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Rachida Brakni : Kaddour

  • Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
    Christiane Chaulet Achour
  • il y a 1 heure
  • 11 min de lecture

Rachida Brakni (c) DR
Rachida Brakni (c) DR

La conjonction Algérie/père sous la plume d’une fille est assez fréquente dans la littérature française pour ne pas nous étonner quand on découvre Kaddour de Rachida Brakni. Dans son récit, se joue un lamento musclé au moment de la disparition du père qui rappelle des récits antérieurs et, en particulier, l’un d’eux de 1989 qui vient d’être réédité, Une fille sans histoire de Tassadit Imache. Ces œuvres nous invitent à réfléchir à leur place et à leur pérennité dans la littérature française.

 


 

Kaddour est le nom qui apparaît comme titre sur la couverture du premier récit publié par Rachida Brakni. Premier récit mais nom d’autrice célèbre dans d’autres secteurs de la culture où l’on trouve plus habituellement ces noms venus du Maghreb. Kaddour est fortement connoté « arabe » en France. Cela n’est pas sans rappeler ce que disait Leïla Sebbar, il y a bien des années à propos de son premier ouvrage de fiction, Fatima ou les Algériennes au square (1981), d’éprouver beaucoup de satisfaction à inscrire ce prénom arabe dans la littérature française.

 

A Minh Tran Huy, dans Madame Figaro début mars 2024, Rachida Brakni a déclaré : « Je suis une transclasse, ma vie est très différente de celle de mes parents ». L’usage de ce qualifiant est différent du qualifiant dont Annie Ernaux a fait sa marque de fabrique, « transfuge » ; Annie Ernaux dont elle cite La Place comme récit qui l’a marquée. Admettons. Il nous semble surtout que ce récit vient enrichir les parcours de vie écrits par des enfants d’émigrés en France, émigrés venant essentiellement d’Algérie. Difficile alors de faire l’économie de l’Histoire entre les deux pays.

 

La quatrième de couverture donne le sujet de ce texte : texte autobiographique dont l’écriture a été suscitée après le décès du père en août 2020. Il se décline en cinq journées, de l’annonce du décès au départ du corps pour l’Algérie, du 15 au 19 août 2020. Chaque récit de journée se fait de plus en plus court en une construction intéressante que nous allons découvrir, en nous attardant sur le décryptage de la première journée avec ses liaisons et ses décrochages.

 

Elle raconte combien l’annonce du décès provoque une déflagration dans le corps et l’esprit de la narratrice et l’impossibilité qu’elle vit de ralentir la marche funèbre : « Eric m’enlace dans ses bras puissants. Il forme un garrot pour juguler la crevasse mais il ne fait qu’évider un peu plus mes entrailles et mettre à jour ma chair à vif ».

Toute entière au souvenir du père, la narratrice tente de le retenir car la solitude du décès isole totalement du monde : « Je me lance à ta poursuite mais tu te dérobes. La mort aux trousses, tu ne cesses de te déployer et de modifier ton apparence. Ralentis la cadence. Laisse-moi au moins le temps de fixer ton image avant qu’elle ne m’échappe à jamais. Je cavale, je te talonne comme dans les westerns dont nous nous abreuvions lorsque j’étais enfant, nous réjouissant quand les Indiens remportaient une victoire ; sans savoir, nous savions qui étaient les vrais sauvages.

Dans cette chevauchée débridée, je ne fais que t’effleurer, c’est furtif mais je n’abandonne pas pour autant ».

 

Elle prend conscience, elle qui a si souvent jouer la mort et le deuil sur scène, qu’entre le jeu et la réalité de la vie, le fossé est immense. Saura-telle faire ce qu’il faut faire en la circonstance : « va-t-on nous laisser faire le voyage en Algérie alors que les frontières entre les deux pays sont toujours fermées pour des raisons sanitaires ? » Cette inquiétude et l’irruption du pays natal dans la narration marquent le déclenchement des souvenirs qui redonnent vie, progressivement et au fil des pages, à la vie familiale et au pivot central que le père a représenté. Le premier souvenir sur lequel elle revient avec force détails est le départ l’été pour le pays, en Peugeot 505, de France en Algérie. La description est précise et savoureuse : celles et ceux qui ont vécu ces voyages ne peuvent qu’être complices. Elle s’interroge : que signifiait ces voyages et l’excitation qui les accompagnait ? :

 

« N’était-ce pas une façon de prendre un nouveau départ ?

