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  • Photo du rédacteurNicolas Tellop

Signes de vie


Illustrations par Adrien Demont © Musique de Tio Madrona


A l’occasion de la quinzaine de la nouvelle de Collateral, Nicolas Tellop offre à nos lectrices et nos lecteurs une nouvelle inédite.


« Vous savez, ici, vous ne trouverez pas grand monde qui se souvienne de cette époque. »

Derrière son comptoir, le patron d’El Rincon regardait Sebastian avec sévérité. Il en fallait du courage au jeune homme pour ne pas battre en retraite et abandonner sur le champ ses recherches. Mais, au bout de trois semaines d’investigations infructueuses, l’étudiant se devait de jouer sa dernière carte le plus dignement possible. Les archives municipales ne lui avaient rien appris : elles avaient été détruites au début de la guerre civile, en 1936. Les Phalangistes en avaient fait un feu de joie, célébrant ainsi l’avènement d’une ère nouvelle. Les rédactions des quotidiens El Correo de Andalucía et ABC de Sevilla n’avaient pas aidé davantage le jeune homme, puisque rien de ce qui précédait 1939 n’avait été conservé, y compris parmi le personnel. Et puis, il y régnait une effervescence qui rendait l’entreprise de Sebastian tout à fait anecdotique : la priorité revenait au soutien des mobilisations sociales antifranquistes et aux enquêtes politiques qui attiraient de plus en plus l’attention de la sûreté d’État. On avait bien fait comprendre à Sebastian que le cinéma muet n’était pas à l’ordre du jour. Il s’était alors reporté sur les théâtres et salles de spectacles qui, à l’époque, projetaient des films. Dès le commencement de ses investigations, le jeune homme avait appris que l’inauguration du premier véritable cinéma de Séville ne remontait qu’à 1925, et celle dont il cherchait la trace avait disparu l’année précédente. Il devait donc s’orienter vers les endroits qui, avant cette date, hébergeaient par intermittence le cinématographe. Il visita d’abord le Teatro Cervantes, devenu depuis lors un authentique cinéma, puis ce fut le tour du Teatro San Fernando, le premier à avoir installé l’électricité. Mais aucun d’eux n’avait conservé quoi que ce soit. Ce fut donc au tour des salles de spectacles, cafés cantantes et autres salons de divertissements, qui, dans ces années-là, proposaient aux noctambules des projections cinématographiques. Mais, le Salón Imperial, le Salón Moderno, le Salón Llorens, le Modelo, le Pabéllon Sevillano, le Gran Cine Chicón et tous les établissements qu’il avait listés en consultant des publicités d’époque avaient fermé leurs portes. Sebastian n’avait pas eu davantage de chance auprès des bibliothèques de Séville. Sa piste s’arrêtait là.

Un soir, dans un café, à moitié ivre de désespoir (l’autre moitié était imbibée de boisson), Sebastian avait entendu un vieil homme raconter son jeune temps, notamment ses croustillantes aventures sentimentales pendant l’exposition ibéro-américaine de 1929, réputée avoir fait entrer Séville dans le XXème siècle. Son voisin de pochetronnerie, hilare, avait réveillé Sebastian de son marasme, d’abord en lui assénant une vigoureuse claque dans le dos qui l’avait fait tousser jusqu’au bout de la nuit, et puis en lui hurlant aux oreilles : « Ces vieux cons sont la mémoire de Séville, gloire à eux ! » Quand il eut fini de tousser, Sebastian prit la résolution d’écumer tous les bars et autres bodegas de la ville pour fouiller ce qui semblait perdurer de cette mémoire. Méticuleux, l’étudiant avait mis toute sa méthodologie universitaire au service de la cause. Muni de son plan, il quadrillait les différents quartiers de Séville tous les jours à partir de 5 heures de l’après-midi. Il n’achevait ce consciencieux pèlerinage qu’aux dernières heures de la nuit, fatigué de ses propres questions et alcoolisé comme un alambic de contrebande. Et chaque jour, il émergeait au milieu de l’après-midi, sa tête résonnant plus fort que tous les clochers de Séville réunis, la bouche plus pâteuse que le limon du Guadalquivir et les yeux incapables de supporter la lumière du soleil qui s’infiltrait pourtant avec insistance à travers les lames du volet de sa chambre d’hôtel.

