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139 résultats trouvés pour "Morgan Crochet"

  • “Chantal A, Bruxelles” : une lettre d’admiration de Vincent Dieutre à Chantal Akerman

    Comme celle à laquelle j’ai pu assister, aux côtés de la photographe bruxelloise Morgane Delfosse, aux

  • “Saint Luigi”, le sain avertissement de Nicolas Framont

    Nicolas Framont (c) Bink Farton Le dernier livre du sociologue Nicolas Framont, Saint Luigi , aborde la violence capitaliste à partir de l’engouement populaire suscité par l’assassinat d’un PDG américain par un jeune new-yorkais, Luigi Mangione.   “ Make capitalist afraid again. ” Voici le slogan qui s’est multiplié sur les réseaux sociaux à l’annonce du froid assassinat de Brian Thompson, 50 ans, PDG de la première assurance privée des États-Unis, United Healthcare, le 4 décembre 2024. L’homme se rendait à l’assemblée générale annuelle des actionnaires de l’entreprise quand il a été tué de 4 balles, sur un trottoir de la presqu’île de Manhattan, à New York. Son meurtrier, Luigi Mangione, est un jeune ingénieur de 26 ans issu d’une famille aisée d’agents immobiliers de Baltimore. C’est à lui que fait référence le titre de l’essai du sociologue et rédacteur en chef de Frustration, Nicolas Framont, qui s’interroge dans Saint Luigi sur l’engouement populaire dont le jeune homme fait l’objet depuis son arrestation, et traite plus largement de la violence capitaliste et des moyens d’y répondre, de la contestation pacifiste au sabotage, de la menace au crime.    La mort par Power Point   L’assurance United Healthcare s’est, depuis plusieurs années, spécialisée dans le refus de remboursement de soin, afin, précise l’auteur, d’augmenter les profits de ses actionnaires et la rémunération de ses dirigeants. Une politique qu’aurait perfectionnée Brian Thompson, alors qu’il est quasiment impossible de se passer d’assurance privée aux États-Unis, où les frais de santé sont très chers – une simple consultation médicale peut être facturée plusieurs centaines d’euros. C’est cette politique que Nicolas Framont nomme la “ mort par Power Point” , celle donnée par un système froid, désincarné, aux victimes tout aussi anonymes, négligeables, et dont la violence, qui n’est jamais reconnue comme telle, n’a de comptes à rendre à personne et s’abat sans crainte de représailles. Voilà ce que Luigi Mangione aurait, selon Nicolas Framont, fait vaciller pour de bon, et pourquoi dans le même temps “Brian Thompson est devenu un martyr des classes dominantes du monde entier, car il a subi une action totalement anormale. Si le récit bourgeois fonctionnait bien, jamais le nom de Brian Thompson n’aurait attiré l’attention de son meurtrier.”    “ Make capitalist afraid again. ” On devine ce que ce slogan a d’insupportable et d’effrayant pour tous ceux qui craignent, d’une part, la résurgence des années de plomb, ou participent de près ou de loin à cette “mort par Power Point” dont l’auteur donne plusieurs exemples aux États-Unis, mais également en France. “ La désindustrialisation et les plans de licenciement qui se succèdent depuis 40 ans font aussi énormément de morts (...), écrit-il. Le chômage de masse qui en résulte provoque une surmortalité importante, estimée de 10000 à 20000 morts par an, selon une étude de l’INSERM, sans compter plusieurs centaines de suicides par an.” Face à cette violence d’en haut – nombreux sont ceux qui refusent encore de l’envisager et de la qualifier comme telle –, Nicolas Framont dénonce le peu de résultats de syndicats catalyseurs de colère, qu’il oppose à ceux obtenus par les manifestations anti CPE en 2006 et la révolte des Gilets jaunes en 2018, qui, bien que durement réprimées, mirent en évidence l’efficacité d’un rapport de force réel. L’occasion pour le sociologue de dénoncer, en France, ce qu’il nomme une réécriture pacifiste de l’histoire (...) “au sujet du mouvement ouvrier et des victoires progressives ayant permis l’obtention d’un des systèmes sociaux les moins inégalitaires du monde.”    L’engouement autour de Luigi Mangione   Comme le rappelle Nicolas Framont, entre 30 et 50% des personnes sondées aux États-Unis justifient le crime commis par Luigi Mangione, qui écrivit dans une note de lecture consacrée à une biographie de Theodore Kaczynski, activiste ecolo-anarchiste auteur de plusieurs attentats à la bombe :  “ Lorsque toutes les autres formes de communication échouent, la violence est nécessaire pour survivre.”   L’enseignement majeur de ce fait-divers est probablement cette large adhésion populaire : “ Déclarer son désir pour Luigi, sur ses réseaux sociaux, avec l’ironie qui caractérise la culture des mèmes, c’est affirmer, en quelque sorte avec l’excuse de l’attraction physique, son adhésion. Partager sur Instagram une photo de Luigi accompagnée de la chanson Criminal de britney spears n’est pas une apologie du meurtre comme moteur de changement social. Mais c’est une façon décalée, distanciée et humoristique de marquer son hostilité envers le capitalisme médical.”   Si l’auteur a, évidemment, pris soin de condamner moralement et philosophiquement le meurtre, sa mise en parallèle de la violence capitaliste avec le geste commis solitairement par Luigi Mangione n’a pas manqué d’irriter, du Figaro à Libération , qui titre avec une clarté idéologique sans pareil :  “Avec Saint Luigi , Nicolas Framont pousse un peu loin la lutte des classes.” Est-ce parce qu’ils ne trouvent plus les moyens, la force, le courage de faire face aux violences capitalistes que les peuples refusent désormais de condamner celles qui semblent se faire jour en leur nom ? Est-ce annonciateur d’un changement fondamental dans notre acception de la violence ? Ce que propose surtout Nicolas Framont, c’est de la regarder en face, tandis que les condamnations rapides et les jugements moraux ne semblent plus trouver le cœur des gens. Nicolas Framont, Saint Luigi : comment répondre à la violence du capitalisme ? , Les Liens qui Libèrent, collection "Frustrations", septembre 2025, 192 pages, 12,50 euros

