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Entretien avec Camille Moreau : Emmanuelle, un roman de collaboration


Camille Moreau (c) Patrick Galbats


A l'occasion de la parution de Emmanuelle Arsan, biographie d'un pseudonyme, Jean-Michel Devésa est allé pour Collateral à la rencontre de son autrice, Camille Moreau, le temps d'un grand entretien.



Jean-Michel Devésa : La sensibilité de notre époque est fort différente de celle où le couple Marayat Bibidh-Virajjakar et Louis-Jacques Rollet-Andriane a pensé, élaboré et écrit un roman, Emmanuelle, dont on a pu dire qu’il réfléchissait à bien des égards les aspirations personnelles (et érotiques) de ses lecteurs, et d’abord de ses lectrices. Pour ce faire, ceux-ci ont inventé une figure laquelle a tendu au mythe, celui d’Emmanuelle Arsan. Ce nom d’auteur se retrouve sur plusieurs livres, de tonalité et de qualité inégales, avec des visions et des présupposés ne relevant pas forcément de la même philosophie quant à la vie intime des sujets, et qui, aujourd’hui, peuvent surprendre, voire heurter. Il en est de même pour certains aspects d’Emmanuelle, livre auquel vous accordez une place spécifique (si vous me permettez de grossir le trait : pour vous, c’est cet ouvrage parmi ceux signés par Emmanuelle Arsan qui restera). Pourquoi et comment avez-vous forgé le dessein de rédiger cette étude, en l’occurrence la biographie d’un pseudonyme puisque tout au long de vos analyses vous prenez soin de distinguer le personnage des personnes ?

 

Camille Moreau : Le personnage d’Emmanuelle a toujours fait partie de mon panthéon personnel. Je l’ai rencontrée il y a quinze ans, dans mes lectures de jeune femme, et elle a eu une grande influence sur ma pensée et sur ma vie. Je la « fréquente » depuis extrêmement longtemps, j’avais même consacré mon mémoire de Master à l’étude de la philosophie de l’éros dans Emmanuelle. Et lors de ma soutenance de thèse il y a deux ans, la discussion a dérivé du sujet original (il s’agissait d’exposer la jouissance qui peut exister dans le rapport texte-lecteur) vers le cas précis d’Emmanuelle. L’un des membres du jury (il me semble qu’il s’agissait d’Olivier Bessard-Banquy, spécialiste lui aussi de la littérature érotique) a avancé l’idée qu’il serait peut-être intéressant de pouvoir lire une biographie d’Emmanuelle Arsan. Mon éditrice était présente dans la salle, et elle a saisi l’idée au vol. J’ai d’abord commencé par refuser sa proposition, car ce sujet qui me touche assez directement me semblait trop ambitieux, je pensais garder ce projet pour la « maturité ». Puis nous avons appris qu’Emmanuelle allait connaître une nouvelle adaptation cinématographique, et j’ai dû dépasser mes résistances pour répondre à cette urgence : je voulais rappeler au monde qu’Emmanuelle était née non pas sur un écran mais sur une page de roman.

            Quant à savoir si ce qui est abordé dans Emmanuelle est d’actualité, je pense pouvoir affirmer sans trop me tromper que la pensée d’Emmanuelle Arsan n’a pas pris une ride, elle s’est même bonifiée avec le temps.

 

J.-M. D. : Dans les premières pages de cette biographie (que vous menez et conduisez en indiquant fréquemment de quel « lieu » vous « parlez »), vous n’hésitez pas à assener que « [l]ire Emmanuelle aujourd’hui, c’est prendre parti ». Dans le débat et la discussion, a fortiori dans la controverse, il est toujours indispensable de circonscrire et de préciser sa visée. C’est le sens de ma question. Quelle lutte avez-vous engagez, dans quel combat êtes-vous engagée, avec ce livre, et peut-être aussi dans votre existence ?

