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Fanny Wallendorf : « La notion de 'nature' m’a toujours semblée caduque, elle implique une séparation qui n’existe pas »


Fanny Wallendorf (c) Sandrine Cellard

Tout juste lauréate du prix François Sommer 2024 pour son magnétique Jusqu’au prodige décerné à l’occasion du salon « Lire la nature » qui s’est tenu ce week-end au Musée de la Chasse et de la Nature, la romancière Fanny Wallendorf s’est volontiers prêtée à un entretien pour Collateral. Il y est ainsi question du rapport de l’homme à la nature, de la manière dont le chasseur qui hante le récit renvoie à la sauvagerie capitaliste et enfin du poème qui tisse un rapport si riche au vivant.



Ma première question voudrait porter sur la manière dont dans votre très beau Jusqu’au prodige vous avez fait de la nature un véritable actant. Le relief du Vercors mais aussi bien les traversées de forêts ne constituent pas uniquement un simple décor mais jouent progressivement un rôle dans l’intrigue : onirique, féérique et puis fantastique. La nature telle qu’elle se met en scène et en œuvre est-elle à l’origine même de votre désir d’écrire votre puissant récit ?

 

La nécessité d’écrire qui est la mienne est probablement liée à un émerveillement initial trop intense, trop grand, qui a suscité et suscite toujours de la panique en moi. J’écris par surabondance, par excès – de sensations, d’impressions, devant tout ce qui est à l’œuvre, comme vous dites, devant tout ce qui a cours, parmi quoi nous vivons, et singulièrement par ce qui est « non-humain », avec quoi je me sens en profonde affinité. Enfant, j’étais subjuguée par la sensualité folle et incessante du vivant – animal, végétal, minéral… C’étaient des émois impartageables qui me constituaient totalement. Ils m’ont donné mon visage. Cette relation secrète avec le vivant qui ne parlait pas le langage des hommes, entretenue dans la contemplation des bêtes, des arbres ou de n’importe quel élément vivant, m’était essentielle. J’habitais dans une cité et les vacances à la ferme, chez mes grands-parents, étaient une sorte de retrouvaille, de mise au jour de ce que je pressentais d’une prodigalité, d’un souffle très grand qui animait tout avec ou sans la main de l’Homme. Je me sentais du clan de la forêt, des animaux, étrangère, craintive. Je m’y retrouvais mieux avec ces « frères ». Je me sentais hors avec eux. Et j’avais éminemment besoin de leur silence. Les champs, les bois en contrebas de la ferme où nous allions parfois épier les sangliers, couchés dans les herbes le cœur battant, les animaux en semi-liberté dans la basse-cour, les mille cailloux, la poussière dorée autour des vaches quand nous les menions au pré, tout était animé, pleinement vivant. C’est à cela que j’étais sensible, c’est ce qui s’adressait à moi et à quoi je m’adressais. Mille langues avaient cours autour de nous et j’entretenais un lien caché avec tout ça, j’en éprouvais une joie intime, parfois violente, impartagée. J’étudiais la façon dont les fleurs avaient l’air de réagir quand on les touchait, de frémir ou de reculer, je m’interrogeais sur la relation possible du végétal avec nous… Ce qui était parfaitement inaudible mais qui a demeuré en moi, intact, à travers les décennies. Je descends d’une lignée de paysans depuis au moins le 16ème siècle, qui s’inquiétaient de savoir comment réagissait un champ, comment se comportait un taureau aussi bien qu’une rivière ou qu’un coin de ciel. Lorsque le Parlement néo-zélandais a donné un statut juridique au Whanganui, un fleuve désormais doté de droits en tant qu’entité vivante, j’ai été profondément émue : quelque chose de mon rapport au monde apparaissait dans la pensée et dans la loi de ma culture. Dans la paysannerie, on lit ce qui vit autour de nous, comme fait Thérèse dans la forêt. On se sait baigné par l’énigme, on cherche des traces, on recrée une syntaxe à chaque seconde pour s’y retrouver, dans l’absurde, dans la peur comme dans la beauté. En récitant des poèmes qui font office de contre-feux ou en suivant la piste d’un oiseau : cela reste de la lecture, la création d’une phrase. L’Homme a été chasseur durant des millénaires : le pistage des animaux a en quelque sorte donné naissance à la narration, au Temps, et donc à la littérature. Les deux sont indissociables pour moi. Le sauvage comme le texte prennent racine dans un silence inattaquable, un silence qui pense, que je ne cesse d’entendre dans la « nature ». Tous deux, texte et animal, surgissent. C’est de l’ordre de l’apparition, et donc du sacré. Les enfants le savent qui s’émerveillent de voir arriver la pie, d’entendre le grand-duc, de croiser le regard d’un fauve. Cela fait événement en eux. Il y a un plus grand que nous que je ne peux pas m’empêcher de voir et qui me bouleverse. L’écriture naît de cela. Mon écriture est animiste parce que je le suis. 