  • Michèle Morgan, actrice bissextile

    Le Quai des Brumes (c) DR Le 28 février dernier a été inaugurée la passerelle Michèle  Morgan, le long Deux ans et des kilomètres de castings plus tard, Simone court le cachet, est toujours recalée, se désespère Elle passe devant la banque JP Morgan. MorganeMorgan… Ça sonne Américain. Adieu Simone Roussel ; bonjour Michèle Morgan !  Michèle Morgan met dix ans à récupérer Mike.

  • Podcast Littératures sur paroles : Rencontre avec Marie Nimier

    des Enjeux Contemporains, Collateral dévoile aujourd'hui la très belle rencontre de Marie Nimier avec Morgane C'est ce questionnement qui guide Morgane Kieffer dans cette conversation avec Marie Nimier.

  • Julie Rossello Rochet : « Marguerite Duras incarnait pour moi une grande prêtresse écrivaine »

    Julie Rossello Rochet (c) DR Julie Rossello Rochet est écrivaine, en particulier depuis dix ans pour

  • Julie Rossello Rochet : « Marguerite Duras incarnait pour moi une grande prêtresse écrivaine »

    Julie Rossello Rochet est écrivaine, en particulier depuis dix ans pour les scènes de théâtre.

  • Daniel Morvan : « Thrène des campagnes disparues » (Quitter la terre)

    un univers onirique, celui du cirque, un cirque qui déjà fournissait son décor à un roman de Daniel Morvan Il n’est sans doute pas anodin de noter que Daniel Morvan est d’abord un romancier. Daniel Morvan « fera » donc romancier. meules jaunesBas du formulaire martinets et celui des fauves qui sont dans les meules jaunes » Daniel Morvan

  • Sandra Moussempès : « Chez Duras, j’aime cette approche organique de l'écriture, ce respect de la langue dans la langue»

    J'aime cette approche organique de l'écriture, ce respect de la langue dans la langue. (Écrire ) Pour sa façon organique encore de restituer des choses simples des choses auxquelles je peux C'est sa façon de n'être jamais tout à fait dans l'intellect, de rester dans l'organique.

  • Sandra Moussempès : « Chez Duras, j’aime cette approche organique de l'écriture, ce respect de la langue dans la langue»

    J'aime cette approche organique de l'écriture, ce respect de la langue dans la langue. (Écrire ) Pour sa façon organique encore de restituer des choses simples des choses auxquelles je peux C'est sa façon de n'être jamais tout à fait dans l'intellect, de rester dans l'organique.