 

C. M. : Un des combats qui m’a toujours interpellée, qui n’est peut-être pas le plus urgent, mais qui est celui qui m’a le plus touchée dans mon propre parcours, est ce que j’appelle « le paradoxe de Casanova et de la traînée ». C’est-à-dire l’idée selon laquelle la liberté sexuelle et la multiplication de partenaires pour les hommes est un exploit admirable, tandis que pour les femmes c’est la marque d’une faiblesse morale ou d’un manque d’amour-propre : il y a une gloire de la séduction pour les hommes auxquelles les femmes n’ont pas accès. En représentant une héroïne intelligente, libre, et maîtresse de ses désirs, qui ne se laisse jamais mettre dans les fers de l’opinion, Emmanuelle offre un contre-modèle pour mettre à mal à ce paradoxe.

            Mais au-delà de cela, le seul véritable combat que je veux mener avec mon livre, c’est de rendre justice à la littérature. La bande annonce du film original Emmanuelle s’ouvrait sur cette phrase : « C’était un livre, c’est devenu un film... », or malgré cela le film a complètement éclipsé le livre, on a aujourd’hui oublié qu’il s’agissait à l’origine d’un roman, et plus encore d’un texte empreint de philosophie. En lieu et place d’une lecture légère d’un « roman de gare », le lecteur d’aujourd’hui sera peut-être surpris de trouver un roman philosophique exigeant, qui n’a rien à envier aux classiques du genre, comme Le journal d’un séducteur ou La Nausée, pour citer deux exemples connus. Le roman est aujourd’hui épuisé, seulement trouvable en seconde main, alors que le film est partout, régulièrement projeté, et a fait l’objet d’une présentation sur Netflix récemment. C’est surtout cette injustice-là que je voulais réparer, même si évidemment les discours présents dans Emmanuelle mettent en tension des questions extrêmement actuelles, comme la complexité du consentement, la différence entre liberté personnelle et émancipation sociale, ou les droits des personnes homosexuelles.

 

J.-M. D. : Un passage (parmi de nombreux autres) a attiré mon attention. Vous avez noté ceci à propos du personnage d’Emmanuelle : « Marayat n’est pas Emmanuelle. Emmanuelle est Marayat, mais pas seulement. Elle est une femme protéiforme, inspirée par un certain nombre de femmes réelles, d’hommes aussi ; elle est un masque emprunté par des êtres en quête d’absolu, elle est la forme choisie par plusieurs esprits conjoints. Et c’est cela qui permet à toute femme de devenir Emmanuelle, si elle le veut. » Dois-je comprendre que, selon vous, l’écriture pour qui la pratique équivaut à revêtir un (ou plusieurs) masque(s) ? Si oui, cela signifie-t-il que les écrivaines et les écrivains, les artistes en général, sont des « menteurs sublimes » ?

 

C. M. : Toute tentative de dire le réel par une œuvre d’art est pour moi déjà un mensonge : le récit met en forme le réel, qui ne se prête à l’exercice qu’en perdant une partie de son ampleur. L’écrivaine ou l’écrivain qui prétend parler de son expérience (comme c’est le cas pour les auteurs d’Emmanuelle) joue donc forcément un jeu du mensonge, ne serait-ce que par omission, et de la dissimulation. Mais cette mise en forme du réel conditionne aussi l’expérience que nous en faisons : nous avons besoin d’art et de fiction pour comprendre intelligiblement le chaos des phénomènes. Les artistes sont donc des menteurs sublimes, oui, mais des menteurs nécessaires.

            Quant au masque, il est évident dans les cas d’anonymat ou de pseudonymat, où l’invention d’un auteur-paravent est censé dissimuler une réalité trop prosaïque ou trop sensible. Mais dans le cas précis d’Emmanuelle, il y a plusieurs couches de masque : ce personnage a été le réceptacle de tant de fantasmes divers, de divers publics, que les auteurs, lorsqu’ils ont créé la figure d’Emmanuelle Arsan, se sont laissé prendre au jeu au point de modeler leur pseudonyme (et ses interventions dans la presse) en fonction des fantasmes qu’elle suscitait. Ils ont – peut-être – fini par être les victimes de leur propre jeu, lorsque le mythe leur a échappé, notamment dans les adaptations cinématographiques.

