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Julia Lepère : « Pour moi, Duras, c’est avant tout le langage dans l’une de ses expressions les plus puissantes et poétiques »

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    Julia Lepère
  • il y a 2 jours
  • 4 min de lecture
Julia Lepère (c) Astrid di Crollalanza
Julia Lepère (c) Astrid di Crollalanza

Poétesse mais aussi romancière depuis avec le formidable La Mer et son double, un des récits majeurs de cette rentrée d'hiver, Julia Lepère s'est prêtée au jeu du questionnaire Duras. Ou comment résonne encore 30 ans après sa disparition l'autrice du magnétique Emily L.



Comment avez-vous découvert Marguerite Duras ? Un livre ? Un film ? Une pièce de théâtre ? Ses entretiens ?Quelle a été votre réaction après la "rencontre" avec cette écrivaine ?


J’ai découvert Marguerite Duras avec la pièce Agatha. Cela a été pour moi un choc et, comme je la découvrais par le théâtre, ce qui m’a frappée d’abord c’est la grande force d’oralité de son écriture, que je n’avais jamais observée de cette manière auparavant chez une écrivaine ou un écrivain, où le silence est au cœur, avec cette violence du dire – particulièrement concernant le sujet d’Agatha, celui d’un amour incestueux entre un frère et une sœur. L’inceste y est mythologique, grotesque, absurde, un cri dans le désert. Les corps ne peuvent se regarder ni se séparer, c’est bouleversant et terrifiant. Par la suite en lisant d’autres ouvrages de Duras j’ai retrouvé ce rapport au désir, cette tension entre puissance et impossibilité.

Et puis ce magnétisme dans les atmosphères convoquées, ce piano jouant une valse de Brahms, cette maison au bord de la mer. Je crois que j’y décelais aussi un rapport à l’enfance compréhensible pour moi, qui jalonne son œuvre. Une profonde résonance. Environ à la même époque, j’ai écouté ses entretiens et j’ai été marquée par cette manière qu’elle a de faire peser les mots, de les rendre irremplaçables.

 



Pourriez-vous me citer : le livre, le personnage, la phrase de Duras qui vous ont le plus marqué ? Pourquoi ce ou ces choix ?


Le roman Émily L., et son personnage éponyme. La souffrance du Captain face aux poèmes de sa femme. Le poème sur la lumière d’hiver qu’elle compose, voué aux flammes et à la jalousie, le poème comme un crime, car l’homme y est absent.

Ce personnage de femme me bouleverse dans sa fragilité, son acceptation et son désespoir. Celle qui dit que l’on doit garder en soi un endroit « pour y être seul et pour aimer », celle pour qui son recueil publié ne représente rien sans ce poème sur la lumière d’hiver. Sans doute parce que j’ai majoritairement écrit de la poésie, je comprends cette rareté du poème où l’on a enfin trouvé ce qu’on cherchait et à la fois ce qu’on n’attendait plus.

J’aime le regard de la narratrice sur cette femme, l’objet de fascination qu’elle représente pour elle. Ce roman où rien ne se passe que le récit du passé, l’observation de ce couple vieillissant au bar de la marine. La vraie vie qui s’efface, devant le fantôme de celle d’Émily L.

Je repense souvent à la phrase de la fin, qui est pour moi un mantra d’écriture : « Je vous ai dit aussi qu’il fallait écrire sans correction, pas forcément vite, à toute allure, non, mais selon soi et selon le moment qu’on traverse, soi, à ce moment-là, jeter l’écriture au-dehors, la maltraiter presque, oui, la maltraiter, ne rien enlever de sa masse inutile, rien, la laisser entière avec le reste, ne rien assagir, ni vitesse ni lenteur, laisser tout dans l’état de l’apparition ».

 



Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez elle ? Sa langue hyperbolique, anaphorique, ses silences ? Ses sujets atemporels qui reflètent, comme la parole du mythe, la mémoire à la fois collective et individuelle du XXe siècle ?


Je crois que ce qui me fascine chez elle est sa radicalité, sa manière absolue de se positionner face au langage. Il y a là quelque chose d’irrévocable, d’absolument nécessaire, qui rejoint son rapport à l’hyperbole et au silence. Elle dit : « J’ai vécu le réel comme un mythe ». Cette mythologie du réel également me fascine, l’enlacement étroit entre écriture et vie. Le fait de se mettre en jeu à ce point dans son écriture, ce risque qu’elle prend, souvent questionné lorsqu’il s’agit de littérature (comme si le vrai risque ne pouvait exister que dans une acception physique), mais qui, à mes yeux, existe réellement. Je pense au poème d’Emily L., un crime aux yeux de son mari, une chose si insupportable pour lui et son amour pour elle, qu’elle doit être détruite. À ce que l’écriture peut trahir, familialement par exemple, mais d’abord en soi. À ce que l’on doit accepter de regarder pour parvenir à écrire quelque chose de véritable.

 


La "modernité" de son écriture, celle qu’elle a nommée dans les années 1980 « écriture courante », impatiente de s’exprimer, au plus près de l’intention orale et de l’inspiration créatrice, a-t-elle inspirée votre œuvre ?


Oui tout à fait, j’essaie souvent d’être au plus près de cette apparition du langage justement, là où la voix déborde et emporte, avec l’inconscient aussi. Chez Duras, on a l’impression qu’un « ça » écrit, c’est notamment ce que je cherche dans mon travail littéraire, qui est longtemps passé par l’écriture poétique, avec l’imprégnation du théâtre. Une voix qui traverse le texte. Elle m’a permis d’accepter l’outrance également, l’excès d’une émotion, sans que cela soit impudique, ou au contraire, en embrassant entièrement cette impudeur.

 


Duras encore, ou on la confie à l’histoire littéraire ?


Duras, encore et toujours. Je me souviens que lorsque je lisais Duras, plus jeune, cela restait pour beaucoup une littérature qui devait plutôt intéresser les femmes, il y avait parfois du mépris autour de son œuvre, ou tout simplement une méconnaissance.

Duras encore, aussi pour son rapport au cinéma, ses films. Une pensée profondément féministe, mais également anticapitaliste. Duras est parfois réduite à son personnage. Pour moi, c’est avant tout le langage dans l’une de ses expressions les plus puissantes et poétiques, la révolution du roman et l’une des voix qui parle le mieux du désir. Son matériau est intime, sa matière, tout en étant auto-fictionnelle, dépasse le cadre du « soi ». C’est dans l’insaisissable de la poésie que cette écriture se niche, l’indicible. Il serait dommage finalement que Duras soit confié à un quelconque Panthéon. Et puis, elle me fait parfois penser à Alejandra Pizarnik qui a suscité un grand engouement et dont la langue peut sembler accessible, à certains endroits, avec ses fulgurances et sa densité. Pourtant, force est de constater que personne ne peut écrire comme elle.



(Questionnaire et propos recueillis par Simona Crippa)


Julia Lepère, La Mer et son double, Editions du sous-sol, janvier 2026, 272 pages, 21 euros


 

 

 

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