top of page

Madeleine Pelletier féministe : la nuance à son radical

  • Photo du rédacteur: Pauline de Toffoli
    Pauline de Toffoli
  • il y a 1 heure
  • 8 min de lecture


Madeleine Pelletier (c) DR
Madeleine Pelletier (c) DR



Radical. Étymologie : racine. Madeleine Pelletier, dans son féminisme, retourne au radical de la pensée : elle l’enracine dans des prémisses rigoureuses et une finesse chirurgicale, en dépit de ce qui survit de sa réputation de fauteuse de trouble virago : la femme sera libre, ou ne sera pas. Loin d’être une misandre dégainant pistolets et canifs à toute occasion, elle se montre en réalité particulièrement critique et nuancée vis-à-vis du « féminisme » tiède ou aigre de son époque, qui, si l’on regarde les première, deuxième et troisième vagues du mouvement à partir du XXe siècle, n’en est stricto sensu pas un. C’est la doctoresse, première aliéniste française à soutenir une thèse en psychiatrie, qui se distingue en posant les fondements du féminisme dont nous héritons aujourd’hui, et qui lui vaut l’épithète, revendiqué par Madeleine Pelletier elle-même, d’intégral. Intégral, son féminisme l’est en raison de son refus de compromis, compromis perçus par la docteure comme de la compromission quant à la cause qu’elle défend. Ainsi, il n’est pas étonnant que ses Mémoires d’une féministe intégrale débutent comme suit : « Je puis dire que j’ai toujours été féministe ; du moins depuis que j’ai l’âge de comprendre ». Déjà enfant, la « petite Marie », telle qu’on l’appelait, s’insurge contre toutes les ordonnances prescrivant l’assignation de la femme aux tâches avilissantes tandis que les hommes jouissent parallèlement d’une liberté absolue. Retour sur l’œuvre et la pensée de Madeleine Pelletier, dont le recueil d’articles de presse posthume « J’ai acheté un pistolet à la petite fille... », paru en mars aux éditions Flammarion, éclaire sous un nouveau jour son engagement, qui apparaît plus martial, ferme et complexe que jamais.

Transfuge, Madeleine Pelletier l’est à double titre, et c’est, sans doute, ce qui fait d’elle le personnage unique d’une époque encore peu rompue à une intelligence aussi percutante et aiguisée que la sienne. Transfuge de classe d’une part : née dans un milieu modeste, la jeune fille se forme toute seule pour échapper à ses origines prolétaires et gravit les échelons de ses études jusqu’à la thèse de médecine puis l’internat, sans aucune aide financière de la part de sa mère qui s’occupe seule d’elle. Consciente avant beaucoup du déterminisme à l’œuvre dans les milieux pauvres, elle livrera des articles et donnera des conférences au sujet de ce qu’anachroniquement nous nommerons le classisme. Transfuge de sexe d’autre part, puisqu’elle exprime très tôt, comme en témoignent ses mémoires, le souhait de paraître homme, de se faire « virile » dira-t-elle plus tard dans les journaux. Et de fait la stratégie fonctionne : elle se fait repérer, et, malgré la haine qui ceint son personnage, respecter. Refusant souvent de signer au féminin, se genrant au masculin délibérément pour gagner en crédibilité dans la presse, Madeleine Pelletier entretient un rapport qui, d’apparence, a tout de conflictuel avec son assignation au féminin. Il est pourtant clair, à la lecture de ses textes, qu’elle ne prône pas l’effacement de la femme et la négation de celle-ci au profit d’une exaltation d’un mimétisme du masculin, mais que la chose relève davantage d’une stratégie circonstancielle dépendant des mœurs de l’époque, obligeant la femme, selon la penseuse, à se viriliser pour gagner sa place dans les sphères réservées aux hommes. Aussi faut-il éviter l’écueil de faire d’elle une féministe misogyne, oxymore souvent repris comme argument fallacieux par les anti-féministes pour décrédibiliser des philosophes aux pensées profondes qui ne cèdent pas aux lieux communs, mais dont les textes répondent d’une logique interne complexe et souvent discréditée à coup de simplifications.

