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Juliette Riedler : « Je devais sentir le caractère nécessaire (presque vital) de l’élaboration d’une théorie »


Juliette Riedler (c) DR

Juliette Riedler est écrivaine et metteuse en scène, responsable de la librairie o. au Théâtre du Rond-Point. Ancienne élève de l'ENS de Lyon, elle a soutenu une thèse en Arts de la scène en 2020. Elle est l'autrice de 7 Femmes en scène, émancipations d'actrices (extrême contemporain, 2022), de Ainsi connu proche et aimé et de Vieille Petite Fille, à paraître à l'automne 2024. Ses textes ont été représentés dans le cadre de Festivals (Lyncéus, Remue#3, Existences), à l'occasion des Journées du Matrimoine (Maison Charles Perrault, 2023), dans des lycées ou sur invitation dans le cadre d'expositions de photographies. 

 

 

Quel rôle la théorie littéraire a-t-elle joué et joue-t-elle encore dans votre approche du domaine de vos recherches et quelle utilisation vous en avez faites ?

 

J’ai lu de la théorie littéraire lors de mes études, beaucoup en classe préparatoire puis lors de l’écriture de ma thèse. C’est lors de cette dernière expérience que j’ai pris conscience du lien intrinsèque entre théâtre, théorie, et point de vue. Récemment, je lisais un texte de Virginia Woolf qui résume cette idée en une phrase : « n’importe qui peut élaborer une théorie ; une théorie trouve presque toujours son origine dans le désir de prouver ce que le théoricien pense. » (in « La tour penchée », L’artiste et la politique, Virginia Woolf, la variation éd, 2024, p. 28.)

Ainsi, d’une part, les textes théoriques les plus importants pour moi étaient ceux qui avaient parfaitement conscience du caractère déterminant des objets d’étude : ce que l’on choisit de regarder oriente la théorie, en tout cas celle qui m’intéresse. D’autre part, je devais sentir le caractère nécessaire (presque vital) de l’élaboration d’une théorie. Elle doit servir à qui l’écrit à se sauver.

 

 

« […] admettre l’importance de la théorie c’est s’engager sur le long terme et accepter de demeurer dans une situation où l’on ignore toujours quelque chose » écrit Jonathan Culler : vous inscrivez-vous dans cette expérience du théorique ?

 

L’ignorance est nécessaire à prendre en considération dès lors que l’on s’engage dans une démarche de création (je comprends ainsi le terme d’engagement rapporté à la théorie). On avance toujours vers l’inconnu. Je serais dérangée par le terme « demeurer » sauf si je peux m’y déplacer, comme on se déplace dans une demeure, justement (si le terme « demeure » n’était pas déjà trop cossu pour dire la vulnérabilité dans laquelle on se trouve quand on écrit).

Quant à moi, j’ai écrit une thèse puis un essai issu d’elle, cela sera sans doute ma seule proposition théorique en tant que telle. Désormais, je me consacre à l’écriture de textes qui brassent différentes formes, et où la réflexion affleure dans le récit de manière organique, si tant est que l’on considère l’écriture comme un mode de connaissance, de soi et des différents mondes dans lesquels nous sommes inscrit.es, et où l’on ignore tout avant d’écrire.

 

 

Quelle théorie pour quelle voix critique ? Autrement dit : chacun.e sa théorie afin de produire un discours théorique situé et offrir de la visibilité à des voix minorées ? Je pense à la théorie féministe, queer ou encore post-coloniale et décoloniale.

 

J’ai toujours associé la théorie à une voix. La visibilité, comme je le disais au début du questionnaire, est intrinsèque au terme même de théorie, cousin de théâtre : c’est le lieu d’énonciation de la personne qui regarde. Dès lors, toute théorie est aussi la mise en scène d’un point de vue, plus ou moins conscient de lui-même. Il me semble important de le savoir au moins un peu. Si une théorie ne porte pas son propre poème, c’est-à-dire si elle n’est là que pour (re)cadrer ou asséner, il me semble qu’elle est un peu dangereuse.  

 

 

La théorie a-t-elle besoin d’un environnement institutionnel pour exister ou peut-elle en dehors des espaces adoubés ? Doit-elle produire un discours « conforme » aux normes universitaires ou doit-elle, comme lors de sa grande effervescence des années 1960-1970, revenir à des voix multiples afin qu’un véritable renouveau puisse avoir lieu ? Je pense par exemple à la création de la Revue Internationale par Maurice Blanchot accompagné de Dionys Mascolo, Elio Vittorini et Maurice Nadeau, où écrivains, traducteurs, critiques, éditeurs, philosophes étaient conviés à une réflexion commune autour de la littérature et son impact sur la société ?