Effacer à coups d’éponge et de seau d’eau toutes traces de l’année écoulée pour se persuader que cette fois-ci sera la bonne ? Un aller simple, un ticket aussi précieux que les trois numéros magiques d’un tiercé gagnant ; ce retour au pays tant désiré n’est pas une chimère, il est accessible, à portée de main et tant pis si au fond de soi on sait que ce n’est plus possible car dorénavant il y a les enfants. »

 

Au pays, les parents sont visités, honorés, ils sont « l’incarnation de la réussite. […] Pourquoi révéler la face sombre de votre condition d’immigrés ? » Avec doigté, La narratrice évoque le rêve impossible du retour au pays. On pourrait, d’ailleurs, s’interroger sur l’absence de « cahier d’un retour au pays natal » dans la littérature algéro-française ? Si le père rêve de retour, cela explique son refus puis sa mauvaise volonté de l’achat d’une maison en France ; cela explique aussi tous les cadeaux emportés et le silence sur la vie réelle du travailleur immigré en France. Le passage qui l’exprime est très sensible :

 

« Tu n’évoquais que rarement ton quotidien. Tu ne parlais jamais de ta condition de travailleur. Ta seule embardée concernait le froid glaçant, anesthésiant des hivers rudes. Cette évocation résume à elle seule ta vie en France.

Et le rire, en bandoulière comme un vêtement chaud dont on se pare, un baume au cœur ».

 

Le récit des souvenirs est interrompu assez brièvement par des apartés sur le voyage en train du Sud à Paris, en plein mois d’août post-covid. Puis c’est l’arrivée à la maison, le flash sur un homme assis dans le jardin et dont on saura, quelques pages plus loin qu’il est l’imam qui va prendre en mains le déroulé de la cérémonie : « Il est assis à l’ombre du figuier. Il se dégage de sa personne une autorité naturelle contrebalancée par la douceur de son regard. De sa main droite, il égrène un chapelet, ses lèvres remuent à peine, comme si à travers sa psalmodie il cherchait à me révéler un secret. Dans la tragédie qui se joue, il est le coryphée ». En ces temps d’islamophobie active, c’est un portrait tout en positivité qui va à l’encontre des clichés.

 

Elle sait qu’elle doit obéir à la volonté de son père d’être enterré en Algérie, volonté qu’elle n’a pas comprise d’abord et qu’elle a dû accepter. Elle rappelle alors que cet homme n’a jamais voulu prendre la nationalité française. C’est, pour elle, « les conséquences tragiques du 17 octobre 1961 » : son père était parmi les manifestants. Prendre la nationalité française ?

 

« Ça changera quoi ? J’aurais toujours ma tête d’Arabe ! »

Pardonne-moi, je dois reconnaître que tu as parfois fait preuve de variations : « Bicot. Bougnoule. Raton. Fellagha. Crouille ».

 

Par la suite, dans les papiers gardés précieusement par la mère, Rachida découvre la carte d’électeur algérien de son père, sa façon à lui de faire toujours partie de la communauté nationale alors que dans le pays où il vit et travaille il n’a pas le droit d’exercer sa citoyenneté.

Vers la fin du récit, elle rappelle une des colères de son père quand elle a été contactée par une réalisatrice pour un film sur une famille de Harkis. Il n’acceptait pas que sa fille prête sa voix à ces « traîtres ». Encore une fois, Rachida Brakni ne craint pas d’aller à contre-courant du discours habituel en France sur les harkis. De la même façon, en début de récit, une remarque, en passant…, donnait une appréciation de l’indépendance inhabituelle dans le récit franco-algérien où il est, de bonne guerre…, de laisser entendre réserves et déceptions sur l’indépendance « ratée » ; c’est la conclusion de la très belle parenthèse consacrée à la tante Zohra qui se raconte en présence de sa nièce, au rythme de sa machine à coudre. La narratrice conclue :

 

« L’indépendance de l’Algérie ne libère pas seulement le pays, elle libère également Zohra du joug de son mari qui se fera assassiner en ce jour historique pour ses accointances avec le pouvoir français. Portée par la clameur su peuple et les youyous de la victoire, elle versera des larmes de joie ».