Là où Madeleine Pelletier est à la fois prise à parti pour sa soi-disant haine des hommes, mais également des femmes en raison de la critique qu’elle se permet des deux genres, un retour aux écrits de la doctoresse permet facilement d’écarter toute équivoque : « Nous ne sommes pas les ennemies des hommes, nous voulons l’égalité, voilà tout. ». On lit plus loin dans les Mémoires d’une féministe intégrale, « […] nous ne cherchons pas à être des hommes. Mais si [ajoute-t-elle, avec regret], il faut être des hommes socialement » pour avoir une chance d’être entendue et d’intégrer les pôles dominés par les hommes – socialisme, franc-maçonnerie en ce qui concerne les centres d’intérêt de Madeleine Pelletier. Quant au mépris dont elle ferait preuve vis-à-vis des femmes, il s’inscrit avant tout dans la critique d’une attitude de complaisance face à leur asservissement et notamment face à une forme de servitude volontaire, pour reprendre la formule de La Boétie, dans laquelle se laissent aller même celles qui se revendiquent les plus féministes. Elle se montre avant tout sévère face aux femmes qui jouent le jeu d’un patriarcat imposant de se vêtir pour plaire aux hommes, et de ne se soucier de rien sinon de sa toilette ou de son apparence, en vertu du grand « esclavage sexuel que l’on considère comme naturel et inchangeable », à savoir le mariage et, partant, l’assujettissement de la femme au mari. Ce dernier, en effet, lui impose des rapports intimes, et donc des enfants à élever, ce qui signe la perte définitive de la liberté selon Madeleine Pelletier. On peut voir dans cette indignation une véritable critique avant l’heure du devoir conjugal, qui se radicalise encore dans les articles de presse et fictions de la doctoresse qui ne fut pas seulement médecin, mais femme de lettres, autrice de nombreux articles de journaux récemment exhumés par Christine Bard, et d’un roman, La Femme vierge, où l’on suit les aventures d’un avatar de la doctoresse faisant de l’abstinence et de la virginité des actes de résistance et de militantisme, puisqu’ils permettent de ne pas avoir à porter la progéniture d’un mâle qui, par la suite, consignera la femme au foyer. Là encore, il faut introduire de la nuance : comme le montrent les nombreux articles du recueil « J’ai acheté un pistolet à la petite fille… », cette sorte de grève du sexe ne pourra prendre fin qu’à partir du moment où l’on admettra… le droit à l’avortement. Dès 1909, dans le journal La Guerre Sociale, Madeleine Pelletier revendique la fin de l’interdiction de cet acte considéré – comme aujourd’hui encore d’ailleurs, par trop – criminel. La pratique de l’avortement signera d’ailleurs son arrêt que l’on peut dire de mort, puisqu’elle sera enfermée en asile jusqu’à la fin de ses jours pour avoir pratiqué l’acte. Madeleine Pelletier milite par ailleurs de façon précoce pour la liberté sexuelle des femmes, qui, selon ses articles féministes, devraient pouvoir coucher avec autant d’hommes qu’elles veulent, de la même manière que ces derniers le font, sans subir les conséquences que n’a pas à essuyer la population masculine : grossesses, déclassement social…

