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  • Photo du rédacteurMathieu Jung

La Beauté du geste : mémoire de la « Parole d’avant les mots »




Le 12 février dernier, La Beauté du geste, long-métrage documentaire de Xavier de Lauzanne, a idéalement débuté sa tournée d’avant-première au Musée Guimet. Celle-ci va se clore à l’Unesco le 11 mars (voir le détail de la tournée ici), avant la sortie officielle du film le 13 mars.

L’art du geste et celui de la trace dialoguent non sans subtilité à l’occasion d’un travail documentaire que viennent traverser des enjeux de mémoire et d’identité. Ce d’autant que deux danseuses du Ballet royal du Cambodge accompagnent le lancement de ce film qui a connu, l’an passé, un succès retentissant lors de sa sortie dans ce pays. La Beauté du geste dévoile au grand public l’histoire méconnue du Ballet royal du Cambodge en suivant le travail sur Métamorphoses (Wadhana Devi), la dernière création de la princesse Norodom Bopha Devi (1943-2019), danseuse et chorégraphe de renom. La Beauté du geste est conçu comme un vibrant hommage à cette dame illustre qui eut, en dépit du cauchemar de l’histoire, tant à cœur de transmettre la culture et la danse cambodgiennes.

Le théâtre dansé khmer s’articule sur quatre personnages archétypiques (la Princesse, le Prince, le Géant et le Singe, auxquels s’ajoutent des animaux de la forêt, comme le Paon ou le Cerf), le tout, inspiré du Reamker, soit le Ramayana khmer. Le film de Xavier de Lauzanne donne à voir des images rares et précieuses, celles d’un condensé de cet héritage cambodgien (musique, costumes et poésie mêlés), mais c’est aussi bien un retour au début du siècle dernier.

En 1906, Auguste Rodin fait la découverte à Paris des danseuses khmères. Celles-ci accompagnent alors le roi Sisowath lors de sa visite en France, à l’occasion de l’exposition coloniale de Marseille. La fascination fut réelle : « Pour moi, je sens bien qu’à les regarder, ma vision s’est élargie, j’ai vu plus haut et plus loin, enfin j’ai appris… » (Rodin au Figaro).

Le sculpteur ira suivre les danseuses jusqu’à Marseille, et exécutera quelque 150 aquarelles inspirées des danseuses. Au sujet des danseuses cambodgiennes, Rilke écrivit à Rodin (11 novembre 1907) : « Vos moyens à travers le XVIIIème et le Grec, touchent aux gestes définitifs de l’Orient et évoquent la sainte écriture de ces mouvements d’âmes qui ôtent le poids à des corps. » Cette danse et cette peinture faite écriture — leurs rapports mêmes — sont dûment ravivées à l’occasion de La Beauté du geste.

Les aquarelles de Rodin apparaissent comme des ombres projetées du corps de la danse. Les dessins de Rodin inspireront en retour la princesse Norodom Bopha Devi : le travail de mémoire et de transmission s’effectue entre tradition et modernité. L’art du geste vient se ressourcer dans l’art de la trace.

 


(© Aloest Productions)


On assiste également, dans La Beauté du geste, à une représentation des danseuses dans le jardin du Musée Rodin, devant la Porte de l’Enfer. L’image est saisissante : aux corps tordus et suppliciés issus de Dante selon Rodin répondent, graciles, ceux des danseuses khmères. Rodin songeait d’ailleurs à une représentation du Paradis à partir des danseuses. La danse khmère n’est pas sans relier le ciel et la terre, dans un grand mouvement d’intercession.

La Beauté du geste, documentaire tourné avec retenue et empathie, témoigne aussi bien de la préparation, fort longue, des danseuses, de l’ajustement minutieux de leurs costumes, ainsi que du soin apporté à la constitution ou à la reconstitution des étoffes, souvent précieuses — comme le tchorâbab, tissé de fils d’or et de soie, dont la technique s’est hélas perdue. Les pièces des costumes tiennent ensemble par un simple fil. Celui-ci est à l’image de ce quelque chose d’éminemment ténu que la caméra se charge ici de saisir, qui maintient la mémoire de la danse cambodgienne tout en lui assurant un avenir. 



(ajustement des costumes, au cinéma Star Saint-Exupéry, ©Juliette Deloron)


Hyperextension et hyperflexion du corps « détruisent les lignes » et font « disparaître le squelette », remarquait ce spécialiste de la culture khmère, Georges Groslier, en 1928. Mais on peut penser aussi bien à ce qu’Antonin Artaud disait du théâtre de Bali : « toute création vient de la scène, trouve sa traduction et ses origines même dans une impulsion psychique secrète qui est la Parole d’avant les mots. » De fait, la gestuelle des danseuses ressortit à une rhétorique vivante et fascinante. Aussi surprenantes que volubiles, les seules mains des danseuses permettent de mimer les saisons, la beauté, l’amour, la joie ou tant d’autres éléments issus de la nature. Le corps khmer est éminemment éloquent. Artaud ne disait pas autre chose, lorsqu’il évoquait des  « hiéroglyphes animés  » ou des « signes […] dont on a l’impression que depuis des millénaires l’efficacité ne s’est pas épuisée. »  



(dans le jardin du Musée Rodin, © Aloest Productions)

Avec La Beauté du geste, il ne s’agit pas seulement de retracer l’histoire d’un alphabet secret ou d’une grammaire gestuelle, mais surtout de mettre en lumière un théâtre qui serait celui de la mémoire et de la transmission de ce geste même. Le tact est remarquable avec lequel ce film retrace l’histoire de la danse cambodgienne, de ses rapports riches et complexes à l’Occident aussi bien.

Il convenait également de tenter une reconstruction à partir du traumatisme de la guerre. Ainsi, l’universalité du geste s’ancre dans une dimension identitaire forte. Particulièrement touchant est le témoignage de Mme Voan Savay, première étoile du Ballet royal du Cambodge réfugiée à la frontière thaïlandaise en 1985, qui, dans le plus grand dénuement, continuait de pratiquer son art à proximité des bombardements.



(au Cinéma Star Saint-Exupéry, Strasbourg, ©️ Benoît Dupont/Collectif DR)

 

On le sait peu, mais les frères Lumière filmèrent, eux aussi, les danseuses cambodgiennes. C’est d’ailleurs sur ces images que débute La Beauté du Geste. Or, ce que ce long-métrage documente, ce sont aussi bien les débuts du monde, pas uniquement du cinéma, rejoué par les danseuses. Lors de la tournée de lancement du film, les spectateurs ont eu ou auront encore le privilège de voir les personnages de La Beauté du Geste sortir de l’écran. L’ombre portée du corps de la danse se dessinant alors à même la toile de cinéma, prolongeant tout en l’ayant initié le travail de Rodin, donnant vie au rêve et incarnant une mémoire belle et fragile.

 

Bande-annonce ici


A film directed by Xavier de Lauzanne Written by Xavier de Lauzanne & Pierre Kogan Produced by François-Hugues de Vaumas Production : Aloest Films

 

 

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