Elle rappelle aussi la pudeur et la retenue du père et la difficulté qu’elle a eue à lui présenter l’homme avec lequel elle vivait, lors d’un séjour à Tipaza – près de Sidi Rached, lieu de l’origine familiale –, où elle tournait un film. On peut apprécier des flashes très suggestifs sur Tipaza – ô miracle, sans citer Camus… merci Rachida Brakni !... Elle rappelle alors sa déception au collège, dans sa recherche d’Histoire, du très court chapitre sur la décolonisation et du conseil de lecture de sa prof. de français à laquelle elle a demandé un titre d’auteur algérien… qui l’a vivement incitée à lire L’Etranger :

 

« Je tique sur le nom qui ne me paraît pas très algérien, mais emportée par mon excitation je cours à la bibliothèque emprunter cet étranger et m’empresse de le lire. J’espère y percer enfin le mystère de mon identité. Quelle ne fut pas ma déception… A mesure que j’avance dans ma lecture, ma colère croît mais je n’abandonne pas pour autant, j’irai jusqu’au bout !

Je me sens trahie par ma professeure. Je cherche en vain des réponses et elle ne trouve rien d’autre que de me coller entre les mains un livre dépeignant une Algérie sans Algériens, mis à part une prostituée reléguée à un second rôle et deux hommes violents à qui on a retiré toute identité, toute humanité en ne les nommant que « l’Arabe », qui sonne comme un crachat. Ce crachat, je le prends pour moi, j’en ressens l’amertume visqueuse et poisseuse ».

 Elle précise tout de même qu’elle a découvert plus tard Césaire, Fanon et tous les autres, de Kateb Yacine à Assia Djebar.

 

Le suivi du déroulé de cette première journée permet de bien prendre la mesure de la diversité de la narration qui, néanmoins, ne perd jamais de vue son sujet : le père et sa vie de travailleur immigré qui a donné toute sa force de travail à la France et qui, en retour, a eu « cette vie de merde » (qui) « a brisé (s)on corps et fracassé (s)on cœur ».

« A la question : « comment allez-vous, Kaddour ? », tu répondais invariablement : « Le moteur, ça va. C’est la carrosserie qui est bonne pour la casse ».

 

Cette origine algérienne qu’elle revendique sans en faire un drapeau l’a mise, avec les journalistes, dans des situations où le racisme le disputait au paternalisme, sa version light. Avec un nom pareil elle ne pouvait avoir qu’un père tyrannique et donc son métier d’actrice était incompatible avec ce qu’elle était : « Je percevais dans leur regard de la surprise, voire de la déception, parce que je ne collais pas à l’image qu’ils se faisaient de NOUS ». Pour certains, la question suivante était : « alors, vous êtes kabyle ? » … Elle se rêve un temps, fille d’Omar Sharif et de Dalida, entrant ainsi dans le camp des nantis : « il ne s’agissait pas de me renier mais d’observer et scruter les effets d’une telle déflagration. Le mépris de classe et les préjugés de race auraient laissé place à la déférence due à mon rang ».

 

Encore une fois, on savoure, page après page, dans ce récit de deuil, la faculté de la narration à dire et à dénoncer avec légèreté, précision et humour la place de « l’Arabe » dans la société française : « On dit que l’habit ne fait pas le moine. Certes… mais il permet de rentrer dans le monastère ». Elle évoque encore un autre journaliste s’étonnant qu’elle sache dire des alexandrins : « Points de suspension, toujours ; Il n’est pas question d’éluder, elle les aligne toutes les unes derrière les autres : Pour une arabe ? Pour la fille d’une femme de ménage et d’un chauffeur routier ? Pour une Française de seconde zone ? Sinon pour quoi d’autre ? »

 

Au fil des journées racontées, se dessine de plus en plus nettement le portrait du père dont on peut noter les passages les plus marquants sans en épuiser la richesse :

 « Chez nous, la pudeur est un langage. Une attitude, un rapport à l’autre pour préserver sa liberté et pour ne pas brusquer l’intime. Une grammaire qui nous est propre. Une science que je peux déchiffrer dans la gamme chromatique de tes yeux verts ; dans la rigidité ou la souplesse de ton corps ; dans les moindres inflexions de ta voix – le rythme, le ton, l’hésitation, le silence, le souffle même. Rien ne m’est étranger ».

