Le ravissement de Saadia
- Sarah Kechemir

- 24 juin
- 8 min de lecture

Je n’aime pas sortir. Je n’aime pas le monde, la foule, la compagnie des autres. À cela je préfère les silences qui enveloppent les moments passés à la maison. Mon amie est médecin. Ce soir-là, elle avait insisté pour que nous rejoignions des amis à une soirée autour de la nomination d’un confrère à la tête d’une association importante dont je n’ai pas retenu le nom. Elle s’était montrée pressante, j’ai fini par accepter de l’accompagner.
Elle, contrairement à moi, prisait la clameur, le brouhaha, les échos de bavardages et de rires mêlés à la musique et au tintement des verres. Le silence semblait toujours l’indisposer.
Debout au milieu de cette foule, j’observais les petits groupes éparpillés dans le grand salon parcouru d’un nuage de fumées, d’effluves de parfums forts et, à rythme presque régulier, de pointes de rires en saccade. De ces verbiages qui m'ennuyaient, me parvenaient des bribes de météo politique, de matchs de football, d’opérations à cœur ouvert et des cancans à gogo :
— Tu te rends compte, cette idiote ne retrouvait pas le bistouri !
— Oui, elle monte à 240 à l’heure en un coup d’accélérateur.
— Il parait qu’ils sortent ensemble depuis le réveillon…
Perdu dans mes pensées vaguement sociologiques, je sentis alors une présence qui réussit à m’extraire de ma torpeur. Elle était debout face à moi, détachée, comme hors du monde. Je crus être un moment l’objet de son regard profond et instigateur. Je me rendis compte rapidement qu’elle contemplait Alger étendue derrière moi à travers l’immense baie vitrée.
Elle était grande, plus grande que la plupart des femmes présentes, ce détail m’avait frappé. Ses cheveux bruns et longs entouraient son visage que je peine encore aujourd’hui à décrire avec exactitude, tant il me semble l’avoir rêvé. Des yeux immenses noircis au khôl, une bouche pleine, un visage sculpté comme sorti d’une œuvre homérique. Elle me faisait penser à Irène Papas. Son style, disons, bohême me laissa supposer qu’elle n’était pas médecin. J’osais alors un bonsoir à peine intelligible. Un balbutiement muet d'adolescent. Me le rendit-elle ? Je suis incapable de m’en souvenir. Incapable non plus de savoir pourquoi je ne l’avais pas abordée avec la délicatesse coutumière que je maitrisais en dépit de mon aversion des mondanités.
En papillonnant parmi les groupes, feignant, parmi quelques propos insignifiants, de vouloir confirmer une connaissance perdue de vue, je réussis à apprendre qui elle était. Ou plutôt ce qu’elle était ici. Elle accompagnait son fiancé, cardiologue connu à Alger. J’avais déjà croisé l’individu, son égo hypertrophié ne méritait pas de description. Était-ce une pointe de jalousie que je ressentais déjà ? En moins de cinq minutes, cette femme et sa captivante nonchalance m’avaient plongé dans une curiosité maladive de sa personne, je souhaitais tout savoir d’elle.
Elle s’appelle Saadia, un prénom tombé en désuétude. Originaire de B., elle enseigne le dessin dans une école de la capitale où elle vit depuis quelques années. Mes informateurs n’en savaient pas plus. L’un d’entre eux la qualifia même « d’un peu sauvage » ou de « provinciale », je ne sais plus, en tout cas quelque chose d’assez méprisant. Elle n’avait pas quitté son poste d’observation. Je retournais au lieu de ma découverte. Quelques mètres nous séparaient. Je la regardais maintenant avec le maximum d’élégance que tolérait ma passion. Elle regardait encore les lumières lointaines de la ville, toujours un infime sourire au bout des lèvres pleines et cet air incroyable de détachement. Son regard perdu me traversait comme la vitre derrière moi. Je m’étais senti transparent sinon invisible.
Soudain Radia, mon amie, surgit, visiblement enjouée. Dès qu’elle aperçut Saadia, elle m’entraina vers elle par le bras. Elle l’embrassa vivement et nous présenta sommairement, tout en me serrant davantage contre elle. Là, sans transition, elle la questionna :
— Alors, Saadia, c’est pour quand le mariage ? Il paraît que Salim organise tout. Tu as de la chance, un homme qui s’occupe de ces choses-là en plus de passer bientôt professeur, wech kheir * ?
