« Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein revisited »
- Elke de Rijcke

- 5 mai
- 9 min de lecture

Depuis quelques années, il me semble que des boucles de ma vie se bouclent. J’ai exploré d’abord ce que j’appellerais des champs d’intérêt partiels mais séparés de mon existence. Plus tard, mes périples se sont élargis à des zones plus larges qui se chevauchaient. À présent je me sens prise dans un flux ‘global’ qui se ramifie à nouveau vers des champs anciens, mais irrigués différemment. Tout au long de la vie, notre instinct, nos intuitions et nos expériences émotionnelles et cognitives errent dans un espace psychique et physique spécifique, à creuser jusqu’à la mort. Il en va de même pour Le Ravissement de Lol V. Stein, et plus globalement du geste d’écriture de Marguerite Duras.
Le Ravissement de Lol V. Stein m’avait frappée comme une météorite au seuil de l’âge adulte. Je m’y étais longuement penchée dans le cadre de mon mémoire. Depuis un certain temps déjà je souhaitais revenir à Duras, pour revérifier l’impact de ses textes. Je voulais me requestionner sur ce qui m’avait retenue dans son écriture, sur mon choix de travailler sur une telle forme-contenu, mais aussi sur qui j’étais à l’époque pour me laisser happer par une voie si radicale qui a entraîné beaucoup de résistance dans l’institution où je présentais ma réflexion. Le questionnaire de Simona Crippa en fut l’occasion. J’y répondrai d’un seul élan qui me permettra de relier certaines problématiques.
Le récit de Duras sur Lola Valérie Stein se déploie comme une énigme. L’énigme, c’est ce que l’on ne peut pas connaître. C’est un non-lieu, un espace de l’errance où on dérive à l’infini. La poétique de Duras consiste à ne jamais lever le voile sur le secret. Le Ravissement de Lol V. Stein se présente d’emblée comme une succession de voiles, qui affleurent, se meuvent, se surimpriment et s’effacent pour réémerger autres et à l’infini. Le livre commence par l’évocation de la passion et du désir impérieux de Lol V. Stein pour Michael Richardson, un homme plus âgé, oisif et fortuné. L’élan amoureux de Lol sera brutalement interrompu par l’entrée en scène d’une autre femme, Anne-Marie Stretter. La démarche lente et grâcieuse de cette femme mûre d’une extrême maigreur et vêtue de noir, qui tombe dans la nuit d’un casino tel un astre sombre, déclenche une attraction magnétique chez Michael Richardson. Survient la catastrophe. Depuis le bar, Lol voit se dérouler la scène d’un coup de foudre qui ravage tout. Elle l’observe, fascinée. Lorsque le nouveau couple quittera la scène à l’aube, Lol sera entraînée dans la folie.
Cette expérience traumatique initiale va se rejouer à l’infini. Les personnages passent leur temps à observer et à interpréter la maladie de Lol, à imaginer ce qui l’a déclenchée, inventer des scénarios et se mentir. On a beaucoup de mal à identifier ce qui affecte réellement Lol V. Stein. Tout le monde tâtonne dans le noir, fasciné et animé par le désir de révéler ce qui reste caché. Car c’est bien de fascination dont il est question dans ce récit, d’un attrait irrésistible et paralysant, exercé par le regard sur une personne. Le Ravissement de Lol V. Stein met en scène un dispositif de la fascination où tout le monde se trouve entraîné. Une fascination primaire tout d’abord, qui cloue Lol à la scène traumatique initiale et la fige dans un état hypnotique entre veille et sommeil. Et une fascination secondaire, qui se répercute sur les autres personnages (Tatiana, son amie de jeunesse, et Jacques Hold, l’amant de Tatiana et de Lol). Le livre se peuple de personnages zombies prisonniers de la fascination, pris dans une seule et même problématique qui les tient subjugués.
Quelle est cette problématique ? Elle concerne la matière immémoriale du désir où baignent nos corps et nos esprits, matière cosmique qui nous traverse et dont nous sommes fait.e.s, composée d’attractions, de répulsions et de magnétismes. Duras nous parle moins de la psychose de Lol ou de la façon dont les personnages sont pris dans les filets du désir, que de la nature même du désir, de sa force volcanique (éruptive), océanique (houle noyeuse) et médusante (pétrifiante), son rythme englobant et moteur. Qu’il s’agisse du Ravissement de Lol V. Stein, de Détruire, dit-elle, d’India Song ou encore de L’Amant, l’art de Duras consiste à orchestrer des récits qui explorent la nature du désir comme une force qui nous traverse, nous tient et nous dépasse. Le désir est l’étoffe même de notre être. Indissociable de notre nature, il est notre substance constituante et constitutrice qui rejoue sa structure de manière singulière et à l’infini.