« ¡ Ay, que dolor ! C’est décidé, j’abandonne… »

Ces mots, ils les murmuraient au réveil en un authentique cri du cœur. Et pourtant, deux heures après, il redescendait en se promettant, du moins, de ne commencer à boire qu’après le soir tombé. C’était sans compter sur l’inflexibilité de ses interlocuteurs, qui ne daignaient parler qu’à la condition d’une consommation sérieuse. Comme Rodrigo Diaz de Vivar autrefois, Sebastian était mu d’un sens du devoir qui tutoyait l’héroïsme. À l’université de Madrid, son professeur en Études et Histoire Culturelles l’avait averti : la réussite de sa thèse reposait en grande partie sur les résultats de cette enquête. Et puis, Sebastian devait également montrer à son père sa capacité à réussir dans le domaine qu’il s’était choisi. Il n’avait donc plus le choix. Pour compléter son mémoire intitulé « Corrida et cinéma, le spectacle en miroir », il lui fallait, au péril de son foie et de son teint frais, retrouver la trace des films Sol y Sombra et La Tierra de los Toros, ainsi que, idéalement, leur autrice. Chacun peut constater qu’un jeune homme épris de 7e art n’avait pas toujours une vie facile dans l’Espagne de 1974.

L’étudiant en était là lorsqu’il pénétra dans El Rincon, situé au milieu du quartier de Triana, de l’autre côté du Guadalquivir. Il avait tout d’abord commandé un verre de lait, car il avait lu quelque part qu’il s’agissait d’un remède infaillible contre la gueule de bois. Mais, comme les jours précédents, cela n’eut pour seul résultat que d’attirer sur lui l’inimitié du barman et des quelques consommateurs présents au comptoir.

« Vous savez, ici, vous ne trouverez pas grand monde qui se souvienne de cette époque », avait dit le patron, sourcilleux, quand le jeune homme avait commencé à poser ses questions.

« Je cherche quelqu’un qui se souvienne d’une actrice française venue tourner des films dans la région. Elle était également réalisatrice, scénariste… un peu tout, en fait. Elle avait eu une relation avec un torero connu, à l’époque : Antonio Cañero…

—    Eh, mais c’est la lubie à Pepe ! s’exclama gaiment un client.

—    Pepe ?

—   Mais oui, ajouta un autre. Il nous casse les esgourdes depuis toujours avec cette histoire !

—    En effet, confirma, flegmatique, le patron d’El Rincon. Jose est votre homme.

—    Quelle fantastique nouvelle ! s’enflamma Sebastian. Où puis-je trouver ce Jose ?

—    Au fond de la salle… Je vous y mène. »

En jetant son essuie-main par-dessus l’épaule, le patron fit le tour du comptoir et invita Sebastian à le suivre. Un des clients l’arrêta.  

« Mais vous savez, dit-il en désignant le verre de lait que Sebastian tenait à la main, ce n’est pas avec du jus de pis que vous allez faire parler ce client-là ! »

Sebastian disparut dans l’arrière salle, abandonnant parmi les éclats de rires ses derniers espoirs de rester sobre ce soir-là.

Le patron s’était déjà arrêté devant une table où un vieil homme dégarni, le visage osseux et la moustache parfaitement dessinée, lisait le journal.

« ¡ Hé, Pepe ! »

À ces mots lancés par le barman, Pepe leva vers son interlocuteur des yeux étonnamment vifs, dont l’éclat rappelait ceux des enfants qui s’apprêtent à recevoir un cadeau.

« Il y a là un mocoso qui aimerait te parler de ta star de cinéma… La Française… ajouta le patron en désignant Sebastian.

—    Qu-qu-qu-quel-qu’un qui se sou-sou-souvient de Mu-mu-mu-musadorée ? répondit Pepe en posant un regard ravi sur Sebastian.

—    Voilà ! Je vous laisse discuter tous les deux. Un autre verre de vin, Pepe ?

—    A-a-a-avec j-j-j-joie ! »

Sebastian passait de l’excitation à la plus complète consternation. Alors que le patron s’éloignait déjà, le jeune homme l’arrêta pour lui parler à voix basse.