 

J.-M. D. : Croyez-vous que le « devenir-Emmanuelle » (auquel des femmes ont pu aspirer dans les années 1960-1970, au nom de leur émancipation et de la conquête de leur autonomie) soit encore d’actualité ? N’avez-vous pas le sentiment de vous adresser plutôt à un lectorat de mon âge, à des femmes et des hommes qui ont eu accès à Emmanuelle quand le roman a été légalement publié (et qu’il n’a plus circulé sous le manteau) ? L’utopie concrète vécue par Marayat et Louis-Jacques Rollet-Andriane, leur « érosphère », ne me paraît plus avoir cours, de même me semble-t-il que Emmanuelle n’équivaut plus à un flamboyant « plutôt la vie » ?

 

C. M. : J’ai écrit ce livre avec en tête un lectorat jeune, peut-être perdu face à la multiplicité des injonctions contradictoires autour du sexe. Et au vu des réactions de mes premières lectrices, qui étaient mes jeunes collègues libraires plus jeunes que moi, je crois sincèrement que mon livre peut parfaitement s’adresser aux jeunes femmes d’aujourd’hui. Mais votre question me flatte aussi, car cela veut dire que vous vous êtes également senti concerné. Je crois que c’est justement la force de la littérature érotique d’avoir quoi qu’il arrive cette fonction de mise en dialogue de l’intime au sein de l’esprit du lecteur, comme une manière « d’essayer » ses fantasmes sans les conséquences du réel. Certes il est vrai que l’Utopie souhaitée par les auteurs d’Emmanuelle, cette émancipation partagée par tous qui dépasse le cadre de l’intime pour venir contaminer le social, a été déçue : eux-mêmes se sont retranchés du monde à la fin de leur vie après avoir constaté à quel point le discours de libéralisation avait été récupéré par des puissances contraires, comme le néo-libéralisme. Cela dit, les communautés érotiques comme celle d’Emmanuelle existent toujours, elles se font simplement plus discrètes, estimant certainement que pour vivre heureux, il vaut mieux vivre cachés.

 

J.-M. D. : J’ai lu Emmanuelle au tout début des années 1970. Je me suis intéressé à ses conditions d’écriture lorsque je me suis penché sur l’œuvre de Pierre Molinier, le peintre et photographe bordelais dont je souhaitais présenter une rétrospective différente des expositions précédentes qui avaient été consacrées à son art, lesquelles avaient privilégié ses clichés et ses montages, et non pas sa peinture, or, de mon point de vue, si Molinier avait échappé à l’oubli, s’il n’était pas passé à la trappe de l’histoire artistique, c’était grâce à sa peinture, la « surréalisante » (les toiles montrées à Paris par André Breton à la Galerie L’Étoile scellée) et celle explorant ses fantasmes (il y en aurait une soixantaine). Il se trouve que Marayat et son mari avaient entretenu une relation avec l’artiste et que Molinier s’était entiché d’elle. J’ai par conséquent eu envie d’en savoir un peu plus sur eux. Assez rapidement, j’en suis venu à considérer que la « voix » d’Emmanuelle Arsan avait été inventée : les époux Rollet-Andriane ayant consacré toute leur énergie et tous leurs efforts à donner un corps et un visage au mythe forgé par leurs soins (celui de la femme libérée, l’icône de la libération sexuelle). J’étais enclin à donner du crédit aux thèses soutenues par Françis Leroi (dans 70, Années érotiques, La Musardine, 1999), et par quelques autres, dont certains très bons connaisseurs de l’œuvre de Pierre Molinier, lesquels avaient eu la chance d’être reçus par le couple. Aussi avais-je le sentiment qu’il y avait eu un Pygmalion et une Galatée. Votre livre m’incite à revoir ce point, de fond en comble…

 

C. M. : Je pense réellement, et plus mes recherches avancent et plus j’en suis persuadée, qu’Emmanuelle Arsan est une figure cachant une collaboration artistique entre plusieurs personnes, à commencer par Marayat et Louis-Jacques Rollet-Andriane. La thèse de l’artiste et de sa muse a tenu longtemps car elle est crédible : Marayat s’est fait discrète sur son intelligence, car c’était commode, et cela collait mieux à l’esprit de l’époque. Ils ont aussi eux-mêmes alimenté cette thèse : dans le cas de la rencontre avec Molinier, ils ont en effet joué le rôle de la muse et du Pygmalion, mais pour d’autres témoins de leur vie commune, l’histoire en était autrement : ainsi Suzanne Brøgger préfère se rappeler de Marayat toujours à sa machine à écrire, et de Louis-Jacques comme le boute-en-train, moins intellectuel que sa femme. L’identité n’est pas un bloc immuable, souvent nous nous coulons dans différentes personnalités en fonction des contextes ou des rencontres, et la vie des Rollet-Andriane me semble un parfait exemple de cela.