Le recueil inédit d’articles de Madeleine Pelletier aide à saisir toute la complexité, qui, in fine, sourd de sa plume, mais de sa personne et de son mode de vie également. À la fois douce et violemment emportée, mesurée et absolument hors norme dans son argumentation et son comportement, Madeleine Pelletier peut sembler bifide : c’est qu’elle l’est, et que toute pensée fine et nuancée requiert un trouble. Accoler la nuance à la féministe la plus radicale de son temps : voilà notre pari. De fait, il faut toujours, avec la doctoresse, contextualiser, non seulement quant à l’époque, mais au sein de son discours lui-même, prendre conscience d’à quel point ses mots dépendent du contexte qu’elle-même décrit. Aussi elle ne prône pas une abstinence éternelle, ni une coupe cheveux courts et un costume d’homme de façon arrêtée. Il est clair que, pour Madeleine Pelletier, chaque proposition dépend de ce que la société donne en effet à la femme ou non – comprendre : il faut faire avec ce que l’on a. Si le seul moyen de s’émanciper réellement et d’intégrer les milieux masculins est la tenue masculine, alors il faut opter pour la tenue masculine. Si, pour le moment, le patriarcat empêche les filles d’apprendre à niveau égal que les garçons à l’école, il faut éduquer les petites filles en garçons, puisque ces derniers sont ceux qui jouissent de la liberté absolue… Et leur acheter en guise de jouet des « pistolet(s) de bazard », la violence fut-elle « contraire » à la morale dont se revendique Madeleine Pelletier. Si la guerre n’est pas souhaitable et s’il faut à terme viser un discours pacifique, dans les faits, le service militaire est l’une des raisons pour lesquelles le droit de vote n’est pas accordé aux femmes, et il faut par conséquent militer pour l’admission des femmes dans la mobilisation sur le front, à hauteur de ce que leurs moyens physiques leur permettent. Le féminisme de Madeleine Pelletier est avant tout pragmatique : il faut faire ce que la situation s requiert, à cet instant t, pour que prospère le droit des femmes. Cette donnée inhérente à la pensée de la féministe fut à l’origine de bien des malentendus qui perdurent aujourd’hui, autour de celle qui avoue pourtant, dans une grande douceur, « laisse(r) vivre les araignées » (Mémoires d’une féministe intégrale) chez elle par dégoût pour la violence. Accusée, car l’argument n’est pas nouveau, de faire « du tort à la cause » (ibid), il faut, comme pour toute féministe à qui l’on oppose ce reproche, regarder de près les textes pour voir s’il n’y a pas en réalité – et c’est souvent le cas, car l’anti-féminisme chérit la mauvaise foi plus que l’argument – une raison sous-jacente à des propos dont l’abord semble maladroit ou brutal, mais qui dans le détail relèvent du bon sens et de la nuance. C’est le cas des écrits et de tout le travail de militante de Madeleine Pelletier : contrairement à l’adage, et malgré la beauté de la prose de la doctoresse qu’il faut évoquer et que l’on voit déployée dans tout son art dans « J’ai acheté un pistolet à la petite fille… », il n’est pas question de main de fer dans un gant de soie, ni de l’inverse ; il est question, très simplement, d’empoigner la justice. Aussi, pour conclure en laissant la parole à celle que tous ont tenté de faire taire, sans y parvenir, citons les revendications du féminisme intégral porté par une femme exceptionnelle, exposées dans le premier numéro de la revue fondée par cette pionnière indétrônable du féministe, La Suffragiste, mis en exergue dans le recueil paru chez Flammarion. Parce qu’exigence ne veut pas dire intolérance, parce que fermeté ne veut pas dire violence, et parce que la probité est sans doute la plus intense des vertus, on peut à raison considérer que Madeleine Pelletier est une féministe dont la radicalité n’a d’égale que la nuance :


« À nos lecteurs


À nos lectrices


À vous femmes qui justement révoltées de la condition inférieure qui vous est faite dans la société présente.


À vous hommes qui, épris de justice et d’équité, êtes prêts à seconder les femmes dans la lutte qu’elles entreprennent pour leurs droits politiques, nous présentons l’organe de nos revendications : La Suffragiste.


Contrairement à celles qui, mal dégagées encore d’une éducation déprimante croient devoir emmitoufler leur féminisme dans la soie et les dentelles pour le rendre moins effrayant aux regards prévenus ; nous donnerons nos idées pour ce qu’elles sont, certaines de les imposer par leur seule justice.


Nous réclamons pour la femme sa place au banquet de la vie ; son droit de développer sa personnalité dans le sens où elle le juge bon, sans que la société ait à intervenir.


Jusqu’ici la femme a vécu exclusivement pour l’homme ; c’est au travers de lui qu’elle a pensé, c’est dans son ombre qu’elle a agi ; nous voulons la décider à penser et à agir par elle-même.


[…] "Lutte de sexe" diront les partisans du maintien de la prérogative masculine. Non, Messieurs. Il n’est pas question d’une lutte de sexe, mais bien d’une lutte pour la défense des droits de notre sexe. Ce qui est sensiblement différent, vous en conviendrez. Nos ennemis ce ne sont pas les hommes en général ; ce sont ceux d’entre les hommes qui nous refusent nos droits par égoïsme et celles d’entre les femmes qui par sottise ou bassesse se font les adversaires de leur propre affranchissement. »

 





Madeleine Pelletier, « J’ai acheté un pistolet à la petite fille... ».Articles féministes (1904-1914), présentés par Christine Bard, Flammarion « Champs/Classiques », mars 2026, 400 pages, 11,70 euros.

bottom of page