« Mais… Vous ne croyez pas que ça va être compliqué de le faire parler ?

—    Parce qu’il bégaie ? répondit le barman d’une voix beaucoup trop forte. Pensez-vous ! Vous savez ce qu’on dit sur les bègues lorsqu’ils chantent ? Pepe, c’est pareil : quand il raconte ses histoires, il ne bégaie plus du tout ! »

Pas convaincu, Sebastian tendit son verre de lait vide.

« Amenez-nous un pichet de vin et un verre pour moi aussi, je crois que je vais en avoir besoin. »

Alors qu’il s’installait face à Pepe, ce dernier l’accueillit sans ménager son enthousiasme.

« V-v-v-vous savez, les g-g-gars d’ici, ils ne me c-c-cr-croient jamais lo-lorsque je-je leur pa-parle de Mu-mu-mu-musadorée…

—    Ah bon ! répondit Sebastian, éperdu de détresse.

—    C-c-comment vous-vous avez co-co-connu Mu-mu-mu-musadorée, vous-vous qui êtes si-si jeune ?

—    Elle est célèbre, vous savez. Ce printemps, en France, un festival consacré aux films de femmes a même été baptisé de son nom.

—    A-a-ah bon…

—  Mais elle est principalement connue pour avoir interprété une criminelle vêtue d’une combinaison intégrale de soie noire, dans un feuilleton muet intitulée La Vampire.

—    A-a-ah oui, ç-ç-ç-ça, je co-co-connais. Je-je-je l’ai vue une fois. Qu-qu-qu-quelle étrange hi-hi-histoire !   

—    Vraiment ?

— Ou-oui ! Vous-vous voulez savoir co-co-comment j’ai rencontré Mu-mu-mu-musadorée ? »

Le patron posa sur la table un pichet de vin et deux verres déjà remplis.

« A-a-alors, commença Pepe en trinquant avec Sebastian. A-a-alors… Qu-qu-quand j-j-j’avais di-di-dix ans, je vou-voulais deve-ve-venir to-torero. M-mais pour cela je de-devais d’abord être becerrista. Vous-vous savez ce que c’est qu’un be-becerrista ? C’est un apprenti torero, qui commence par affronter des be-becerros, des jeunes taureaux de moins de trois ans. Je venais d’une famille d’ou-d’ouvriers de l’industrie textile. Ça tissait, ça tricotait, mais ça ne toréait évidemment ja-jamais. Pa-parfois, j’avais le droit d’assister à une corrida, mais pas souvent, à cause de l’argent qui nous manquait. Un jour que je traînais a-avant le spectacle aux alentours de l’arène pour regarder les taureaux fulminer dans leur to-toril, un vieux comme moi aujourd’hui est venu me demander si ça m’intéressait, t-t-tout ça. Pas qu’un peu, que je lui ai répondu ! Il m’a proposé de lui donner un coup de main dans la ganadería où il travaillait au milieu de la campagne entre Séville et Cadix. Il était mayoral et c’est là qu’il élevait les taureaux qui allaient com-combattre ce jour-là. Mes parents ne demandaient pa-pas mieux que de me voir quitter la maison pour y ramener de temps en temps un petit pécule. Alors, le soir-même, j’ai suivi le vieux Pablo et j’ai vécu plusieurs mois dans sa finca. Il y avait souvent des visiteurs, des patrons d’arènes qui venaient faire leu-leur marché, et plus rarement des toreros. J’ai pu en rencontrer quelques-uns, mais aucun ne provoqua autant ma ferveur qu’Antonio Cañero, qui était mon héros. C’était une véritable idole à l’é-l’époque. Il avait remis au goût du jour la corrida de rejón, qui se pratique à cheval, et je rêvais de chevaucher comme lu-lui. Cataclop-cataclop-cataclop ! Pour moi, c’était un chevalier, vous comprenez… Il ne manquait que l’armure, mais le costume de campo qu’avait mis au point Cañero n’était pas moins beau. »

Sebastian n’en croyait pas ses oreilles. S’était-on moqué de lui ? La suite balaya son incrédulité et il se rendit tout entier au récit de Pepe.

