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Cécile Vallée : « Les théories littéraires ne sont pas suffisantes pour accéder à tous les enjeux d’une œuvre »


Cécile Vallée (c) DR

Enquêter sur la théorie littéraire aujourd’hui ne peut faire l’économie d’une interrogation sur les problématiques postcoloniales et décoloniales. Après Christiane Chaulet Achour, c’est à Cécile Vallée, fidèle collaboratrice depuis ses débuts que Collateral s’est adressé. Autrice d’un essai majeur sur Ananda Devi paru l’an passé, Cécile Vallée a accepté de jouer le jeu du questionnaire.

 

 

Quel rôle la théorie littéraire a-t-elle joué et joue-t-elle encore dans votre approche du domaine de vos recherches et quelle utilisation vous en avez fait ?

 

Dans la mesure où ma démarche de recherche part toujours des œuvres littéraires, la théorie littéraire est pour moi un outil d’analyse. C’est la raison pour laquelle je dirai plutôt les théories littéraires car il me semble qu’elles sont pertinentes seulement si elles sont croisées pour donner à voir tous les aspects d’une œuvre. Par ailleurs, elles me servent davantage à analyser la particularité d’une écriture qu’à la catégoriser.

Les théories littéraires ne sont pourtant pas suffisantes selon moi pour accéder à tous les enjeux d’une œuvre et peuvent même créer des contre-sens sans une approche pluridisciplinaire. Je prendrai pour exemple la catégorie postcoloniale de l’hybridité. J’ai pu lire des critiques qui reprochaient à des œuvres de ne pas l’illustrer. Il est pourtant difficile de chanter le métissage lorsqu’il naît du tourisme néocolonial ou de promouvoir la créolisation quand il s’agit de représenter un peuple qui a été spolié de sa terre et exilé de force comme l’ont été les Chagossiens. De même, dans le champ littéraire mauricien, traiter la question du plurilinguisme sans connaître les études sociolinguistiques qui expliquent les diglossies complexes de l’île, n’a pas de sens. Ainsi, dans le cadre d’analyse littéraire d’œuvres, je croise les grilles de lecture des théories littéraires et je les mets en perspective avec le contexte historique et social.

 

 

« […] admettre l’importance de la théorie c’est s’engager sur le long terme et accepter de demeurer dans une situation où l’on ignore toujours quelque chose » écrit Jonathan Culler : vous inscrivez-vous dans cette expérience du théorique ?

 

Tout à fait ! Je viens d’en faire l’expérience grâce à Collateral qui m’a fait découvrir l’écopoétique. Relire l’œuvre d’Ananda Devi dans cette perspective a été une façon d’en approfondir un aspect, de mieux le présenter. Cette nouvelle approche théorique me permet de tirer des fils que je n’aurais peut-être pas perçus, de faire de nouveaux liens entre des œuvres, des auteurs.  

 

 

Quelle théorie pour quelle voix critique ? Autrement dit : chacun.e sa théorie afin de produire un discours théorique situé et offrir de la visibilité à des voix minorées ? Je pense à la théorie féministe, queer ou encore post-coloniale et décoloniale.

 

Offrir de la visibilité à des voix minorées était mon objectif de recherche dans le cadre de ma thèse. Je voulais inscrire les autrices mauriciennes dans le champ littéraire de langue française, qu’elles y aient la même place qu’une Annie Ernaux ou qu’un Laurent Gaudé si on s’en tient à la littérature ultra contemporaine. Cependant, il me semble que pour cela, il ne faut pas se limiter à un seul axe de lecture, à une seule théorie. Ces romans que j’étudiais n’étaient pas seulement postcoloniaux. Ils n’étaient pas plus exclusivement liés au genre de leur autrice ni à leur représentation du féminin. La « voix critique » se positionne forcément par rapport aux questions qui l’interpellent, mais il me semble qu’elle ne doit pas être univoque pour pouvoir donner à voir la singularité d’une œuvre. Par ailleurs, ces théories spécifiques ne sont pas réservées aux œuvres des voix minorées, elles offrent un axe de lecture riche pour toutes les œuvres. 

 


La théorie a-t-elle besoin d’un environnement institutionnel pour exister ou peut-elle en dehors des espaces adoubés ? Doit-elle produire un discours « conforme » aux normes universitaires ou doit-elle, comme lors de sa grande effervescence des années 1960-1970, revenir à des voix multiples afin qu’un véritable renouveau puisse avoir lieu ? Je pense par exemple à la création de la Revue Internationale par Maurice Blanchot accompagné de Dionys Mascolo, Elio Vittorini et Maurice Nadeau, où écrivains, traducteurs, critiques, éditeurs, philosophes étaient conviés à une réflexion commune autour de la littérature et son impact sur la société ?

 

L’espace académique est important. Il permet de proposer des sommes qui synthétisent, qui catégorisent pour faciliter la transmission. En revanche, la vitalité de la théorie est effectivement l’affaire de tous ceux qui participent à celle de la littérature : les écrivains, les critiques littéraires, les chercheurs d’autres disciplines. Le format de la revue ou des sites permet de poser des questions plus ouvertes, plus originales. Les deux devraient se compléter mais je ne suis pas sûre que ce soit le cas.

 


L’effervescence théorique de la période 1960-1970 est fortement liée à la rébellion antiautoritaire contre le gaullisme qui a débouché sur Mai 68 : peut-on dire que la théorie actuelle aurait besoin d’un feu de rébellion pour redevenir une voix qui porte ? En 2013, réfléchissant à la vivacité de la théorie de cette époque, Claude Burgelin titre son article de manière très évocatrice « Et le combat cessa faute de combattants ? » Qui sont les combattant.es actuel.les ?


Même si effectivement la voix des combattants actuels ne porte pas souvent au-delà d’un petit cercle fermé et qu’elle commence à être malmenée par l’institution dans les universités et certains médias, elle existe. Elle bouscule la voix ronronnante et aseptisée du discours patrimonialisant pour s’attaquer aux questions qui ne sont pas encore réglées dans notre société comme celle de notre passé colonial ou celle des rapports hommes-femmes.


(Questionnaire et propos recueillis par Simona Crippa)

 



Cécile Vallée, Ananda Devi : écrivaine mauricienne. Le Local et l’universel, Effigi, 2023, 304 pages, 30 euros

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