Saadia but une gorgée de son verre et lui répondit d’une voix qui me fit découvrir son accent chantant qui ne la rendait que plus désirable :
— Je ne sais pas encore, puisqu’il organise tout, il faut lui demander quelle date il a choisie…
Sa réponse jeta un froid palpable entre les deux femmes. Et, dans la foulée, une pointe d’envie dans le regard de Radia, de l’envie et de l’exaspération. Je la savais admirative des exploits médicaux du fiancé de Saadia mais autre chose me vint à l’esprit. Un message subliminal en ma direction, moi qui refusais obstinément de parler mariage.
Notre trio bascula brutalement dans le silence. Saadia ne semblait en rien perturbée. Elle continuait à fixer le paysage nocturne, jetant de temps à autre des regards fugaces de froide politesse envers Radia.
Le docteur Salim ne tarda pas à nous rejoindre. Il saisit Saadia par la taille, l’embrassa sur la joue et balaya immédiatement le silence par le récit des cœurs qu’il avait sauvés les jours précédents. Radia ne tarda pas à lui emboiter le pas, évoquant quelques cas cliniques puisés de son cabinet.
Face à moi, lovée contre son fiancé, Saadia, semblait toujours absente. À cœur ouvert, je décidais de rompre notre double silence, lui confiant ma passion de la peinture et l’interrogeant sur son travail. Ses yeux me signalèrent sa gratitude. Elle me parla de ses élèves avec beaucoup d’entrain. Elle aimait son métier et comptait ouvrir sa propre école. De temps à autre, elle élevait un peu la voix, comme pour couvrir celle des deux médecins. Nous formions un drôle de quatuor divisé par deux conversations dont les propos se croisaient sans jamais se rencontrer :
— Je te promets Radia, un ventricule gauche gros comme ça !
— J’ai une petite qui est si douée, une amoureuse de Botticelli, je me demande si j’ai encore quelque chose à lui apprendre.
Une femme vint nous rejoindre. Vêtue d’une robe légère en soie, sophistiquée jusqu’au bout des ongles, la peau bronzée, elle parlait fort en s’approchant du cardiologue, l’embrassa à la limite de la commissure des lèvres. L’arc parfait des sourcils de Saadia se fronça. Comme une louve menacée, elle se rapprocha un peu plus de Salim. Je la vis se métamorphoser. Son attitude indolente s’estompa, son corps se tendit, elle posa son verre sur une table derrière elle et, de son bras libéré, serra la taille de son fiancé. La bronzée au sourire hollywoodien ne semblait pas avoir perçu la manœuvre. Peut-être feignait-elle de l’ignorer ? Elle poursuivit son rapprochement et accapara la discussion. Je me suis tu, Saadia aussi, ainsi que Radia et le toubib happé par la nouvelle venue. Nous étions devenus un quatuor silencieux accroché à la bouche de cette dernière, entièrement consacrée à Salim dans une profusion de souvenirs communs dont eux seuls détenaient les codes.
J’observais notre groupe où l’atmosphère commençait à se tendre, mes yeux centrés sur Saadia, cette femme si détachée semblait perdre ses moyens. Quelque chose se passait entre son fiancé et la bronzée. Attirance, rapprochement des visages, frôlements discrets, mains se posant sur l’avant-bras de l’autre comme pour ponctuer leurs propos d’une connivence physique.
Saadia s’excusa en souriant. Un passage aux toilettes. Radia annonça qu’elle y allait aussi. Puis, la bronzée et le cardiologue s’excusèrent de devoir me laisser. Quand mon amie revint, nous quittâmes la soirée. Dans la voiture, elle m’apprit que Saadia avait directement gagné la porte de sortie. J’essayais d’entamer une discussion sur le sujet mais Radia m’infligea ce haussement d’épaules que je connais si bien. Laisse tomber !
Après ce soir-là, je n’ai plus eu de nouvelles de la fascinante professeure de dessin. J’ai tenté en vain de la retrouver. Radia et moi n’avons pas tardé à nous séparer. C’était écrit quelque part entre son empressement à se marier et mon envie d’indépendance. Mais je suis convaincu que la fameuse soirée avait accéléré le processus. Un peu plus tard, les rumeurs de la ville diffusèrent la nouvelle d’une liaison entre le fringant cardiologue et la clinquante bronzée. Selon les mêmes sources, Saadia était retournée vivre à B.
Longtemps le désir de cette inconnue m’a consumé. Je ne cessais de m’étonner de cette obsession née en moi de manière aussi fulgurante que superficielle. Mais, plus je m’étonnais et plus je m’y livrais.
