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  • Photo du rédacteurMaud Thiria

Maud Thiria : Des errantes (extrait)



Maud Thiria (c) Maria Letizia Piantoni


on dit tu perds la boule

on t’électrise t’hypnotise

te met dans un état second

pour diviser le grain en toi

voir la brèche la guérir

mais au fond tu perds la boule

n’importe

comme le monde coulant de sa propre perte

tu coules en toi

tu glisses entre un avant un après

un cependant pendant ce temps

rien ne se perd dit-on mais toi si la boule

se perd et que gagnes-tu

après ton pain à la sueur de ton front

ta mie de pain en boule

sur la table du réfectoire cantine plateau

toutes ces petites boules de mie

collectées sculptées là entre l’ongle et la chair

durcies à force immangeables au fond

quand plus de dents

plus d’os où tenir bon

motus et boule de gomme dis-tu

oui chut

ici on perd la boule en silence













 

combien d’électrochocs

combien de pelleteuses

combien de mines de trous de foreuse

pour t’envahir t’entailler de taillader

toi et la terre blessée à coups de

machines à broyer

tu n’as plus de ressources

tu n’es plus productive

tu n’es même plus en jachère

trop de déchets en toi

la peau toute plastifiée

ils t’écrasent en TOION

gomment tes rides, tes plis, tes bosses

à ras te font rejoindre le plat hygiénique

du plastique des fauteuils

aux draps synthétiques

d’un monde clos trop lisse

ce trop toujours trop

pour toi n’importe quelle errante

en espace mis à mal

sur terre en déshérence

 

 


 

 

 

 

 

 

combien d’électrochocs

combien de pelleteuses

combien de mines de trous de foreuse

alors quand trop de bruits

de cris de souffles assourdis

tu dis

je fais de la poésie

sur les ronflements de mon père

recouvres des pages

du stylo plume qui pointe

sa rage

quand trop de bruits

tu écris le silence

et son articulation

la syntaxe du cri décomposé

c’est comme un ralenti

une image figée

tu écris

les ronflements renflements

sous les plis

là où ça bave coule encore

à la source


 

 

 

 

 

 

tu dis

je fais de la poésie

sur les ronflements de mon père

son rythme la rythmique de ta langue

sa musique sur fond d’apnée tes silences

tes blancs son espace de fumée et d’alcool

son haleine chargée tes sauts de ligne

et plus c’est chargé plus ça ronfle plus tu écris

si simple avant cette musique de vie sur fond de verre vide

ici

tu écris avant le réveil des corps

où ça patauge encore dans la nuit

avant la serpillère l’infirmière la civière

tu écris de la poésie sur les ronflements des machines

goutte à goutte ton nouveau rythme

tracé cardiaque ta nouvelle feuille quadrillée

sans plus de marge rouge

tout respire l’endormissement des corps

leur végétation lente

 

tu écrivais mieux sur les ronflements

de ton père






Maud Thiria, Des errantes, éditions LansKine, avril 2024, 64 pages, 14 euros.  

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