« Plusieurs fois, Cañero était venu avec une femme, devant laquelle il faisait encore plus le fi-fier que d’habitude. Elle ne disait pas grand-chose, car elle ne parlait pas bien espagnol. Elle était française. J’ai compris que c’était une vedette, qui venait de diriger deux films en Espagne. Le premier, ça avait été une reconstitution historique autour de Don Carlos, mais je n’en ai ja-jamais su plus. Le deuxième, j’ai pu le voir parce qu’une projection avait été organisée dans la ganadería, en présence de la réalisatrice et de Cañero, qui jouait dedans. C’était le premier film que je vo-voyais de ma vie. Mu-musadorée interprétait deux rôles différents : une brune espagnole fiancée à Cañero et une actrice étrangère blonde qui venait mettre le ba-bazar dans le ménage.

—    Sol y Sombra ! s’écria Sebastian en manquant d’avaler son vin de travers.

—    C-c-c’est ça ! Vou-vou-vous connai-nai-naissez donc ?

—    C’est l’un des films que je recherche !

—    M-m-merci, pa-patron, dit Pepe au barman qui venait de ravitailler le duo en liquide. B-b-ben j’peux vous-vous dire que ça-ça s’té-té-té-terminait ma-mal. Ca-ca-cañero était bl-bl-blessé lors d’une co-co-corrida, m-m-mais pour de faux, bi-bi-bien sûr, et la bru-bru-brune zi-zi-zigouillait la blon-blon-blonde te-te-tellement elle était ja-ja-jalouse. À la-la fin, tou-tout le monde avait applaudi. Mais-mais moi, j’a-j’avais trouvé ça bi-bizarre. Comme je-je restais dans mon c-c-coin, Mu-musadorée est ve-venue me demander si-si j’a-j’avais aimé. J-j’ai répondu : e-et toi, tu es la blonde ou-ou la brune ? Elle a-avait souri en disant qu-qu’elle était les deux, et que l’une devait tu-tuer l’autre pour qu’elle s-s-soit vraiment elle-même. C’était le combat du so-soleil contre l’ombre, de la fi-fille de la ville contre la fi-fille de la campagne, plu-plus vraie. Et puis, e-elle est partie avec les autres.

» Plu-plus tard, elle est revenue dans l’idée de faire un autre film. Elle voulait le tourner en partie à la ganadería. Elle m’a dit, toi, P-p-pepe, tu seras mon-mon assistant. C’était encore un film bi-bizarre, parce qu’il n’y a-avait pas vraiment d’histoire. Ç-ça mélangeait la réalité et des tr-trucs inventés. Elle voulait parler des taureaux, de la tau-tauromachie, mais je-je crois surtout qu’il était question d’elle. Le film de-devait s’appeler La Tierra de los Toros. En t-tout cas, elle m’a dit : tu vas m’aider à tuer l’autre, d-d’accord ? Alors, j’ai passé tout mon temps avec elle. Parfois Ca-cañero était là et participait aux prise de vue, mais on voyait bien que ça ne l’intéressait plus, le ci-cinéma et puis Musadorée aussi. De son côté à elle, ce n’était plus vraiment le grand amour non plus avec le torero. Et plus elle s’é-s’éloignait de lui, plus elle se rapprochait des taureaux. Il y en avait un en particulier qu’elle aimait filmer, et qu’elle parvenait parfois à approcher pour le ca-caresser et lui parler, à travers les barrières. Et il se laissait fai-faire ! Parfois, j’entendais ce qu’elle disait. Elle disait toi et moi nous sommes pareils, mon b-beau, toi et moi nous sommes faits d’ombre, la lumière se sert de nous. Comme elle voyait que je la regardais sans com-comprendre, elle me disait que le combat entre l’ombre et la lumière n’était pas encore t-terminé. De l’autre côté de la barrière, le taureau soufflait bruyamment comme pour approuver.