 

J.-M. D. : Vous n’hésitez pas à affirmer en ouverture à votre étude que les livres peuvent rendre libres celles et ceux qui les lisent. D’emblée, on comprend que vous estimez qu’Emmanuelle est de ceux-là. Vous le qualifiez de « roman initiatique empli d’amour, de sexe, de philosophie ». Il proposerait « une vision de l’érotisme jusqu’alors inédite » et vous ajoutez que celle-ci n’a jamais été depuis renouvelée. Est-ce dire que ce texte ne réifie pas les femmes en les représentant ? N’exagérez-vous pas quand vous avancez qu’il exprime (mieux que beaucoup d’autres) ce à quoi (peut) vise(r) le désir féminin ?

 

C. M. : Je ne pense pas exagérer, même si l’excès fait partie du charme [rires]. Je peux vous donner un exemple : dans la séquence d’ouverture du roman, dans l’avion, il y a une scène de masturbation où l’on peut lire la montée du désir dans le corps d’Emmanuelle. La description est si précise et fidèle aux sensations que l’on peut avoir quand on est une femme qu’il me semble impossible qu’il n’y ait pas eu de femme impliquée dans l’écriture de cette scène. Le problème de la réception d’Emmanuelle est aussi que le roman a été coupé en deux par un Éric Losfeld pressé, et que l’accomplissement du destin de l’héroïne ne se comprend que dans la seconde partie de l’œuvre, qui a été publié plus tard comme s’il s’agissait d’une suite, d’un tome deux, alors que c’est véritablement là que tout se passe pour Emmanuelle. Dans la première partie, on a l’impression qu’elle suit docilement son mari, tandis que dans la deuxième partie, c’est elle véritablement qui devient l’organisatrice des plaisirs de sa petite communauté, et qui finit par initier son propre mari à des plaisirs (et des pensées) qu’il était incapable de seulement envisager avant. Emmanuelle se fait véritablement sujet, et les lecteurs avec. Là où j’exagère, c’est peut-être lorsque je dis que cette vision n’a plus existé par la suite, car il y a des romans érotiques ultérieurs ou actuels qui représentent la même joie pure, mais aucun qui n’a rencontré un tel succès.

 

J.-M. D. : Emmanuelle se démarque d’une approche de l’érotisme qui, à la suite de Sade et de Georges Bataille, tresse le désir à son envers de mort et de violence. Dans cette perspective, le roman d’Emmanuelle Arsan « répond » à Histoire d’O de Pauline Reage en vertu d’un « érotisme solaire ». Sa dimension joyeuse et lumineuse rompt aussi avec la tonalité cynique de Françoise Sagan dans Bonjour tristesse.

 

C. M. : Emmanuelle, c’est vraiment un point de bascule dans l’histoire de la littérature érotique française. Avant Emmanuelle, il y avait effectivement cette tradition de l’érotisme noir, où la mort était très présente, et la transgression centrale. Emmanuelle a tenté de combattre cela en proposant une vision de la sexualité beaucoup plus heureuse, plus énergique et marquée par la joie, presque spinoziste. Aussi, après Emmanuelle, les femmes se sont emparées du genre de la littérature érotique pour le faire leur : avant Emmanuelle, les livres érotiques étaient écrits par des hommes, pour des hommes. Après Emmnauelle cela a progressivement glissé pour devenir aujourd’hui une littérature écrite plutôt par des femmes pour des femmes. Dans mon livre, je cite beaucoup de passages d’Emmanuelle, c’était pour moi comme une façon de prendre le lecteur en otage, de le forcer à lire par lui-même ce texte admirable.

 

J.-M. D. : Sous votre plume, je lis ceci : « L’érotisme d’Emmanuelle n’est pas insouciant, au contraire il est très soucieux. Soucieux d’éthique (et d’esthétique), c’est un érotisme qui explore justement les limites de la morale pour repousser celles du plaisir, et qui ne met qu’une seule valeur au-dessus de tout le reste : le savoir. » Je vous invite à me convaincre. En quoi ce livre (fort bien écrit) est-il éthique ? Ne dessert-il pas la cause des femmes ?

