« Colette, une grande sœur » : Histoire d’une amitié
- Sara Durantini
- il y a 2 heures
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J’étais une enfant lorsque, par pur hasard, j’ai rencontré la voix de Colette parmi les nombreux livres de la bibliothèque de mon village, un petit bourg niché entre champs de blé et alignements de peupliers et de tilleuls, entre fontaniles et canaux, avec d’un côté le Pô et de l’autre le Monte Baldo. J’étais une enfant qui ne savait rien de Saint-Sauveur-en-Puisaye, de Châtillon-Coligny, de Rozven, et surtout rien de Paris. Et pourtant, ces noms, si lointains et apparemment inaccessibles, devinrent très vite, dans mon imagination, des points sur une carte, une cartographie secrète que la lecture traçait en moi, transformant la géographie en expérience émotionnelle. Aucune carte physique ou politique n’aurait pu contenir ce que mon imagination, à travers la lecture, parvenait à voir : des images si vives, si puissantes qu’elles se détachaient devant moi jusqu’à s’insinuer dans mon quotidien, se confondant avec lui. Ainsi, avec le temps, à travers les pages de Chéri, le premier livre de Colette que j’ai lu, j’ai commencé à rêver le Paris de la Belle Époque, avec ses théâtres, ses cafés, ses écrivains, ses artistes, ses poètes, et ces nombreux corps en mouvement dans la lumière des boulevards. Ce fut la première image que mon esprit construisit à partir de la langue de Colette, à partir de ses mots capables de me faire entrer dans ses mondes, ces lieux où le vie et l’écriture se superposaient. À partir de cette première lecture, chaque fois que je prenais en main l’un de ses livres, c’était comme assister à un dévoilement, comme si un voile se soulevait lentement sur un nouveau chapitre de sa vie, ouvrant un espace de découverte qui ne s’épuisait jamais, tandis que le mouvement ondulatoire de sa voix m’entraînait au large, vers des zones de son existence que je ne connaissais pas encore. Et cette découverte se poursuit, car, après plus de vingt ans, Colette ne cesse de se présenter à ma porte avec quelque chose de nouveau, comme si subsistaient encore des pans de son drap existentiel à soulever, des plis restés dans l’ombre qui attendent d’être traversés.
J’ai éprouvé précisément cette sensation, celle d’une vie sans cesse à découvrir, d’une inépuisabilité difficile à saisir pleinement, en novembre dernier, face à la gigantographie d’une toute jeune Colette, espiègle, à la Bibliothèque nationale de France François-Mitterrand, à l’occasion de l’exposition Les Mondes de Colette, et je l’ai retrouvée, une fois encore, en parcourant les images et les pages du catalogue d’un nouvel hommage à l’icône française, Colette, une grande sœur, présentée à la Maison Jean Cocteau jusqu’au 1er novembre 2026. Le parcours de l’exposition, entre dessins, photographies, lettres et citations (avec une attention particulière portée au Portrait de Colette au charbon et à la farine, exceptionnellement prêté par le Centre Pompidou, ainsi qu’à un extrait du documentaire de Yannick Bellon de 1950) restitue les traces vivantes de l’amitié entre Colette et Jean Cocteau, en dessinant l’espace au sein duquel leur relation, fondée sur l’estime et la proximité, se transforme en une communauté d’intentions tournée vers l’humanité tout entière et le monde des lettres.
Je me suis plongée dans le catalogue de l’exposition Colette, une grande sœur et, d’emblée, la dimension documentaire et critique s’est amenuisée pour laisser place à quelque chose de plus instable et vivant : le dialogue entre Colette et Jean Cocteau, un dialogue que le catalogue ne se contente pas de relater, mais qu’il construit et relance à travers une structure précise, articulée en deux mouvements complémentaires correspondant aux deux grandes sections de l’ouvrage d’un côté, la reconstitution sensible, presque narrative, de l’amitié, confiée au regard de Nicole Ferrier-Caverivière, de l’autre, l’analyse plus théorique et réflexive de l’éloge coctalien proposée par David Gullentops ; une architecture qui place au centre, dans une position de premier plan, la matière humaine qui relie Colette et Cocteau, et la tension qui continue d’en rayonner.
