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Julien Viteau : « On parle souvent de la parole de Duras mais c’est à son écoute qu’il faudrait rendre justice »

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    Julien Viteau
  • il y a 1 heure
  • 4 min de lecture

Julien Viteau (c) Laurent Fiévet
Julien Viteau (c) Laurent Fiévet

Evoquer les 30 ans de la disparition de Duras à l'aune de sa résonance contemporaine ultime, voilà un exercice qui ne pouvait que tomber sous le sens pour Julien Viteau, auteur en cette rentrée d'hiver du formidable Chiens, premier roman paru chez Verdier.



Comment avez-vous découvert Marguerite Duras ? Un livre ? Un film ? Une pièce de théâtre ? Ses entretiens ?Quelle a été votre réaction après la "rencontre" avec cette écrivaine ?


A quatorze ans, au Collège Maryse Bastié de Jouy-le-Moutier, Madame Levet, mon enseignante de français pratiquait le communisme enseignant dans une version « verticale » et exigeante. Les fiches de lecture étaient mes moments préférés. J’avais hâte des vacances pour qu’elles reviennent. Elle proposait une liste dans laquelle il fallait choisir. A la Toussaint 84, elle ne m’a laissé aucun choix, en me « recommandant » de choisir Moderato Cantabile. C’était comme une ordonnance. Le fait est qu’hormis la découverte, à peu près simultanée d’Hélène Cixous, peu de lectures ont produit autant d’effet. Le contexte est important car il indique que, en lisant Duras pour la première fois, je savais qu’il faudrait écrire sur elle ou à partir d’elle, fut-ce dans un cadre scolaire. Il dit aussi, par les circonstances de cette transmission, que tout le long de ma lecture, je me questionnais sur le sens du livre de Duras mais aussi le sens qu’il y avait pour mon enseignante de me le recommander. Je n’ai pas compris le « pourquoi » de cet ordre. J’imagine qu’elle voulait que je regarde du côté de l’enfant d’Anne Desbaresdes qui a du talent mais n’aime pas le piano. Comment savoir maintenant ? Cette lecture m’a fait comprendre qu’écrire, c’était trouver une forme. Je ne me suis pas passionné pour ce meurtre – et à mon âge, on aurait compris difficilement qu’il puisse m’intéresser – mais la manière d’avancer le récit m’a fasciné.

 



Pourriez-vous me citer : le livre, le personnage, la phrase de Duras qui vous ont le plus marqué ? Pourquoi ce ou ces choix ?

Oui, sans aucune difficulté parce que j’y pense souvent. On le trouve dans La vie matérielle : « Quand ça vous est arrivé une fois de dominer la parole, d’emporter la salle avec vous, ça vous arrive tout le temps ensuite. On prétend se faire un devoir de ne pas décevoir ces gens qui se sont déplacés pour vous entendre. Mais c’est un peu plus que ça, ça déborde un peu sur le meurtre de celui qui vient vous juger. » J’ai derrière moi une vie professionnelle de conférencier sur des questions de politique publiques ou de genre. Et chaque fois, dans un colloque ou un séminaire, j’ai pensé à la terreur intime que devrait provoquer le charisme. C’est une qualité que je possédais enfant et que sais parfois mobiliser au besoin, mais elle me paraît une violence. Cette parole de Duras, énigmatique à certains égards, signifie également qu’il ne faut pas être dupe du sentiment qu’on sera compris.  Ce n’est pas si facile de répondre aux désirs de l’autre. Penser qu’on sera compris.

 


Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez elle ? Sa langue hyperbolique, anaphorique, ses silences ? Ses sujets atemporels qui reflètent, comme la parole du mythe, la mémoire à la fois collective et individuelle du XXe siècle ?


On parle souvent de la parole de Duras mais, il me semble, que c’est à son écoute qu’il faudrait rendre justice. J’aime un entretien simple à trouver entre Marguerite Duras et Mélina Mercouri (que j’aime inconditionnellement comme j’ai pu aimer ma grand-mère). Il faut voir Duras accoucher la parole de Mercouri. Tout l’entretien porte sur « habiter » pour Mercouri. On peut analyser les directions, les reprises de mots, les inflexions de la voix amicale de Duras pour comprendre qu’elle écrit quand elle parle et quand elle écoute. Cette séduction de Duras, qui fait qu’elle n’aurait pas pu être psychanalyste ou alors d’une école tout à fait à elle, est si grande. Il est intéressant que la discussion entre ces deux femmes porte sur la manière d’habiter le monde. Intéressant parce que Duras me paraît avoir payé largement son loyer à l’écriture par ses doutes, ses addictions, sa solitude. On compare souvent les deux Marguerite, Duras et Yourcenar, C’est une discussion usante à laquelle j’ai dû prendre part de nombreuses fois quand j’étais libraire. Mais, je préfère comparer Duras et Cixous parce que les ressemblances me paraissent plus profondes que les différences. De l’une et de l’autre, j’ai appris la liberté et le sentiment d’un exil dont on ne revient pas.

 



La "modernité" de son écriture, celle qu’elle a nommée dans les années 1980 « écriture courante », impatiente de s’exprimer, au plus près de l’intention orale et de l’inspiration créatrice, a-t-elle inspirée votre œuvre ?


Je ne lis plus Duras ou presque plus. Parce qu’il faut trouver sa propre voix comme écrivain, et qu’elle peut contaminer l’écriture. Il n’y a que Peter Kurzeck, dans la traduction de Cécile Wajsbrot, qui produit cette même crainte chez moi. Duras comme Kurzeck montrent, d’une certaine manière, les coutures de leur écriture. Il est tentant de reproduire le patron, presque à son insu. Duras ne m’a pas seulement donné à lire mais aussi à écrire. Il me paraît évident qu’on ne peut plus écrire de la même manière depuis Duras. On écrit, plus ou moins, en français de Duras. J’imagine que pour les Anglais, c’est Virginia Woolf qui a fait une refonte comparable de la langue romanesque.

 


Duras encore, ou on la confie à l’histoire littéraire ?

Moi, je la mets dans l’histoire littéraire. Et je ressors Barrage contre le Pacifique de temps en temps pour lire une page ou deux comme on passe un disque écouté adolescent. J’ai ce rapport-là, aujourd’hui.



(Questionnaire et propos recueillis par Simona Crippa)




Julien Viteau, Chiens, Verdier, janvier 2026, 160 pages, 18 euros

 

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