 

C. M. : Ce que j’appelle l’éthique d’Emmanuelle, c’est sa façon de ne rien faire sans étudier les pensées qui sont à l’origine de cette action. La jouissance ? Avant de la vivre, il faut l’envisager dans tous ses aspects. Le désir ? Pareil. Regarder une œuvre d’art, se prostituer ou ne pas se prostituer ? De même. Emmanuelle met en scène ce que pourrait être une vie philosophique, et montre comment cette présence de la pensée dans la vie peut mener à la multiplication de plaisirs, notamment érotiques. Et ceci est une pratique qui est valable pour tous les individus, quel que soit leur genre ou les logiques de domination dans lesquels ils sont pris.

 

J.-M. D. : L’histoire de la réception d’Emmanuelle relève d’une continue infortune. Le livre, publié sous le manteau, a été perçu par une partie du public comme étant uniquement licencieux. Il n’y a guère que Mandiargues en juillet 1960 (dans la N.R.F.) pour juger sans la moindre hésitation qu’il relève de la littérature. En 1974, l’adaptation cinématographique par Just Jaeckin est une trahison. Vous en êtes affligée, vous en êtes en colère : évoquant la photographie de Sylvia Kristel assise sur le fameux « fauteuil Emmanuelle » en osier, vous estimez qu’il serait temps qu’on cesse de transformer les femmes en meuble…

 

C. M. : Ce fauteuil m’a hantée pendant des années, et encore aujourd’hui : l’image de Sylvia Kristel sur son fauteuil a tellement marqué les esprits qu’il fonctionne comme un écran qui cache les idées réelles d’Emmanuelle. C’est le symbole pour moi de la plasticité du mythe et de ce que l’on perd du réel et de la vérité lorsqu’on laisse l’industrie s’en emparer : ce fauteuil qui n’est même pas dans le film et encore moins dans le livre est devenu le symbole d’un érotisme exotico-chic, superficiel et inoffensif, alors que l’œuvre originale est un brûlot qui a eu le pouvoir de changer la société entière (on a même accusé le livre Emmanuelle d’être à l’origine de la révolution de 68). Voilà comment on fabrique de la domination : en effaçant des idées derrière des images.

 

J.-M. D. : En abordant la conclusion de votre enquête, vous écrivez avec gravité : « La biographie, si l’on n’y fait pas attention, s’apparente à la profanation d’une tombe. » Vous avez conscience qu’elle est en mesure de dissiper la légende. Vous ne vous sentez pas légitime pour dévoiler le « secret » que les Rollet-Andriane ont emporté avec eux dans la mort. Néanmoins, vous l’écornez : vous terminez votre livre en posant qu’Emmanuelle,- le livre et l’écrivaine suscitée (le mythe Emmanuelle Arsan) -, est « un roman de collaboration » qui a mobilisé le couple et un cercle amical dans « un même but d’émancipation des femmes ». Je vous ai sentie partagée, tiraillée, confrontée à la transgression…

 

C. M. : Au cours de mes recherches, j’ai très vite rencontré l’information selon laquelle Louis-Jacques désirait que leur œuvre meure avec eux. Mais il y avait déjà tant d’informations dispersées sur le net, dans des articles, des blogs, la plupart inexactes qui plus est, que la question s’est posée : fallait-il s’abstenir, ou rectifier le mal qui avait été fait ? L’hommage que je souhaitais écrire était-il une violation ? J’ai finalement choisi de rétablir une certaine forme de vérité, en essayant de rester fidèle à l’esprit original d’Emmanuelle. Il serait trop simple de dire « ils auraient été fiers de ce livre », car en réalité il m’est impossible de le savoir. J’ai fait un choix, j’ai préféré désobéir pour réparer un tort qui selon moi était plus grave que ma propre offense. Ensuite, ce sera aux lecteurs de poursuivre cet hommage, en allant, je l’espère, lire le texte original d’Emmanuelle.

 




 


Camille Moreau, Emmanuelle Arsan, biographie d’un pseudonyme, Paris, La Musardine, mai 2024, 349 pages, 21 euros

 

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