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Philippe Beck : Remarques sur la nécessité d’états généraux de la littérature et de la poésie


Philippe Beck © Philippe Matsas / Opale / Leemage / Flammarion


Notre époque semble refuser ce qui s’appelle, d’un mot effrayant, la pensée. Mais la pensée n’est rien d’autre que la faculté de peser les raisons d’être. Ce qui a lieu ne trouve pas sa justification dans la réalité qui lui a été consentie. Une réalité, une époque se construisent selon des intérêts déraisonnables ou bien raisonnables.

Il va sans dire que la littérature et la poésie, heureusement pour elles qui prennent au sérieux ce signe de perfection en l’homme appelé langue ou langage, sont, le sachant ou bien sans le savoir, des œuvres de pensée. Chacun pense, inévitablement, pour le meilleur ou pour le pire. L’évaluation d’une époque est à la portée de chacun. Les écrivains ne sont pas supérieurs aux contemporains qu’ils fascinent ou qui les ignorent. Les contemporains n’ont pas un vain désir de littérature. La sentimentalité n’explique pas tout. Les contemporains partagent une époque, et se comportent à raison de leur goût pour la suite des phrases raisonnables qui peuvent orienter dans le monde. On a compris que les écrivains sont, essentiellement, des contemporains. Ils partagent un même temps. Ce partage – sans parler d’une communauté ou église invisible – suppose l’échange, le débat, qui est la condition de possibilité du fameux dialogue. Il est évident que l’époque de la communication paralyse le dialogue. Ce diagnostic peut être contesté ou faire débat. Il n’en reste pas moins que l’atomisation a des conséquences ruineuses : chacun compose ses phrases dans son coin, rêve d’échanges fructueux, dont le modèle se trouve ailleurs (par exemple en peinture, quand Picasso discutait Braque et réciproquement, dans un même lieu de travail et de vie). Or, il se trouve que l’époque semble désireuse, non seulement d’efficacité utilitaire, mais d’évaluation dans l’esprit de cette efficacité. Il a récemment été question d’interdire à un enseignant d’écrire en même temps. Il est temps sans doute de rappeler la précieuse distinction entre le métier et la profession. L’écrivain de métier peut exercer une profession qui s’enrichit du métier (et réciproquement). Ainsi un enseignent bénéficie-t-il parfois de la pratique d’écrire. Peut-être même est-il devenu enseignant à cause d’une possibilité d’écrire. Ses élèves ou étudiants bénéficient à leur tour, serait-ce indirectement, d’une connaissance intime de l’objet considéré pédagogiquement (ici, la littérature et, conjointement, la poésie).

Ces notes préparatoires ont pour but de lancer le débat sur la nécessité d’organiser dans l’urgence raisonnée des États généraux de la littérature et de la poésie. L’idée même semble en être tombée aux oubliettes. Il apparaît désormais qu’une telle « manifestation » est le seul moyen de rendre possible l’âpre et juste discussion entre les contemporains écrivains ou écrivants, les critiques ou enseignants conscients des obstacles aux efforts de pensée dans un même temps. Il ne s’agit pas seulement de dresser un bilan d’activités. Il s’agit de relancer la réflexion malgré l’individualisme souvent involontaire, « seconde nature » dirait La Boétie. Au moment où la Maison des écrivains de Paris se préoccupe avec constance et passion de trouver une place pour les Écrivains à l’École en général (y inclus l’Université), on peut proposer notamment d’élaborer, dans le cadre des États généraux, une « Charte pour la validation institutionnelle des œuvres transversales ». S’agissant de l’ « évaluation » ou de l’appréciation de la recherche de chacun, il s’agirait de travailler communément à faire reconnaître les œuvres littéraires comme œuvres de recherche dans l’enseignement de la littérature et des sciences humaines. Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres, si et seulement si on admet la distinction entre le métier et la profession, renonçant à tout purisme, « romantique » et anti-intellectuel (populiste). Il va de soi que l’effort pour aider ceux qui écrivent sans enseigner, ceux qui enseignent sans écrire, doit être soutenu avec la même constance et la même passion qui peuvent inspirer le projet évoqué ici (le Centre national du Livre notamment trouve sa raison d’être dans l’aide à tous ceux qui veulent savoir que l’écriture est, en chacun, l’instance de discussion du monde comme il va).

Les modalités de la « manifestation » appelée ici « États généraux » en raison de l’urgence et de la gravité d’une situation parfois oubliée dans l’agréable divertissement qui apaise sans aider, doivent être définies collégialement, au plus vite. Il est heureux que des gens aillent aux lectures et aux spectacles. Il peut être heureux que des gens réfléchissent en même temps aux moyens de changer la donne. Orphée notamment a besoin de penser.


?, 2009





Dernier livre paru : Philippe Beck, Ryrkaïpii, Flammarion, "Poésie", février 2023, 296 pages, 20 euros

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