  • Jenny Erpenbeck : RDA mon amour (Kairos)

    Jenny Erpenbeck (c) Gallimard Poésie, théâtre, romans, essais : l’histoire tragique de l’Allemagne au XX e a souvent été le terreau d’une grande littérature. Des histoires d’amour empêchées, aux prises avec les forces de l’Histoire, s’y déploient et y meurent. Vingt-cinq ans après le tournant du siècle, le temps d’une génération, paraît donc Kairos , écrit par Jenny Erpenbeck, écrivaine et dramaturge établie : un roman tourmenté, déchiqueté, superbement traduit de l’allemand par Rose Labourie.        Jenny Erpenbeck n’est pas une inconnue, disions-nous. Née en 1967 en Allemagne de l’Est, elle y a grandi, et c’est là qu’elle a commencé par une carrière dans le théâtre, un univers très présent dans Kairos . C’est aussi une des premières écrivains ou écrivaines allemands à avoir imaginé l’histoire d’un migrant, dans Je vais, tu vas, ils vont . Ce livre-ci, Kairos , a bénéficié de l’International Booker Prize en 2024, un prix qui lui a donné ce vernis de reconnaissance mondialisée qui n’est pas nécessairement de bon augure, néanmoins il faut reconnaître la qualité première, et rare, du roman : sa rugosité. Car rien, dans Kairos , n’est lisse ni consensuel. Rien n’y est benoîtement accordé. Le style, le rythme, les personnages, le pays nommé RDA sont torturés et fiévreux.        Les personnages donc. Katharina a 19 ans, Hans en a 34 de plus et il est marié quand tous deux se rencontrent à Berlin, Alexanderplatz, sous le mont de la S-Bahn, le 11 juillet 1986. « Et leur yeux se rencontrèrent, » disait-on jadis. Kairos, dieu de l’instant propice, répond Jenny Erpenbeck qui va exploiter le hasard de ce coup de foudre et de cette attirance irrésistible. Elle va surtout exploiter la différence d’âge de ces deux êtres pour mettre en avant la différence de leur sensibilité historique, de leur rapport à l’Allemagne hitlérienne et à une RDA largement usée, ternie, ce qu’elle appelle ce « vieil État fatigué ». Un douloureux sentiment de désenchantement traverse le roman.        L’écriture. Le roman est presque entièrement écrit au présent, avec quelques pointes d’un passé mort et enterré. Présent brut, sec, qui, surtout au début, ressemble à une longue suite de didascalies. Elle dit… Il dit… Même quand les paragraphes sont plus longs, la voix de la narratrice (Jenny Erpenbeck ?), ou du narrateur (le dieu du hasard ?) demeure froide, observatrice, extérieure. Les phrases sont hachées, martelées. Qui tire les ficelles ? Ce glacis est d’autant plus frappant que le roman a un prologue qui met en scène une Katharina plus âgée, séparée depuis longtemps de Hans, à qui l’on apporte deux valises de reliques de leur liaison. Aucune nostalgie ne viendra teinter l’histoire qui suivra. Seule l’épilogue, l’extrême fin du roman, laisse passera un rai de mélancolie teintée de stupeur.        Dès le début, Hans annonce à Katharina la fin de leur liaison et son départ pour un autre, plus jeune. Leur relation est à la fois profonde, sexuelle, plus que sensuelle, frôlant çà et là le sadisme, et souvent envisagée sous un jour symbolique saisissant, ainsi le jour où Katharina se fait couper les cheveux : « Désormais elle a l’air d’une pécheresse, elle a l’air de ce qu’elle est. Il y a un an et demi, Hans a rencontré une innocente, c’est une coupable qui se jette aujourd’hui à ses genoux. » Kairos est un roman qui porte en lui la culpabilité et la contrition de l’Allemagne tout entière, et jusqu’aujourd’hui, au XXI e siècle.        