Donc plus que brisée par la scène traumatique initiale, Lol V. Stein me paraît brisée par la nature même du désir. À plusieurs reprises, les personnages disent que la scène traumatique dite ‘initiale’ ne peut être comprise comme initiale, que la maladie de Lol date de son enfance. Quoi qu’il en soit, Lol V. Stein a été ‘ravie’ par le désir. Le récit articule ce ravissement autour de deux axes croisés, pareillement désastreux : le ravissement comme rapt, arrachement brutal à la passion, et le ravissement comme fascination devant ce rapt qui s’est déroulé sous les yeux de Lol. Le ravissement comme rapt entraîne Lol dans la passivité du désir. Cette passivité s’empare de celleux chez qui le désir a été vidé de la passion. La dissociation entre désir (notre substance constituante) et passion (notre substance constitutrice) fait en sorte que Lol, écartée de la passion, ne se retrouve qu’avec la coque vide du désir. Elle tombe hors du temps et du sujet, suspendue tel un fantôme dans un état d’exaltation sans passion. Ce paradoxe entre persistance de l’exaltation (maintien du désir) déliée de la passion (objet du désir), fascine les personnages autour de Lol. Cette fascination les conduira à un point où ils oscilleront à leur tour entre rapt (évidement du sujet et du temps) et ravissement (extase, transport, enchantement).
Le ravissement vécu comme rapt projette Lol dans une temporalité de l’excès si radicale qu’elle lui interdit toute forme d’expérience. L'essentiel du récit s'attache à décrire une expérience de l'insensibilité, du zéro de l’âme, du corps et de l’esprit, et cela malgré la douceur de Lol. L’intérieur de Lol est vide. Jusqu’à sa rencontre avec un deuxième homme, Jacques Hold, Lol n’existe qu’en tant que surface extérieure, caractérisée par une attitude névrotique (souci obsessionnel de l’ordre) et par l’adoption d’une identité d’emprunt, fluctuant dans un temps morcelé, sans contenu et sans véritable séjour. Duras déploie à travers le personnage de Lol un désœuvrement au-delà du désespoir, une souffrance au-delà de la souffrance (Lol a tellement souffert qu’elle ne souffre plus).
Le lecteur n’y échappe pas non plus. Il peut facilement se laisser induire en erreur par les personnages autour de Lol qui se trompent sur les raisons de son ravissement (attribué à la trahison de Michael Richardson). Dix ans après l’événement, Lol dit de façon presqu’inaperçue qu’on s’est trompé sur les raisons. Celles-ci sont à chercher dans le second sens du titre, dans le ravissement comme fascination devant la passion qui s’est annulée sous ses yeux. Le livre est un dispositif de regards et de suppositions qui se questionnent sur le ravissement, sans toucher le fond de la question qui est le regard de Lol elle-même. Car Lol V. Stein ne s’est pas effondrée à cause du rapt de l’objet de son désir, mais parce que le couple Richardson-Stretter a été enlevé à son regard au moment de quitter la piste de danse. Aussi longtemps qu’elle les voit danser, Lol se trouve dans un triangle viable qui lui permet de se substituer à Anne-Marie Stretter et de continuer à se rapporter à Michael Richardson. C’est dans la destruction de cette figure triangulaire ― le rapt du couple à la scène de son regard ― que se situe le véritable trauma qui provoque la brisure de Lol et la désocle.
La fascination devant la passion brisée, couplée à l’apparition/disparition du nouveau couple, éternise Lol dans un état d’exaltation sans passion. Un état de désir exalté vidé de sa passion. Dans La vie matérielle, Duras dit que Lol « a été arrêtée là ». Dorénavant, Lol V. Stein aura besoin de cette triangulation pour continuer à lier désir et passion. Le triangle est la figure à travers laquelle son exaltation peut redevenir vivante. Quand Lol revient dans sa ville natale, lieu du drame et séjour de son amie d’enfance Tatiana, elle se lance à la poursuite d’un homme qu’elle confond avec Michael Richardson. Celui-ci se promène pour aller à la rencontre d’une femme qui descend d’un bus et qui est, à son grand étonnement : Tatiana Karl. Sans dévoiler ses enjeux, Lol renoue avec Tatiana Karl dans le but d’épier les amants dans leur chambre d’hôtel depuis un champ voisin. À travers un regard à distance, Lol essaiera de réactualiser la triangulation initiale pour rouvrir son désir à la passion par l’intermédiaire d’une autre femme, à laquelle elle se substituera imaginairement. Une machination complexe, nécessitant intermédiaires et entraînant effacements et substitutions. Lorsque l’amant de Tatiana, qui n’est pas Michael Richardson mais un certain Jacques Hold, se trouve à son tour ébloui par Lol, il lui confie qu’il n’aime pas Tatiana d’amour et pourrait facilement l’abandonner. Mais Lol le supplie de ne pas quitter Tatiana, car elle ne pourra aimer Jacques Hold qu’à travers le jeu de la substitution et du désir à distance.
