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Ilana Eloit : « Si la phrase "les lesbiennes ne sont pas des femmes" inspire tant aujourd’hui, c’est parce que Wittig interroge l’articulation entre domination patriarcale et régime hétérosexuel»


Monique Wittig (c) Editions de Minuit

« Un cheval de Troie nommé Monique Wittig » : tel est le titre de l’un des travaux d’Ilana Eloit, une des spécialistes majeures de l’œuvre de l’autrice dont les éditions de Minuit viennent de recueillir les textes d’entretiens et d’interventions sous le titre de Dans l’arène ennemie. Impossible pour Collateral de ne pas aller à la rencontre de la professeure associée en études de genre de l’université de Genève le temps d’un entretien porté par les questions de Simona Crippa notamment sur la possible entrée de Monique Wittig au programme du Bac.



Comment avez-vous découvert Monique Wittig ? Par la force de ses récits ou par la radicalité de sa pensée ?

 

J’ai découvert Monique Wittig lors d’un séjour aux États-Unis où elle était, au début des années 2010, une figure importante de l’histoire de la pensée féministe et queer. Par la suite, j’ai étudié son article « On ne naît pas femme » dans un cours du Master Études de genre de l’Université Paris 8. C’est donc d’abord une entrée par ses écrits théoriques et par son empreinte dans l’histoire du féminisme.

  

 

Mettre Les Guérillères au programme du bac afin que les "féminaires" révèlent « beaucoup de choses » que la « pensée stright » nous cache ? Afin de construire de nouvelles épopées et de nouveaux imaginaires ?

 

Cela serait une belle idée qui permettrait d’introduire la littérature féministe au programme du bac. Il s’agirait alors de réaliser l’un des principes au cœur de la critique wittigienne – l’universalisation des points de vue minoritaires – en donnant à son œuvre une valeur universelle ou générique, traditionnellement réservée aux œuvres masculines. Ce serait également l’occasion d’enseigner sa critique de la langue comme outil politique, le rapport de continuité et de coproduction entre forme et contenu, ainsi que l’importance d’un travail sur la langue pour produire de nouveaux imaginaires culturels, sociaux et politiques.

 


 

« Les lesbiennes ne sont pas des femmes » : une déflagration dans les milieux féministes dans les années 1970 : sommes-nous prêts aujourd’hui à écouter cette idée si émancipatrice ?


Cette phrase qui lui a valu beaucoup d’incompréhension et d’hostilité de la part des féministes de l’époque (que j’ai mis en lumière dans mes recherches) résonne largement aujourd’hui. Il me semble que c’est ce revirement dans la réception de la pensée wittigienne que nous devons tenter de comprendre. L’accueil qui est fait actuellement à l’œuvre de Wittig nous en dit autant sur la puissance de sa pensée (largement incomprise et sciemment caricaturée en son temps) que sur les transformations à l’œuvre au sein du féminisme, en particulier depuis la vague #MeToo. Si la phrase « les lesbiennes ne sont pas des femmes » inspire tant aujourd’hui, je crois que c’est en raison de la manière dont Wittig a su interroger l’articulation entre domination patriarcale et régime hétérosexuel, de son décentrement du sujet « femmes » dans la lutte féministe (qui fait écho aux identités politiques queer, trans ou non-binaires), et de sa critique de l’universalisme comme instrument de pouvoir et d’effacement de positions minoritaires (qui peut également renvoyer aux études intersectionnelles et postcoloniales).

 

 

« [Le] langage que tu parles est fait de mots qui te tuent » : cette affirmation que l’on trouve toujours dans Les Guérillères nous invite-t-elle à faire de l’écriture une force militante ?


Pour Wittig, la lutte politique s’ancre autant dans les mouvement sociaux que dans la production des savoirs et dans la transformation de la langue. C’est trois lieux sont, pour elle, indissociables. La littérature n’est pas un espace qui flotte au-dessus des rapports sociaux mais elle est traversée par ceux-ci, et c’est pourquoi elle est un espace de prédilection pour une révolution politique, épistémologique et culturelle. Pour Wittig, il faut éradiquer la marque du genre dans la langue qui institue et naturalise un rapport de domination (comme, plus généralement, les catégories de sexe). Cette éradication va de pair avec l’invention d’une écriture qui pulvérise nos catégories de pensée et qui travaille au corps la matérialité de la langue pour ouvrir à de nouveaux imaginaires.


(Questionnaire par Simona Crippa/Propos recueillis par Johan Faerber)


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