Mais dès le début aussi, Hans doute que Katharina, née 34 ans après lui, puisse comprendre l’Allemagne qu’il a vécue : celle des Jeunesses hitlériennes dont il fut membre, enfant ; puis celle de l’espoir, la RDA des origines et de la foi en un avenir radieux, désormais pays des illusions mortes. Il lui en veut. Il le lui fait payer. Elle sait pourtant. « Elle ne se souvient pas d’une seule période de sa vie elle n’aurait pas su qu’en Allemagne, la mort n’est pas la fin, mais le début de tout. »        La puissance de Kairos gît là, dans la dissonance entre cet homme d’âge mûr et cette très jeune femme que l’écrivaine arrive à inscrire jusque dans son écriture, dans sa cadence, dans les réflexions qu’elle glisse dans sa prose, réflexions parfois énigmatiques, dont le point de vue est difficile à identifier et fixer, mais aussi, bien sûr, dans la teneur de leur relation qui donne lieu à des échanges et des séquences d’une grande violence amoureuse. Elle gît aussi dans le fait que le roman ne s’en tient pas au champ politique. Il nous emmène au-delà, ou plus profondément, en posant la question du repentir d’un pays qui s’est abîmé avant de voir sa moitié Est se confier corps et âme à la main de fer d’un projet utopique manqué.        Le fait est que Jenny Erpenbeck agrandit très largement le champ politique en semant des références à des contes, à des divinités, en mêlant parfois les époques, en rappelant les images les plus marquantes d’événements de l’histoire récente, en usant de répétitions et de motifs – le cheval à bascule de l’enfant Hans –, mais elle le fait, il faut le souligner, avec un art et une maîtrise exceptionnels, qui n’ont rien d’académique ni rien d’artificiel. Elle ne cherche pas non plus à briller ni à séduire le lecteur en mentionnant un nom ou en introduisant une citation. Elle cherche plutôt à le déstabiliser et à le déranger.        Sans doute parce qu’elles y ont cru, sûrement parce que Jenny Erpenbeck vient de l’univers du théâtre, les figures les plus présentes dans Kairos sont les dramaturges et les chansonniers, dont beaucoup sont mal connus du public français. Berthold Brecht et son ami Serge Tretiakov, Johannes Becher, Ernst Busch, Heiner Müller… sont présents « en vrai », pour leur engagement, pour leurs convictions, pour la dimension sociale de leur art, leur volonté de donner voix à un peuple qui n’est plus le volk , mais le prolétariat. Mais ils sont aussi présents pour leurs doutes, leurs failles, les impasses auxquelles ils se sont heurtés. « En février 1956, pour la première fois Khrouchtchev parle des crimes de Staline. En mars 1956, Brecht tombe malade, il meurt au mois d’août. » Libre au lecteur d’interpréter cette coïncidence dans le temps, ces noces de la vérité et de la mort.        Il est difficile de savoir si le roman, c’est-à-dire Jenny Erpenbeck, met en scène l’échec du projet de la RDA et en condamne la part létale, ou s’il en préserve la face plus lumineuse, la foi. La force du livre vient de cette hésitation, qui ne fait pas de Kairos un roman sympathique ni confortable, mais un roman qui entrouvre la porte de de questions vertigineuses. « Comment produit-on de la conviction ? Et comment se propage-elle ? À mille degrés ? » Tout brûle à cette température : le corps, l’esprit, l’espoir, l’amour, et la folie se fait jour.        Il y a dans le roman une séquence frappante qui met en scène Hans chez le psychologue, pensant au poète Hölderlin, devenu fou alors que l’espoir d’une société libre avait été « taillé en pièce » par les Jacobins français. Il y avait « perdu son je , » lit-on. Dislocation du moi, dislocation d’un pays, perte de la raison, absence d’un sol ferme. Au fond de Kairos , coule en effet le fleuve d’utopies meurtrières et d’êtres égarés. « Mais à nous il échoit / De ne pouvoir reposer nulle part. / Les hommes de douleur / Chancellent, tombent / Aveuglément d’une heure / À une autre heure, / Comme l’eau de rocher / En rocher rejetée / Par les années dans le gouffre incertain » cite Hans en observant une gravure qui représente le cerveau humain sur les murs du cabinet du psychologue.             Kairos est un roman cérébral, d’une grande intelligence narrative et d’une grande intelligence tout court. C’est un roman cruel, et sur la cruauté, qui se lit comme on traverse un buisson d’épines épais. Il a d’ailleurs dans sa forme et sa manière, peu romanesques au sens traditionnel, des empreintes de l’œuvre d’Ingeborg Bachmann. Il plonge dans les tourments de deux corps et deux esprits, amoureux fous qui finiront par se briser contre les murs. Jenny Erpenbeck, Kairos, traduit de l’allemand par Rose Labourie, Gallimard, "Du monde entier", août 2025, 432 pages, 24 euros