» Une fois, on a été dans l’arène de Sé-séville pour tourner une scène bizarre avec Cañero. Musadorée et lui étaient habillés en toreros et Cañero paradait sur son cheval. Musadorée lui courait après en brandissant une chaise sur laquelle elle avait fait monter des co-cornes de taureau. Ils riaient beaucoup pendant que la caméra tournait, mais entre deux prises, ils se faisaient la gueule. Ca-cañero ne saisissait pas trop ce que Musadorée fabriquait. Quant à elle, je commençais à la connaître assez pour comprendre qu’elle voulait vraiment encorner son fiancé. La veille, devant tout le monde, à table, il avait dit que bi-bientôt ils seraient mariés et que Mu-musadorée ne porterait plus son costume de vampire que pour lui. Elle avait dit que ce costume, elle ne le portait pour personne d’autre qu’elle-même, et qu’il faudrait se contenter d’elle nue. Tout le monde avait rigolé… Merci Pa-patron… Mais j-j-je voyais bien que Ca-ca-cañero, il rigolait j-j-jaune. J’i-j’imagine que pour lui, avec le co-costume, c’était mieux qu-que nue.

» Un autre jour, j’ai trouvé Mu-musadorée dans l’enclos de son taureau préféré. Les deux cr-créatures se faisaient face. J’allais crier à Mu-musadorée de faire attention, mais elle m’a fait signe de la rejoindre a-avec tant de tranquillité que je n’ai rien dit et je suis allé jusqu’à elle. Elle m’a dit que le taureau et elle avait un p-point commun : tous les deux devraient servir de trophée à Ca-cañero. J’allais la contredire, mais elle a continué de parler. Je ne me souviens pas de tout, je ne comprenais d’ailleurs pas tout non plus, car elle parlait parfois en espagnol, parfois en français. Elle racontait des choses comme quoi au cinéma, ce n’é-n’était pas la lumière qui faisait apparaître les images, mais l’ombre. La lumière s’accroche à l’ombre comme un enfant aux jupes de sa mère, qu-qu’elle m’a dit. Si les salles obscures n’étaient pas si o-obscures, il n’y aurait pas d’image. Alors, dans le combat de l’ombre et de la lumière, la lumière elle a forcément perdue d’avance. L’ombre, elle n’a qu’à pa-partir pour que la lumière n’arrive plus à rien. Vous y comprenez qu-quelque chose, vous ? Moi je lui ai dit que oui oui, mais je lui ai au-aussi demandé qu’est-ce qui se passerait si la lumière elle partait aussi. Vous savez ce qu’elle m’a dit ? Elle a répondu qu’alors, l’ombre serait heureuse. Et le taureau a soufflé fort, fort, comme pour approuver.

» Et puis est venu le jour où le taureau de Musadorée a été choisi pour affronter Ca-cañero. Je me suis toujours dit que c’était une provocation de sa part à lui. Il ne pouvait pas ignorer que Musadorée adorait ce taureau ! Ou peut-être que si, ils s’étaient tellement éloignés l’un de l’autre... À ma grande surprise, Musadorée n’a pas protesté. Au contraire, elle a insisté pour filmer la corrida. C’était un jour très s-s-spécial. À l’entrée de l’arène on pouvait lire des affiches avec marqué dessus « Aujourd’hui, pas de place au soleil. » Et pour cause : une éc-éclipse était prévue. Pendant les premières corridas, je ne quittais pas Musadorée du regard. Elle ne prêtait aucune attention aux passes, estocades, descabellos et autres puntillas qui se succèdaient. Elle regardait le soleil comme pour le défier. Croyez-le ou non… Merci Pa-patron… Cr-cr-croyez-le ou n-n-non, mais au moment où le taureau de Mu-mu-musadorée est entré dans l’a-a-arène, le soleil a co-commencé à se voiler ! Ca-cañero, perché sur son cheval, a b-brrandi sa lance vers le ciel, et t-t-tout le monde l’a o-ovationné. Personne ne faisait plus attention au taureau, qu-qui était de toute façon t-t-très calme depuis le d-départ. Et là, qu-qu’est-ce que je vois pas ? Mu-musadorée se d-déshabille fissa à côté de moi ! Mais f-fallait pas s’attendre à la v-voir à poil : sous sa robe, p-personne ne s’en était rendu compte, elle portait sa combinaison de soie noire ! Même que je me suis dit qu’elle devait avoir ch-chaud ! Elle était là, tout en noir, à c-côté de moi, et elle a glissé sa t-tête dans la cagoule. E-e-elle m’a embrassé sur le front et elle a sauté dans l’arène. Il faisait encore clair, et les gens l’ont vue, et même Ca-cañero. Il y a eu un silence, une rumeur. Musadorée et le t-taureau se sont rejoints et, sans un regard pour Cañero qui faisait une tête d’andouille sur son cheval, elle est montée dessus. La dernière chose qu’on a vu, avant que le soleil soit complétement ca-caché et que la nuit nous tombe dessus en plein jour, c’est Musadorée chevauchant son taureau, les deux se confondant en une masse d-d’ombre, face à Cañero, avec son c-costume de campo flamboyant qui faisait t-tout terne et son cheval blanc qui paraissait gris c-comme une ardoise. Et puis, pendant quelques minutes, on n’a plus rien vu, on était comme dans le terrier d’une fouine. On n’a plus rien entendu non plus. Et puis la lune a continué sa route et le soleil a de nouveau p-pu se montrer. On voyait enfin clair. Mais ce qu-qu’on ne voyait plus, c’est Musadorée et son taureau.