Dans la première section, en effet, ce n’est pas tant une succession d’événements qui se déploie qu’une trame de gestes, de rencontres, d’images qui, peu à peu, se déposent dans le temps jusqu’à former une véritable géographie affective, dont le centre magnétique se situe dans le Paris de la Belle Époque puis au Palais-Royal, mais qui, en réalité, déborde largement l’espace urbain pour devenir une manière d’être au (et dans le) monde. L’enfance de chacun, évoquée comme un territoire fondateur marqué par des figures maternelles fortes et par un rapport presque organique à l’environnement, constitue une clé de lecture essentielle pour comprendre comment, selon des modalités différentes, Colette et Cocteau ont construit leur rapport au réel. C’est à l’intersection de ces deux postures que s’opère une forme de magie, dans la reconnaissance de ce qui manque à chacun et que l’autre incarne avec une évidence presque naturelle. S’instaure alors un sentiment d’amitié comme forme d’attention, un exercice du regard de l’un vers l’autre, et réciproquement, qui se nourrit de la différence.
Le récit de leur première rencontre, filtré à travers des images presque mythiques, comme celle du Palais de Glace, ne se fixe jamais tout à fait, comme s’il cherchait à préserver des contours flous, laissant à celui ou celle qui traverse l’exposition la possibilité de prolonger cette dimension imaginaire de l’origine. À partir de ce premier moment, puis de la fréquentation des mêmes milieux artistiques et littéraires dans les premières décennies du XXe siècle, du partage de lieux dans une Paris faite de salons, de théâtres, de scandales et d’expérimentations, se dessine le terrain sur lequel se construit une complicité qui engage autant la vie que l’écriture, cette tension entre le corps et le langage que tous deux, par des voies et des outils différents, n’auront de cesse de poursuivre tout au long de leur existence. La figure de Colette, en particulier, apparaît comme un point d’attraction pour Cocteau, non seulement pour sa liberté personnelle et sexuelle, manifeste dans des épisodes emblématiques tels que le scandale du Moulin Rouge, mais aussi pour une capacité plus profonde à se soustraire aux conventions, à habiter son époque sans s’y confondre, en maintenant une distance à la fois critique et existentielle, qui se reflète dans ses œuvres, dans ses héroïnes, dans sa langue.
Une amitié qui, dans les années où Colette vit au Palais-Royal et Cocteau à quelques dizaines de mètres, prend une dimension presque domestique, rythmée par des visites, des promenades dans le jardin du Palais, des rencontres dans la chambre de Colette au premier étage, et qui devient peu à peu plus intime, jusqu’à trouver une nouvelle forme d’expression dans l’éloge que Cocteau lui consacre à l’occasion de sa réception à l’Académie royale en 1955. Un discours qui constitue un véritable dispositif complexe où s’entrelacent mémoire, analyse et réinvention, et que David Gullentops, dans la seconde section du catalogue, interprète comme une forme spécifique d’écriture, capable de transformer l’acte même de l’éloge en un moment de réflexion sur la création. Dans ce contexte, l’éloge n’est pas seulement un texte sur Colette, mais un texte avec Colette, un espace dans lequel sa figure continue d’agir, de produire des effets, d’influencer la pensée et l’écriture de Cocteau, et où se révèle à quel point cette amitié a profondément marqué son parcours créatif, l’orientant, le transformant, lui offrant de nouveaux outils et de nouvelles images. Cette seconde partie du catalogue, plus analytique mais non moins intense, permet également de saisir comment la figure de Colette est progressivement soustraite à toute tentative de normalisation, retrouvant cette dimension inquiète et contradictoire qui fait sa force, et que Cocteau défend explicitement en refusant d’en faire une figure rassurante.
Colette, une grande sœur est l’exposition qui rouvre, une fois encore, cet espace de découverte que l’écriture de Colette a tracé en moi depuis que j’étais une enfant, lorsque j’ai commencé à imaginer un Paris que je n’avais jamais vu autrement qu’à travers sa langue. Dans les salles de cette exposition, dans les pages du catalogue qui l’accompagnent, il y a la voix de Colette qui continue de se mouvoir, de s’élever et de revenir, de se déposer sous des formes toujours nouvelles, emportant avec elle non seulement les traces de sa vie, mais aussi celles de Jean Cocteau, qui l’a accompagnée depuis leur première rencontre.
À travers cette exposition, d’une certaine manière, la cartographie secrète que la lecture de mon premier livre de Colette avait commencé à dessiner en moi il y a plus de vingt ans s’est réactivée, me ramenant vers ces lieux qui continuent d’exister chaque fois que j’ouvre l’un de ses livres, ces lieux où la vie et les mots sont indissociablement liés, ces lieux où « ce qui mérite d'être vécu mérite d'être bien vécu, et que ce qui mérite d'être écrit mérite d'être bien écrit ».

Exposition « Colette, une grande sœur », Maison Jean Cocteau, Milly-La-Forêt, du 18 avril au 1er novembre 2026.