  • Georges-Arthur Goldschmidt : Deux frères, un exil (L’Après-exil & Le Chemin barré. Roman d’un frère)

    Georges-Arthur Goldschmidt - archives personnelles (c) éditions Verdier «  Certains exilés sont tellement intégrés que cela les incite à écrire – que ce soit dans la nouvelle langue quotidienne ou dans leur langue maternelle . » La phrase est extraite de  L’Après-exil, un des deux volets du diptyque autobiographique que publie Georges-Arthur Goldschmidt. L’auteur, faut-il le rappeler, a traduit de grands écrivains de langue allemande en français et déjà publié des récits autobiographiques dont aucun ne reproduit exactement le précédent. Les deux derniers ont pour points communs d’avoir été écrits en allemand, la langue maternelle de leur auteur, et à la troisième personne – ce qui était attendu pour le Roman d’un frère , mais moins pour L’Après-exil .  Jürgen-Arthur Goldschmidt est né en 1928. La date est importante parce qu’elle permet d’apprécier l’amplitude du temps traversé, presqu’un siècle, l’âge de l’auteur et sa sagesse, sa s ofia,  ainsi que l’acuité de sa mémoire, sans doute liée à la remontée des souvenirs de l’enfance qui advient au soir de la vie. Chez Georges-Arthur Goldschmidt, cette remontée semble également né de la cassure que son frère et lui ont vécue : l’exil en France en 1938 après une étape italienne, la fuite hors de chez soi, l’Allemagne, un pays avec lequel l’un et l’autre avait la conviction intime de ne faire qu’un, la maturité accélérée que ce type de rupture provoque, mêlée à un désir toujours inassouvi de retour et de sécurité, la prise de conscience à la fois sourde et très aiguë d’une judéité recouverte du film protestant, de ce que cela signifie pour soi, pour les autres autour de soi, pour vos parents qui se séparent de vous pour vous confier à la liberté et à l’humanité  Dans l’ordre chronologique, L’Après-exil  est le premier des deux récits. Il a été publié en Allemagne en 2020 et suivi, un an plus tard, par la publication d’un récit consacré au frère de l’auteur, Erich. La présence de celui-ci était très discrète dans l’œuvre de Georges-Arthur ; son éditeur allemand, ainsi que son irréprochable traducteur, Jean-Yves Masson, en connaissaient à peine l’existence. Il aura fallu leur curiosité, et leur amitié, pour convaincre le frère cadet de faire le portrait de cet aîné dont la vie fut infléchie très différemment par l’exil et le stigmate de la persécution. Erich Goldschmidt étant plus âgé, il a choisi la Résistance et après la guerre, l’uniforme, une façon pour lui d’effacer la honte, la différence, de « ne plus être caractérisé, désigné, n’être plus personne » écrit son frère dont le portrait ne saurait pourtant être résumé à ces mots. Nous l’avons déjà signalé, ces deux récits ont été écrits en allemand, la langue originelle de l’auteur, alors que ses livres précédents ont été écrits en français. Dans quelle mesure ce choix fut-il conscient et déterminé ? Était-ce un essai, une tentative ? Un plaisir, une manière de retrouvailles linguistiques ? La langue allemande s’est-elle imposée d’elle-même, comme l’évidence de la chaleur d’un sein maternel ? Il est difficile de trancher, en revanche il est aussi remarquable de voir que l’auteur parle de lui à la troisième personne, avec quelques incartades à la première. Il se peint comme il peint ce frère aîné dont la vie française fut si dissemblable, avec un même recul, une même faculté de connaissance et de compréhension de soi. D’un côté, il renoue avec la langue de son enfance, de l’autre, il s’écarte de lui-même, du moins en apparence, en refusant le pronom de l’identification qui va de soi. Ni L’Après-exil  ni le Roman du frère  ne sont des récits au sens strict. L’un et l’autre sont moins attachés aux faits et aux événements que La Traversée des fleuves , autre récit autobiographique de Georges-Arthur Goldschmidt. Ce sont au moins autant des essais, des réflexions sur les incidents qui ont jalonné la vie de chacun et sur les fines incisions qu’ils ont créées dans la psyché de celui qui les a vécus. Ce sont aussi deux merveilleuses analyses de la langue – maternelle et acquise, française et allemande, libératrice et mortelle –, analyses entièrement prises dans l’histoire d’une vie et d’un déplacement forcé, dans une expérience longue et douloureuse, parfois