Le mot « décor », que vous employez, est important : dès l’enfance, et cela s’est évidement poursuivi, je n’ai cessé de m’étonner du fait que beaucoup avaient l’air de penser qu’ils évoluaient dans un décor, qui existait quasiment pour leur plaisir ou leur déplaisir, comme opportunité divertissante ou stimulante, ou comme entrave. Tout ce vivant était appréhendé comme du carton-pâte et sous l’angle de l’utilité, de la mécanicité. Je sais qu’un jour on s’étonnera d’avoir vécu de cette sorte avec les arbres, par exemple. Nous sommes aveugles et sourds, même si quelque chose s’ouvre, je crois. La notion de « nature » m’a toujours semblée caduque, elle implique une séparation qui n’existe pas. La question de la langue et de ses limites pour penser le vivant et le sauvage est centrale, j’y reviendrai. 

C’est la même chose en littérature : si votre texte a lieu dans un « décor », donc mort, rien ne prendra corps. La littérature, c’est du corps ou ça n’en est pas, c’est animé ou ça ne l’est pas. Je crois qu’un texte ne se fabrique pas. Il apparaît puis se travaille mais à partir du très vivant, en ayant conscience de cette nature très vivante du matériau auquel on se confronte en tâtonnant pour tenter d’en saisir quelques lois – comme les pisteurs, les paysans, ou Thérèse dans les bois.

 

 

Si par la géographie la nature joue un rôle majeur, l’histoire joue également un rôle premier puisque votre histoire se déroule sous l’Occupation, mettant en lumière le destin de la jeune Thérèse qui se réfugie ainsi dans une ferme isolée répondant au nom de Ségur. Mais d’emblée Thérèse est guettée par le chasseur, figure terrible et inquiétante. L’homme, sans nom, traque, intimide et emprisonne les animaux : s’agissait-il pour vous, même si le texte ne se donne nullement comme un discours et se livre au plein récit, de produire une critique indirecte mais néanmoins vive de la chasse ? En quoi la nature est-elle ici un contrepoint à la fureur des hommes et de l’histoire ?

 