Duras traduit cette problématique à travers une forme que je continue à trouver magistrale. Sa mise en récit est une succession de surfaces miroitantes projetées sur des individus, des maisons, des conversations, le déroulement du temps lui-même. Les personnages, leurs habitats, leurs dialogues et leurs pensées sont le jouet de la matière anonyme du désir où ils s’attirent, s’écartent et se réfléchissent : leurs illuminations, éclats, pertes, transferts, effacements et substitutions, tout est pris dans le champ quantique du désir, tout participe du même jeu de miroirs. Une des choses qui m’a le plus frappée dans la mise en récit, c’est l’orchestration des instances d’énonciation qui se relaient, se superposent, s’effacent, spéculent, et se trompent volontairement. La problématique complexe du ravissement infuse le contenu et la mise en forme du livre. Désirs, personnages, regards, pensées et dialogues circulent dans un récit où tout se reflète et se renvoie la balle, où tout contamine tout, maintenant la question du ravissement ouverte. Et plus le récit avance, plus le rythme des jeux de miroirs s’accélère.
Les jeux de miroirs se répercutent aussi sur le nom des personnages. Le nom de Lol V. Stein est brisé au milieu par un V, un triangle inversé et ouvert. De part et d’autre du triangle, il y a LOL (un miroitement fermé où la lettre l se colle à un zéro interstitiel), et STEIN (signe de la pétrification, de la mise à mort de la passion). Au fur et à mesure qu’on avance dans le livre, on comprend que le nom de Tatiana Karl, miroir antithétique de Lol ou projection psychotique, est une succession d’éclats miroitants autour de la lettre a, celle qui a été enlevée au nom de Lol (prénommée initialement Lola). Michael Richardson, personnage fantomatique et homme-signe, contient les noms de Lol V. Stein et de Tatiana Karl à travers les lettres l, o, e, i, ch, a et r. Jacques Hold, réactualisation de Michael Richardson et amant de Tatiana comme de Lol, reflète les trois personnages par son a (Tatiana, Michael Richardson), son ch (Karl, Michael Richardson), et son ol (Lol). Détail important : Hold se termine par un d, première lettre du mot désir ― le d d’un désir qui a été arrêté dès le départ, n’a pu s’épanouir et est condamné à se répéter à l’infini.
Les phrases et les silences du récit sont pris dans la même problématique. Ils sont communs, à la fois anonymes et particuliers, n’appartenant à personne. Le langage de Duras atteint droit dans la cible par un style à la fois franc, brutal, doux, mélancolique, excessif et anaphorique. C’est un style pluriel, simple au premier abord mais complexe en réalité, un style taillé jusqu’à l’os, à répétitions articulées telle une fugue infinie. Un style nocturne aussi, hanté par une lumière fantomatique qui crée un profond désarroi chez le lecteur, entraîné lui aussi dans une expérience de la limite. Ce qui m’a beaucoup intéressée en relisant Duras, c’est que son écriture n’est pas envisagée comme une expérience de salut (la vie détruite/destructrice de Duras en témoigne), mais comme un geste qui se remet au désarroi même de la vie. Son écriture déploie le geste d’un désœuvrement profond, ondulant comme une vague qui affleure jusqu’à un dire, pour se noyer à nouveau dans un silence jamais silencieux. Une écriture qui lance le.a lecteurice dans l’espace éclaté de l’errance dont iel risque de ne jamais pouvoir sortir.
J’ai retraversé Le Ravissement de Lol V. Stein comme un livre qui m’a semblé relever de l’enquête, du témoignage faux/vrai, de l’hantologie et du thriller, déclinés à travers un langage aux frontières de la prose, du théâtre et de la poésie. C’est l’originalité de l’écriture et de la mise en récit, mêlée au propos radical sur la nature du désir, qui m’ont animée jadis à préférer Le Ravissement de Lol V. Stein à une myriade d’autres œuvres littéraires possibles. C’était Le Ravissement ou rien, pas de plan B. Ce livre a été au départ de mes ambitions d’écriture et de recherche. Le relire aujourd’hui m’a permis de déchiffrer avec clarté les motifs de mon choix avant tout intuitif à l’époque. C’est que Le Ravissement de Lol V. Stein a été le premier livre à travers lequel j’ai pu me représenter des événements dont j’ai été l’observatrice pendant mon adolescence, ouvrant l’espace de la triangulation, du désir brisé, un labyrinthe à miroirs incitant à des interprétations et à l’imagination, un espace de l’errance et de la gémellité, de l’hybridité et de la contamination, du silence, de la fascination et de la hantise. Traits qui sont au centre de mon écriture poétique.
avril 2026
Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein, Paris, Gallimard « Folio », [1964] 1976, 191 pages, 7,60 euros.


