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  • Photo du rédacteurLuis Teixeira

Eric Fournier : Hantises du Grand Soir (« Nous reviendrons ! »)




          

En posant les yeux sur la belle couverture du dernier livre de l'historien Eric Fournier consacré aux « spectres révolutionnaires » dans la France du long XIXe siècle, on pense immédiatement à l'incipit retentissant du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels : « Un spectre hante l'Europe – le spectre du communisme. » Dans un livre non moins fameux paru en 1993 dans les gravas à peine retombés du Mur de Berlin, le philosophe Jacques Derrida proposait une lecture serrée de ces lignes inaugurales du Grand Récit communiste au moment même où les thuriféraires du nouveau libéralisme cherchaient à l'effacer pour toujours en proclamant la « fin de l'Histoire ». Ce qu'a bien montré Derrida dans Spectres de Marx, c'est que ce « spectre du communisme » que les deux auteurs du Manifeste convoquent dans un geste d'ironie géniale, était d'abord le fantôme et le fantasme que les élites européennes aussi bien issues de l'Ancien Régime que de la société industrielle naissante – « la Sainte Alliance » ironisaient encore Marx et Engels – s'étaient fabriquées à leur propre usage, pour (se) faire peur et justifier en fin de compte la répression implacable de toutes les aspirations à un bouleversement social radical : « Toutes les puissances de la vieille Europe se sont alliées en une sainte chasse à courre contre ce spectre. »

            Le Manifeste se donnait précisément comme un viatique destiné à conjurer les spectres de la Réaction : « Il est grand temps que les communistes exposent à la face du monde entier leurs conceptions, leurs buts, leurs tendances et qu'ils opposent aux légendes du spectre communiste un manifeste du parti lui-même. » Fonder un parti, et même plus : une Internationale, pour dissiper les épouvantails de l'ennemi : voilà la solution que prônent Marx et Engels en février 1848, dans une Europe en passe d'être chamboulée par le « printemps des peuples ». Et même si les deux penseurs hésitent sur le chemin de leur réflexion politique, reconnaissant par moments, comme l'a bien noté Derrida, la puissance subversive des spectres comme manifestation de la dette de sang qui lient vivants et morts  – à la fin des fins, il est absolument clair pour Marx et Engels qu'il faut se défaire des hantises du passé qui entravent la dynamique révolutionnaire : « La révolution sociale du XIXe siècle ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l'avenir. Elle ne peut pas commencer sa propre tâche avant de s'être débarrassée de toute superstition à l'égard du passé. Les révolutions antérieures avaient besoin de réminiscences historiques pour se dissimuler à elles-mêmes leur propre contenu. La révolution du XIXe siècle doit laisser les morts enterrer leurs morts pour réaliser son propre objet. » A la négativité mortifère et réactionnaire du spectre (Gespenst), le Manifeste oppose résolument la positivité vivifiante et révolutionnaire de l'esprit (Geist) : pour réussir, la révolution doit suivre l'esprit créateur, qui, tout en assumant ce qu'il y a de vraiment positif dans l'histoire des luttes, s'est détournée de la fatalité de l'échec dans laquelle veulent l'enferrer les spectres de l'Ordre.

            Historien des gauches révolutionnaires, maître de conférences à la Sorbonne, Eric Fournier prend l'exact contre-pied de l'analyse marxienne dans le livre qu'il vient de faire paraître chez Champ Vallon sous le titre (emprunté à Louise Michel) « Nous reviendrons ! ». Une histoire des spectres révolutionnaires. France-XIXe siècle. L'objet du livre est double : l'auteur veut montrer, d'une part, que la culture politique des gauches révolutionnaires françaises, de 1789 au Front populaire, était toute entière imprégnée d'une intense « spectralité » et, d'autre part, que cette spectralité a agi sur les révolutionnaires comme un « puissant antidote à la résignation ».

            Comme le rappelle Fournier en introduction, les spectres sont à la mode. Pour le seul domaine de l'histoire moderne et contemporaine, on peut citer les travaux récents de Stéphanie Sauget sur les maisons hantées (Tallandier, 2011), de Guillaume Cuchet sur le spiritisme (Seuil, 2012) ou encore ceux de Caroline Callard sur les « spectralités de l'âge moderne » (Fayard, 2019). Ces études témoignent de l'intérêt croissant de la recherche historique pour les « sensibilités » du passé, dans une optique souvent pluridisciplinaire héritée de l'ouverture anthropologique (déjà ancienne) de l'école des Annales. L'apparition récente dans le champ éditorial francophone d'une maison comme Vues de l'esprit, le choix particulier et la qualité de ses publications (citons au passage le livre de Grégory Delaplace sur les maisons hantées paru en 2021) montrent tout le gain heuristique que les sciences de l'homme peuvent tirer de l'étude de « l'invisible ».