 

La théorie vient de l’institution, il me paraît compliqué qu’elle échappe à ses règles dès lors qu’elle a pour horizon la validation par les pairs. Je crois pourtant qu’une formation universitaire n’empêche pas la production de théories qui s’émancipent du cadre universitaire. Le témoignage de cela affleure au niveau du style adopté. Je pense ici à Donna Haraway, à Sandra Lucbert, à Georges Didi-Huberman, à Catherine Coquio… Elles inventent une langue. C’est cela, je crois, la non-conformité. Non pas un projet mais le possible résultat d’une interrogation (qui touche au langage lui-même) sur les lieux de production du savoir et leur fonction dans la société. Ce qui est intéressant, me semble-t-il, c’est que l’invention de ces langues théoriques et critiques entretiennent un dialogue entre elles.

Je ne connais pas la Revue Internationale et pour moi, à l’époque dont il est question, ce sont les noms de Monique Wittig, les pratiques de Carole Roussopoulos et de Delphine Seyrig, de Valérie Solanas, entre autres, qui me viennent à l’esprit lorsque vous parlez d’effervescence et de renouveau. Elles articulent en sus de manière tout à fait nouvelle et engagée la théorie (féministe), la création et la manifestation. Une pensée aussi pour Luce Irigaray qui fut évincée de l’université Paris 8 (Vincennes), qui se voulait émancipée, par son collègue Jacques Lacan, précisément parce que ses vues à elles contredisaient sa théorie à lui…

 

 

Philippe Sollers dans l’entretien publié par Vincent Kaufmann en 2011 dans La Faute à Mallarmé résume ainsi l’idée directrice de cette époque d’effervescence théorique à propos de laquelle il est interrogé : « Article un : le langage. Article deux : le langage. Article trois : le langage. Article quatre : le langage. L’enjeu, c’est la pensée même du langage : là-dessus, il n’y a pas de variation, c’est-à-dire qu’on a favorisé cela de façon très constante et que c’est une question tellement importante qu’elle peut déstabiliser une culture à un moment donné ». Ce paradigme serait-il encore souhaitable ?


Je ne crois pas. La langue ici déifiée, voire fétichisée, cela me déplait je dois dire, car on perd de vue la fin, je veux dire la nécessité. La pensée à mon sens ne s’applique pas au langage mais affleure par l’épreuve que constitue la mise en mots.

Je comprends la question comme le désir de résister à la mise en slogan du monde, au règne de la communication, à la mise sens dessus dessous du sens des mots. Il y a tout un travail de profondeur à faire avec la langue, qui a à voir avec les rêves, avec les racines, avec le désir. Elle ne doit jamais être une fin en soi. Sinon c’est une prise de pouvoir, une pratique de silenciation, la négation de l’altérité. Si la langue est sans ce qui la dépasse, qui la connecte à plus grand qu’elle au sens de la physis, de la vie qui pousse informe et dérange tout, alors elle est morte, et, très vraisemblablement, elle veut tuer.

 


L’effervescence théorique de la période 1960-1970 est fortement liée à la rébellion antiautoritaire contre le gaullisme qui a débouché sur Mai 68 : peut-on dire que la théorie actuelle aurait besoin d’un feu de rébellion pour redevenir une voix qui porte ? En 2013, réfléchissant à la vivacité de la théorie de cette époque, Claude Burgelin titre son article de manière très évocatrice « Et le combat cessa faute de combattants ? » Qui sont les combattant.es actuel.les ?


Je vous trouve dur avec l’époque. De nombreuses voix se font entendre, notamment depuis le mouvement des Gilets Jaunes, véritable épreuve théorique à ciel ouvert, dont de nombreuses personnes et penseuses ont rapporté les œuvres – et je pense ici notamment à Barbara Stiegler. À mes yeux, le champ théorique aujourd’hui est très fort, du côté de la théorie féministe & décoloniale. Je pense à Annie Lebrun (hors cadres), à Elsa Dorlin, à Gayatri Spivak, à Paul B. Préciado, à Malcolm Ferdinand, à Emma Bigé et tant d’autres qui articulent le réel, l’invisible, la haine, les mort.es et les mots. D’autre part, je me méfie des références historiques qui cherchent à re-voir, littéralement, ce qui s’est déjà vu dans le passé, manquant précisément ce qui est à voir aujourd’hui et qui est difficile à voir étant donné la répartition de la visibilité. Regardons, pourtant, les nombreuses ZAD démolies et reconstruites, la désertion des villes, le nombre incroyable de créations de librairies et de maisons d’édition dans un contexte pour le moins défavorable étant donné le prix du papier, le nombre de festivals, rencontres, qui sont aussi des manières de combattre non pas à la virile avec un pistolet pour tuer du flic (ils se foutent bien en l’air tous seuls) mais « à la florale », par pollinisation et contact. En tout cas, c’est ce qui m’intéresse de considérer, précisément pour me donner de la force et ne pas cesser, d’où je suis et comme je peux, de lutter contre la mauvaise obscurité (et retrouver autant que se peut la nuit, les étoiles).


(Questionnaire et propos recueillis par Simona Crippa)




Dernier livre paru de Juliette Riedler, 7 femmes en scène : émancipations d’actrices, Extrême Contemporain, novembre 2022, 238 pages, 22 €

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