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La Nature perdue

  • Photo du rédacteur: Pascale Fautrier
    Pascale Fautrier
  • il y a 37 minutes
  • 3 min de lecture
Alain Badiou (c) DR
Alain Badiou (c) DR

Un fantôme hante l’Europe mais c’est la Nature, pas le communisme. La méditation que propose Badiou dans son ouvrage tiré d’un cours sur Kant des années 2000 pose ce diagnostic sur notre situation : la Nature a été l’horizon à la fois philosophico-théologique, existentiel, scientifique et esthétique d’un sujet tout-pensant, qui s’est évanoui en même temps qu’elle. La science actuelle « n’a plus de place pour cette totalisation minimale » parce qu’elle fait le choix d’un « pluralisme » de ses champs d’investigation. En art, l’évanouissement, « prosopopée » sublime, a le mérite de reconduire toujours à neuf l’étonnement à l’origine de la philosophie : pourquoi ceci plutôt que rien ?


Par une curieuse synchronie, l’artiste bruxellois Michel Tombroff a pris la plume pour confesser une « contrariété », à l’égard de cette nature « soustraite » à l’onto-logie mathématisée que Badiou installe comme seul discours possible sur l’être, point critique déjà soulevé par d’autres. Cette décision philosophique inspire pourtant ses œuvres conceptuelles et pour lui rester fidèle, il propose une « conjecture » mathématique, censée mieux attraper ce qu’il nomme après F. Wahl le « perçu » . De fait chez Badiou, rien ne saisit ni n’épuise l’ « absentement » de la rose, tourment « moderne » d’un Mallarmé. Et pour sortir de l’angoisse qui étreint Tombroff, pas d’autre choix (émancipé) que de décider librement, en pariant sur une forme nouvelle, inédite dans la situation esthétique, amoureuse, politique, et scientifique. En mathématique, il faut se décider en faveur de l‘indémontrable l’ « hypothèse du continu », talon d’Achille de l’intelligence légiférante.’ L’indécidable est précisément ce qui interdit à la science actuelle, et donc à la philosophie, de définir la nature comme ensemble cohérent de lois mathématico-physiques.  


Badiou rejoint ici Deleuze : il s’agit de renoncer « à toute définition » totalisante.  Mais il se démarque de ce qu’il nomme sa « voie « suprêmement difficile » qui inspire l’écologie politique de gauche : faire du mot « nature » un simple « opérateur synthétique majeur (sous le nom de vie ou même de désir) ». Ce « mot primitif ouvert » lui paraît une position bien faible voire dangereuse face à l’offensive mondiale des courants conservateurs païens ou (néo-)religieux gravitant autour de l’écologie intégrale. Le risque est en effet de réactiver la chimère théologico-politique (Dieu et/ou Nature) d’un Ordre primitif à restaurer. On voit dans le nouveau nationalisme chrétien américain, par exemple, que cet ordo mundi  inégalitaire s’arrange fort bien de l’ulratechnophilie des milliardaires capitalistes faiseurs de rois.


La fresque proposée par Badiou concluant au « délabrement » du concept de nature dont il montre qu’il irrigue la philosophie occidentale, n’invalide pour autant, me semble-t-il, l’écologie politique. A condiion de prendre la mesure d’une définition limitée, « politico-éthique », de la nature, comme étant « ce qui mérite d’être protégé de l’entreprise technicienne, industrielle, financière ». Et de se poser trois questions. Qu’est-ce que c’est que ce « naturel artificialisé », cette nature en « rétroaction de la technique » qui doit être  « mise en réserve » ? Comment la science peut-elle aider à en définir les « conditions » ? La dernière question est la plus difficile : sur quelle base affective cette politique « défensive » peut-elle se distinguer des nostalgies réactionnaires faisant fond sur le sentiment existentiel ou esthétique qu’ « il faut qu’il reste un peu de ce qu’il y avait avant » ?





Alain Badiou, Méditation sur le concept de nature, Flammarion, coll. « Climats », octobre 2025, 208 pages, 21 euros





Michel Tombroff, Le malentendu capital, Alain Badiou et le sourire de l’être, Éditions Mimesis, coll. Philosophie, octobre 2025, 128 pages, 12 euros


Exposition The Crucial Misunderstanding, SYBIL Project, Place de la Justice 27-28, Bruxelles, jusqu’au 14 février.

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