Je l’imaginais dans sa nouvelle vie, j’imaginais sa tristesse après la rupture et me questionnait sur son détachement puis sur la jalousie qu’elle avait exprimée ce soir-là. Enfin, sur la dualité que j’avais perçue en elle et qui m’interpelait. Pour la retrouver, je fis mille combinaisons de recherche sur Internet. Mais j’ignorais son nom et son seul prénom, devenu pourtant rare, associé à son métier ne générait aucun résultat. J’essayais avec l’École des Beaux-arts de Constantine, elle y avait sans doute étudié. Mais le site était bloqué. Je tentais toutes sortes d’entrées. Aucune ne s’ouvrit sur la moindre perspective.
Le soir dans mon lit, je m’imaginais voyager jusqu’à B., arpenter la ville dans tous les sens dans l’espoir de la dénicher. Mes fantasmes dépassaient vite cette étape. Je visionnais précisément nos retrouvailles sur l’avenue centrale de la ville. Nous allions ensemble visiter la région. Nous passions des heures dans les ruines de la ville romaine où, à l’abri des regards, derrière l’arc de triomphe encore debout, nous nous embrassions follement, rendant hommage aux milliers de baisers qui nous avaient précédé ici depuis l’Antiquité. Sur ses conseils, j’avais quitté mon hôtel pour louer un minuscule studio qui suffisait à l’immensité de notre passion.
Elle me racontait ses rêves et ses désillusions. Assoiffé d’elle, je sondais son corps et son esprit. Je voulais tout savoir d’elle et, plus que tout, découvrir la raison de son détachement. Ces tribulations de mon esprit à sa poursuite, me menaient vers d’innombrables suppositions car, si elle ne me cachait rien de sa personne, elle taisait tout ce qui avait suivi la fameuse soirée, me servant les mêmes haussements d’épaule que Radia.
Après sa rupture avec le brillant médecin, Saadia n’aurait pas supporté de vivre à Alger. Tout lui y rappelait leur passé amoureux. Des rues du centre où ils avaient l'habitude de flâner le weekend, aux plages où elle aimait se perdre dans l’infini de la mer, en passant par les restaurants huppés où il était si fier de l’arborer au regard des autres clients.
Je la voyais marcher à B., de son pas lent et gracieux, portant son regard langoureux sur une ville moyenne qui avait gardé son âme de gros village. Plutôt difficile quand elle avait gouté à la citadinité de la capitale et à sa relative liberté. J’imaginais encore qu’elle ne pouvait pas vivre seule et qu’elle était obligée de se loger chez ses parents. Alger lui offrait les faveurs de l’anonymat mais ici, il lui fallait un homme quelque part, jamais trop loin pour s’assurer que l’honneur de la tribu était préservé.
Au début, ce retour chez ses parents lui aurait semblé plaisant. Retrouver l’ambiance familiale, passer du temps avec sa mère, préparer de la kesra dans le patio de la vieille maison, sortir et se retrouver non plus dans d’indescriptibles embouteillages mais face aux djebels majestueux de puissance étalés au fond de la vaste plaine. Oui, ce devait être agréable au début. Jusqu’à ce que l’étouffement ne s’impose en grignotant chaque jour. À son âge, son célibat posait problème. Ses apparences aussi, vêtements, gestes et manières encore marqués par les atours d’une certaine liberté, bien qu’elle s’efforçât d’en camoufler l’audace involontaire.
Elle aurait sombré peu à peu dans une affliction profonde. Son ancienne vie lui manquait mais elle ne souhaitait plus retourner à Alger. Elle ne distinguait plus les sentiments qui se bousculaient en elle. Elle se persuadait parfois que son ex-fiancé, bien que narcissique, lui manquait aussi. Alors, dans cette douce aliénation, Saadia aimait se répéter qu’elle l’avait dans la peau.
Mais, au fond, quelque chose lui disait qu’elle n’avait jamais vraiment été amoureuse de lui. Elle aimait l’idée d’aimer et d’être aimée en retour. Peut-être avait-elle désiré UN homme et non cet homme en particulier, éprouvant la sensation de vide lorsqu’il n’était plus à ses côtés. Se greffant à ce chaos amoureux, la force de l’habitude lui aurait fait ressentir tout cela alors même qu’elle avait découvert combien Salim était odieux. Finalement, le désir avait supplanté l’amour, offrant à son corps l’exaltation qui lui avait longtemps manqué. Et, désormais, prise au piège de B., elle craignait d’en être à jamais privée.
*Quoi de mieux ?
Texte initialement paru dans le numéro Chair et papier, Edwarda