La « nature » est elle-même ambivalente. Thérèse traverse des bois infestés d’animaux sauvages, mais aussi d’animaux domestiques errants. Peuplée de nazis comme de maquisards. La moindre baie peut apaiser un peu votre faim ou vous empoisonner. La nuit protège des espèces potentiellement agressives qui y voient mal, comme l’Homme, mais ouvre la voie aux prédateurs nyctalopes. Le plateau vous offre la chaleur du soleil mais vous laisse sans refuge possible. Où se niche la bonté ? Où sont les frères ? La forêt, c’est à la fois Dieu et ce qui en est dépouillé puisque l’Homme y a fait pénétrer les puissances démentes de la guerre. C’est une sorte de figure parentale ou supérieure, parfois lisible, parfois insondable, aimante ou tueuse, aimée et crainte, qui s’offre ou se refuse. Qui enseigne, dans tous les cas. Il y a initiation dans l’expérience-limite de ces trois jours et trois nuits dans la forêt, dont Thérèse a appris à décrypter le langage. Cela reste du sauvage : dans tout lien, il y a un risque. Ses sens sont pris d’assaut, elle fuit un prédateur et éprouve une peur animale, mais elle court aussi en direction du frère bien aimé, de celui qui sauve, qui résiste. Pour rester en vie, elle répète des poèmes dans ce contexte d’absurdité radicale et de terreur. Elle insuffle du Temps dans un contexte intime et historique où il a été détruit, où il n’existe plus. La scansion de ses pas, de ses mots, c’est du temps. L’alternance des apparitions et disparitions des traces animales, c’est du temps. Le renard redonne l’alternance des jours et des nuits. Sépare le mort du vivant. Thérèse protège instinctivement une sorte d’innocence nécessaire. Elle trace en quelque sorte une ligne dans l’absurdité. Piste-t-elle, ou est-elle guidée ? « Ce que tu cherches te cherche aussi. » (Rûmi)

Le Chasseur, c’est le capitaliste. La figure toujours énigmatique de la déviance, de la négation. Il amasse, collectionne les animaux rares vivants comme des objets, de l’inanimé. Il désire posséder la beauté à sang chaud. Sans doute parce qu’il se pense séparé d’elle. Il veut mater ce qui est plus grand que lui, l’incorporer dans sa maison, en quelque sorte. Il n’a pas d’éthique. L’Autre n’existe pas. Il dépouille la montagne de sa beauté pour l’offrir en sacrifice à sa minuscule jouissance. Il est ouvertement inconscient. « Mal dégrossi », dit Thérèse : la nuance ne le concerne pas. Il se tient hors du sensible : c’est un criminel. Si Jean, le frère de Thérèse, est un Résistant au sens historique, elle est une résistante d’une autre forme : elle a des yeux qui voient et des oreilles qui entendent.

 

 

Enfin, difficile dans votre beau roman, de faire l’économie de la force de votre écriture : bref et puissant, votre récit procède comme par prose poétique, notamment dans la suggestion et les descriptions sylvestres. En quoi la nature se prête-t-elle selon vous à une écriture de l’écologie aux accents poétiques ?

 

Baptiste Morizot, dont le travail m’émeut toujours, propose une lecture philosophique de certains concepts anthropologiques, comme celui de temps mythique, qui nous permet de sortir de l’enfermement de nos représentations, de nos classifications « naturalistes ». Mon travail à moi, c’est-à-dire mon désir et ma possibilité, est d’en faire une lecture poétique, car la science comme la poésie sont là pour ouvrir des brèches, pour révéler des espaces dans l’impensé, pour trouer des cécités, pour faire apparaître des interstices qui nous révèlent de nouvelles dimensions et nous offrent la chance d’être mieux présent avec et parmi ce qui fait le vivant. Un avenir s’ouvre pour la pensée autour de la question de la relation du vivant avec lui-même, dont les éléments, s’ils sont distincts, ne sont jamais séparés. Nous sommes le vivant. Mais qui est ce Nous ? Quel est l’espace de cohabitation, d’échange, de dialogue, l’entre-deux qu’il faut découvrir et chérir pour pouvoir le protéger, entre qui est humain et qui ne l’est pas ? Notre langue doit être réformée, réaccomplie, pour aborder ces territoires qui demandent obstinément et peut-être désespérément à être pensés par l’Homme dans l’éclairage du monde nouveau qui se lève.

Dans mon roman, j’écris : Mystérieuse est la lumière, et non l’obscurité. Pour dire, entre autres, que tout est là. Sous nos yeux, et avec nous. Que ce qui sauve est aussi ce qui est à sauver. Que le Prodigieux n’a pas uniquement forme humaine.

 

(Propos recueillis par Johan Faerber)




Fanny Wallendorf, Jusqu'au prodige, Finitude éditions, 2023, 112 pages, 14,50 €

 

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