étrangement heureuse. Jamais l’auteur n’abstrait la pensée de l’épreuve ni de l’usage. Il est indispensable de le souligner parce que nous vivons à une époque où la linguistique, le bilinguisme (distinct du « dédoublement linguistique »), la mondialisation et son double disciplinaire, la « traductologie », ont essaimé, si bien que les thèses, les analyses intellectuelles, conceptuelles et politiques de la langue et de la traduction sont devenues un champ en soi. Le regard de Georges-Arthur Goldschmidt est tout autre. L’écrivain ne parle pas du haut d’une chaire, il s’exprime d’un intérieur plus profondément enfoui et plus vivace, ponctuant sa réflexion d’images inédites et souvent saisissantes, variant à l’infini les mots, les attributs, les images, glissant du concret au plus idéel, revenant au sentiment, à la sensation, tâchant de faire remonter ce que l’on enterre malgré soi et qui se rappelle quoiqu’on fasse.  Son extrême sensibilité au paysage est frappante, qui prouve la capacité d’absorption d’un esprit apte à associer analyse et perception dans un même mouvement. Petit, Jürgen-Arthur a quitté une ville proche de Hambourg pour aller à Florence, puis en France, en Savoie, dans un pensionnat catholique haut perché, parcourant des pans d’Europe en voiture, en train, parfois à pied. Ce fut un enfant qui monta pour la première fois dans une automobile afin de fuir, découvrant à la fois la vitesse, la peur et la séparation. Aujourd’hui, c’est un écrivain qui ponctue ces deux récits de tableaux de petit format que l’on dirait nés du génie condensateur de Paul Klee : en Allemagne, l’impression d’un paysage familier soudain « vitrifié » par la menace ; en Savoie, la découverte « de grandioses chaînes de montagnes de toutes les formes possibles, absides, coupoles, dômes, entailles, falaises ou cônes ».  Descriptions brèves, enlevées ; sens du détail qui s’applique à l’environnement naturel, urbain et affectif. « Le bas de la mère, qui avait à moitié glissé, lui descendait tout plissé le long de la jambe, » écrit celui qui a enregistré l’accroc, ainsi que la panique d’une mère éperdue. « Son regard à lui mordait dans  chaque détail de la gare, » poursuit-il : l’expression dit la puissance de la mémoire et le salut qu’elle représente avant l’exil, le réflexe de survie d’un enfant au bord de l’inconnu, l’anticipation spontanée de la perte.  La gare, elle, fait le pont avec la réflexion sur la judéité et le sentiment d’appartenance qui traverse les deux livres, réflexion nourrie, vécue de l’intérieur, allant et venant entre le portrait de soi et celui du frère, jamais solipsiste. L’intelligence humaine de Georges-Arthur Goldschmidt est rare, qui lui permet de basculer de l’échelle de l’intime à celle de l’universel, voire, de fondre ces deux échelles, de saisir la synonymie entre ce qu’il appelle « le Juif intérieur » et l’être humain en soi, la part sacrée de chacun. « Le Juif est celui que l’on ne peut pas pousser hors de son humanité, » écrit-il.  Le traducteur a été élevé dans la religion protestante, plus proche de la Bible que la religion catholique, cela se devine dans certains de ses commentaires, celui du « Tu ne tueras point », par exemple. Non pas que la religion soit très présente dans ses récits, elle a été mise à distance par l’adulte, mais elle est là, comme une braise, comme un unique Livre qui permet de relier deux rives, sans illusions ni angélisme. Elle l’autorise aussi à réduire à son essence le nazisme, né de ce qu’il appelle « l’archaïque envie de tuer » dont les racines plongent dans un puits dont les eaux noires se renouvellent et exigent notre vigilance. En 2025 et après, désormais, il est peu risqué de dire que ces deux récits comptent parmi les témoignages les plus fins et les plus admirables du cruel XXe siècle. Georges-Arthur Goldschmidt,  L’Après-exil,  traduit de l’allemand par Jean-Yves Masson, 87 pages, Verdier, janvier 2025, 18,50 euros Georges-Arthur Goldschmidt, Le Chemin barré. Roman d’un frère , traduit de l’allemand par l’auteur, 113 pages, Verdier, janvier 2025, 19,50 euros

  • Se mettre à l'épreuve de la vie ? Une conversation entre Luc Lang & Bernard Chambaz

    éditions précédentes, "Transmettre" avec cette conversation entre Luc Lang et Bernard Chambaz, modérée par Morgane

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