            Du livre de Fournier émergent deux scansions chronologiques majeures délimitées de part et d'autre par l'épisode crucial de la Commune de Paris. En effet, il faut attendre l'installation de la Troisième République pour que le camp révolutionnaire s'empare véritablement des spectres. Jusqu'en 1871, le thème du spectre révolutionnaire semble surtout mobilisé par les tenants de l'Ordre. Pendant la Révolution, on le trouve sous la plume des opposants au gouvernement montagnard et à la Terreur qui dénoncent chez Robespierre et ses partisans « le spectre odieux de la tyrannie ». Détail intéressant : Fournier souligne le lien précoce entre spectres et spectacle. Sous le Directoire (1795-1799), les chefs montagnards – Danton, Marat, Robespierre – sont représentés sous la forme de spectres monstrueux dans le cadre de spectacles urbains son et lumière alors connus sous le nom de « phantasmagories ». En 1830, mais plus encore en 1848, la spectralité révolutionnaire refait surface dans les écrits du temps. A gauche, les victimes des massacres de Juin devenues fantômes expriment sous la plume des vivants la traumatisme de la défaite. A droite, le « spectre rouge » permet aux enthousiastes du Prince-Président de paver la route qui mènera leur champion au coup d’État. Henri Guillemin, dans Le Coup du 2 décembre, un livre plein d'emportement et de fulgurances paru chez Gallimard en 1951, avait montré comment le thème du « spectre rouge » avait justifié le sabordage de la Seconde République aux yeux des élites conservatrices rangées derrière le parti de l'Ordre. Au milieu de ce déchaînement réactionnaire, Victor Hugo qui amorce son tournant progressiste semble être encore le seul à gauche à vouloir convoquer les spectres des révolutions passées contre les crimes de « Napoléon le Petit ».

            Fournier montre bien comment la Commune de Paris marque une véritable rupture dans l'histoire des spectres révolutionnaires. Avec ses milliers de morts – saura-t-on jamais combien exactement ? le débat n'est pas éteint – la Commune ne pouvait que réveiller les fantômes. A droite, comme on pouvait s'y attendre – et là encore, il faudrait relire la grande trilogie que Henri Guillemin a consacré aux origines de la Commune et son essai plus court consacré au camp nationaliste sous la Troisième République (Nationalistes et Nationaux, 1870-1940, Gallimard, 1974) ; quatre livres emportés, parfois bavards mais toujours documentés, qui s'évertuent à montrer comment le spectre de la révolution sociale s'est imposé comme le nœud gordien de la politique intérieure et extérieure de la France de Napoléon III à Pétain. Fait nouveau : après 1871, la spectralité envahit l'espace politique à gauche. Il y a d'abord Louise Michel qui, dans ses écrits et ses apparitions publiques, de retour du bagne, se consacre corps et âme à réhabiliter les communards disparus et convoque, pour ce faire, tout un imaginaire spectrale. Le point culminant de cette spectralité est atteint aux élections générales de 1881 quand Louise Michel propose de voter pour les victimes de la Commune : « Les candidatures mortes, plaide la Vierge rouge, sont à la fois un drapeau et une revendication. Elles sont l'idée pure de la Révolution sociale planant sans individualité – l'idée qu'on ne peut ni frapper ni détruire – l'idée invincible et implacable comme la mort. » L'argumentaire de Louise Michel est aussi simple qu'efficace : on ne peut tuer une deuxième fois un mort. Les spectres sont invincibles. Ils seront les porte-étendards immortels de la révolution en marche. La menace semble avoir été prise très au sérieux par la presse conservatrice, Figaro en tête, qui crie à la folie furieuse.

            À côté des écrits dont on ne peut pas toujours évaluer la réception et l'effet, Fournier traque les traces de la spectralité révolutionnaire dans la culture matérielle. L'historien s'attarde notamment sur les fleurs et le rituel de la montée au Mur des Fédérés. A la fin du XIXe siècle, l'immortelle et l'églantine rouges prennent place parmi les emblèmes de la lutte. A l'origine, ces fleurs appartiennent à une culture symbolique commune : celle du deuil, du souvenir, de la fidélité aux chers disparus. Elles tissent un lien puissant entre les vivants et les morts. Leur insertion dans la culture révolutionnaire incarne et alimente cette nouvelle dimension spectrale issue de la Commune. Quant à la montée au Mur des Fédérés, l'événement se ritualise au tournant du siècle. Prise en charge par le PCF au lendemain de la Grande Guerre, elle s'affirme comme une démonstration de force symbolique face à la République conservatrice. Situé dans le cimetière parisien du Père Lachaise, un espace éminemment propice à la célébration du souvenir des morts, le Mur des Fédérés était tout désigné pour devenir un haut lieu de mémoire du combat révolutionnaire. Au milieu des années 1930, dans une Europe livrée au péril fasciste, la montée au Mur parvient à mobiliser plusieurs centaines de milliers de personnes (jusqu'à 600 000 en 1936, l'année du Front populaire !). « En combattant les effacements […], conclut Fournier, les spectres révolutionnaires modèlent ce temps de lutte reliant les efforts brisés du passé à ceux renaissant du présent, et rappellent avec force, hier comme aujourd'hui, la première leçon de l'Histoire : rien n'est joué d'avance, rien n'est définitivement joué. »




Eric Fournier, « Nous reviendrons ! » Une histoire des spectres révolutionnaires. France-XIXe siècle, Ceyzérieu, Champ Vallon, "La Chose publique", 2024, 212 p., 23€

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