« C’est vrai que, à l’exception de la moustache, tu es le portrait craché de Louis de Funès. Les yeux, le nez, le dessin des sourcils, les lèvres minces, le front haut et le crâne dégarni ceint d’une couronne de cheveux fins, ainsi que le caractère – du moins ce qu’il en ressort à travers ses films ».

 



Archive familiale

 

Elle évoque aussi son « évolution » linguistique provoquée par Djamila la petite dernière, qui l’incite à parler en français alors qu’avec elle, il ne parlait qu’en arabe. Rachida est bouleversée par ce constat : « sous mes yeux, un corps étranger a fait irruption dans notre sanctuaire ». Suit toute une réflexion passionnante sur les usages des deux langues.

 Le corps du défunt est transporté par avion mais sans aucun accompagnement familial pour cause covid. Jouant sur les noms des aéroports, la fille aînée constate : « tu vas passer des mains de Charles de Gaulle à celle de Houari Boumédiene en survolant une dernière fois la Méditerranée ». « Toi l’Arabe, tu ne veux pas être enseveli dans cette terre sur laquelle tu as déversé ta sueur sans jamais te plaindre, travaillant d’arrache-pied […] Toi Kaddour, tu ne veux pas être enseveli ici. Il n’y a plus rien à grignoter, pas même tes os ».

 

Kaddour est un récit très attachant et rendant compte avec beaucoup de finesse d’une algérianité vécue et transmise, sans œillère, dans une famille de l’émigration en France. Dans Le Figaro du 10 mars 2024, Mohamed Aïssaoui écrivait que Rachida Brakni élève à son père « un magnifique tombeau littéraire. Un hommage à un invisible et un taiseux qui a la force d’un devoir de mémoire et une portée universelle ». Pour la portée universelle, je ne sais ce qu’on peut en dire mais pour « le devoir de mémoire », il est certain qu’après tout ce qui a été dit sur l’immigration au moment des débats de la loi Darmanin, lire un tel récit remet les pendules à l’heure et rappelle la réalité des faits.

 

En des temps où l’on parle beaucoup d’intégration, l’intégration qu’il faudrait ici obtenir, est celle du droit à l’imaginaire partagé, pour ces écritures de la zone « rouge » ou « grise ». Combler, comme pour d’autres corpus littéraires mis à l’écart, ce déficit d’imaginaire. Ce corpus « intégré » des littératures des descendants de la colonisation/décolonisation serait une manière de participer aux recherches, courantes dans les études nord-américaines, sur les productions des littératures des minorités culturelles remettant en cause une construction hégémonique de la nation, par leur affirmation d’une double identité. Ce serait accepter que la littérature française, dans sa diversité, soit appréciée comme une littérature métisse, aux multiples et riches référents identitaires.

Rachida Brakni arrive dans ce champ avec des atouts que n’avaient pas les auteurs que je viens d’évoquer. Sa notoriété dans le cinéma et le théâtre est assurée : cela permettra-t-il à Kaddour de survivre à une lecture ponctuelle et éphémère. Faïza Guène attaque sans masque :

 

« Voilà ce que nous avons en commun, nous les filles.

Nous, leurs filles. Nous avons les mots qu’ils n’ont pas eu. Nous portons le même chagrin, celui de les savoir disparus ou en train de s’effacer. Nous partageons une impuissance insupportable. Est-ce vain de vouloir inscrire nos pères dans l’Histoire ?

Est-ce que nos mots vont pouvoir les réparer ces grands silences entre eux et nous ? »

 

Ce sont ces vraies questions à l’acte de création, en lien intime avec l’Histoire, toute l’Histoire, que nous posent ces récits et non – ou pas seulement – la méritocratie républicaine qui a permis à certaines de sauver leur peau !

 

 




Rachida Brakni, Kaddour, Stock, 2024, 196 p., 19,50€

 


 

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