—    Co-co-comment ? intervint Sebastian, qui bégayait de boisson.

—    Co-co-comme je vous d-d-dis ! Pfffiutt !

—    M-m-mais… C’est pas croyab’ !

—    Et p-p-pourtant !

—    M-m-mais… J’n’ai jamais entendu parler de ç-ça ! J’savais qu-qu’elle avait disparu, mais pas comme ça… Elle était partie, c-c-c’était tout.

—    B-b-b-ben oui, elle est p-p-partie, c’est t-tout.

—    M-m-mais comment ça c-c’est tout ? Ç-ça peut pas être tout !

—    Et p-p-pourtant ! »

Il n’est pas utile de retranscrire la suite du dialogue dans son intégralité. Les pichets continuèrent à se succéder, n’aidant pas à son intelligibilité. Il en ressort que, d’après Pepe, Musadorée et son taureau s’étaient volatilisés dans les ténèbres. Certains avaient parlé de sorcellerie, d’autres avaient affirmé que ni Musadorée ni le taureau n’étaient jamais entrés dans l’arène. Tous ont finalement décidé de ne plus en parler et c’est la raison pour laquelle, toujours selon Pepe, il n'en avait même pas été question dans les journaux du lendemain. Même l’éclipse elle-même avait fini par être éclipsée. Toujours est-il que Musadorée n’avait jamais plus donné signe de vie. Sans parler du taureau.

À la fermeture d’El Rincon, Sebastian et Pepe avaient continué à errer dans les rues de Séville, bras dessus, bras dessous, et un pied pas toujours devant l’autre. L’étudiant ne cessait de se lamenter. Il ne pouvait pas parler de cette histoire dans sa thèse ! Ce n’était pas sérieux. Et Pepe de le corriger : c’était on ne peut plus sérieux. Le jeune homme se réfugiait alors dans le silence en regardant le vide comme s’il y voyait l’anéantissement de tous ses espoirs. Et il n’en ressortait que pour murmurer à personne d’autre que lui-même : plus aucun signe de vie, plus aucun signe de vie. Pepe lui tapotait le dos en lui disant qu’un espoir subsistait, celui de retrouver un jour Sol y Sombra et les pellicules de La Tierra de los Toros. Par contre, il n’avait aucune idée de l’endroit où il pourrait recommencer à chercher.

Dans un moment de lucidité, assis sur les rives du Guadalquivir, Sebastian avait demandé à son camarade s’il ne faisait pas semblant de bégayer.

« N-n-non, mais qu-qu-qu-quand je raconte une hi-hi-histoire, j-j-je fais semblant de pa-parler co-co-co-correctement. »

Sebastian retombait dans ses lamentations. Aucun signe de vie, aucun signe de vie… Pendant ce temps, Pepe lui tapotait le dos et, avec les yeux d’un enfant le soir de Noël, il regardait le ciel étoilé, et particulièrement la constellation qu’on appelle du taureau.

« V-v-v-vous saviez qu-qu’en regardant les-les étoiles, on se p-p-plongeait dans le passé, en-encore et en-encore ?»



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