propre « situation ») vers un large éventail de théories issues de voix minorées (je serais pourtant prudent à les qualifier automatiquement de « critiques », non qu’elles ne le soient pas, mais le qualificatif insinue que les théories générales manquent elles d’horizon critique, ce qui me paraît faux) – ce glissement n’est pas très différent de la friction entre théorie et pratique, que l’on retrouve tout aussi bien du côté des théories générales que des théories situées ou singulières, tout comme il n’est sans doute pas trop éloigné de la confrontation entre une théorie et son contexte. Or les théories situées ont aussi un contexte, qui les interroge aussi critiquement qu’il ne le fait avec les significations plus générales mises au point par des théories plus abstraites.

 

 

La théorie a-t-elle besoin d’un environnement institutionnel pour exister ou peut-elle en dehors des espaces adoubés ? Doit-elle produire un discours « conforme » aux normes universitaires ou doit-elle, comme lors de sa grande effervescence des années 1960-1970, revenir à des voix multiples afin qu’un véritable renouveau puisse avoir lieu ? Je pense par exemple à la création de la Revue Internationale par Maurice Blanchot accompagné de Dionys Mascolo, Elio Vittorini et Maurice Nadeau, où écrivains, traducteurs, critiques, éditeurs, philosophes étaient conviés à une réflexion commune autour de la littérature et son impact sur la société ?

 

Ici encore, je ne peux qu’exprimer une adhésion de principe. Mais adhésion à quoi ? À la première moitié de la question (relative à l’ancrage institutionnel de la théorie) ? Ou à la seconde (qui met en avant un autre type d’institutionnalisation –étant entendu, je crois, que l’université n’est pas la seule institution en lice en matière de théorie littéraire) ? Franchement, l’opposition entre les deux me paraît un rien factice. L’effervescence des années 1960-1970 était aussi l’effet de la sclérose d’un certain discours universitaire ; l’intérêt actuel des théories développées en contexte universitaire est peut-être lié à son tour à la faiblesse structurelle des formats et dispositifs non académiques. L’exemple d’un Roland Barthes montre que la palette d’un théoricien ne doit pas se limiter à un seul type de discours, ni à un seul type de lieu de publication et de débat. On pourrait d’ailleurs y ajouter l’exemple d’un Derrida et de bien d’autres comme Marielle Macé.

 


Philippe Sollers dans l’entretien publié par Vincent Kaufmann en 2011 dans La Faute à Mallarmé résume ainsi l’idée directrice de cette époque d’effervescence théorique à propos de laquelle il est interrogé : « Article un : le langage. Article deux : le langage. Article trois : le langage. Article quatre : le langage. L’enjeu, c’est la pensée même du langage : là-dessus, il n’y a pas de variation, c’est-à-dire qu’on a favorisé cela de façon très constante et que c’est une question tellement importante qu’elle peut déstabiliser une culture à un moment donné ». Ce paradigme serait-il encore souhaitable ?


Les débats sur l’écriture inclusive, plus intéressants que ceux sur l’accent circonflexe (encore qu’aucune discussion formelle ne soit jamais gratuite, surtout quand elle débouche sur des questions de création, comme par exemple autour de « L’Huître » de Ponge), ou les controverses sur la décolonisation du vocabulaire, y compris dans les textes anciens, sont là pour montrer que le langage est tout sauf l’instrument neutre ou passif d’une pensée et d’une manière de faire et de vivre. Mais ce langage a lui aussi son contexte, c’est-à-dire ses contextes, qui ne sont pas tous interrogés de la même façon. On peut s’étonner par exemple de la facilité avec laquelle les champions de l’orthographie de papa se sont résignés à écrire des adresses mail sans accents (en attendant que les claviers azerty s’effacent devant le modèle qwerty). Bref, si une théorie sans réflexion sur le langage me paraît un contresens, en tout cas une occasion perdue de poser certaines questions tout à fait cruciales et pertinentes, on peut aussi avoir l’impression que le débat est injustement monopolisé par un petit nombre de questions qui en laissent trop d’autres à l’ombre – des questions non moins politiques ou politisables, mais moins facilement traduisibles sous forme de revendication réglable par vote ou décret (le recours à l’IA et son impact sur la langue, l’impact inégal de la culture visuelle sur les compétences linguistiques des citoyens, ou la question de l’égalité des langues dans un monde qui n’est plus globalisé comme jusqu’il y a peu, par exemple).

 

L’effervescence théorique de la période 1960-1970 est fortement liée à la rébellion antiautoritaire contre le gaullisme qui a débouché sur Mai 68 : peut-on dire que la théorie actuelle aurait besoin d’un feu de rébellion pour redevenir une voix qui porte ? En 2013, réfléchissant à la vivacité de la théorie de cette époque, Claude Burgelin titre son article de manière très évocatrice « Et le combat cessa faute de combattants ? » Qui sont les combattant.es actuel.les ?


Permettez-moi de répondre en vous citant d’abord deux noms, qui seraient peut-être, je m’excuse du cliché, bien étonnés de se trouver ensemble : Nathalie Quintane, dont le travail à la fois critique et créateur (c’est du reste un vrai plaisir d’avoir parfois du mal à les distinguer) aide à voir comment la langue change par l’action de celles et ceux qui la font changer ; et Gilles Philippe, qui repense fondamentalement nos idées sur ce que c’est que le style, dont il souligne le caractère collectif sans pour autant nier l’apport des grands auteurs (concept et qualificatif dont il n’a pas peur de montrer la réelle pertinence) et dont il exhume aussi le caractère imaginaire sans pour cela rejeter l’analyse microscopique des structures matérielles. Les recherches de Philippe, à première vue peu politiques, ne sont pas moins radicales que l’écriture théorico-pratique engagée de Quintane (ici, j’ajouterais volontiers les noms de Thomas Clerc et de Pierre Alferi, autres représentants de cette manière de faire de la théorie par l’intermédiaire de textes et vice versa). L’un et l’autre, que je crois lus par le même public, ce qui est symptomatique de leur profonde convergence, tissent de nouveaux liens entre théorie et pratique, texte et contexte, général et particulier. Leur double focale se retrouvent chez des auteurs comme Olivier Belin, qui a fait l’archéologie culturelle et politique d’une fameuse phrase de Lautréamont (La Poésie faite par tous. Une utopie en questions, Les Impressions Nouvelles, 2022), mais aussi chez des critiques comme Vincent Broqua (je pense surtout à son étude sur Josef Albers, Malgré la ligne droite, Presses du Réel, 2021) comme Mathieu Letourneux et Loïc Artiaga, qui nous libèrent des controverses poussiéreuses sur la littérature de masse à l’aide d’un travail d’archives sans pareil dans Aux origines de la pop culture. Le Fleuve noir et les Presses de la Cité au cœur du transmédia à la française, 1945-1990 (La Découverte, 2022). La réflexion théorique contemporaine, qui a cessé d’aborder le texte en laboratoire ou comme pompe à exemples, s’est à mon sens vraiment renouvelée, et c’est à la pratique qu’elle devrait en présenter les remerciements.


(Questionnaire de Simona Crippa / Propos recueillis par Johan Faerber)




Dernier ouvrage paru : Vacances romaines, Les Impressions nouvelles, juin 2023, 96 pages, 12 euros

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