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Justine Huppe : « On a beaucoup à gagner à écouter des voix qui ont contrecarré, depuis des espaces dominés, les façons d’écrire la théorie »


Justine Huppe (c) Justine Huppe


Dresser un premier état des lieux de la théorie littéraire aujourd’hui, de sa vitalité, de ses possibles usages ne pouvait manquer de solliciter Justine Huppe, universitaire et autrice du très remarqué La Littérature embarquée. Dans cet essai qui rebat les cartes entre littérature et politique, Justine Huppe pose ouvertement, pour notre contemporain, la question de l’action par la littérature et en nuançant salutairement l’héroïsation de leurs interactions. Collateral l’a donc embarquée dans son enquête.



Quel rôle la théorie littéraire a-t-elle joué et joue-t-elle encore dans votre approche du domaine de vos recherches et quelle utilisation vous en avez faites ?

 

Lorsque je me suis inscrite dans un programme de lettres, je venais au départ d’un cursus en philosophie. Je crois que ce passage par la philosophie m’avait un peu prédisposée à apprécier particulièrement deux des premiers cours que j’ai suivis en lettres : l’un consacré aux grands courants de la théorie et de la critique littéraires, de la poétique aux études de réception (donné par Jean-Pierre Bertrand), l’autre à la critique d’écrivain·es, de Proust à Sartre en passant par Valéry (dispensé par Benoît Denis). Je reconstruis évidemment les choses rétrospectivement, mais s’identifiait là déjà une double source du corpus théorique, ruinant par avance l’idée qu’il y aurait d’un côté des écrivain·es qui produiraient des œuvres littéraires et l’autre des théoricien·nes pour penser et commenter leur pratique.

En tant que chercheuse (doctorante puis postdoctorante), j’ai donc continué à être attentive à la théorie (un moment important pour moi est ma découverte des éditions Questions théoriques), aux discours auto-théorisants des auteurs et autrices sur lesquels je travaillais, et plus généralement aux sciences humaines — mon appartenance contrariée aux lettres m’ayant toujours incitée à considérer l’économie, la philosophie politique, la sociologie… comme autant de moyens de théoriser en littéraire. Derrière le mot « théorie », je place donc des discours et des pratiques hétérogènes, quitte à bricoler allègrement à partir de situations non-littéraires (une émission de radio, un discours patronal interrompu, un slogan placardé sur une école d’art, etc.).

C’est sans doute cette conception assez ouverte et peu canonique de la théorie qui m’autorise à me faire croire que j’en écris moi-même aujourd’hui.

 

 

« […] admettre l’importance de la théorie c’est s’engager sur le long terme et accepter de demeurer dans une situation où l’on ignore toujours quelque chose » écrit Jonathan Culler : vous inscrivez-vous dans cette expérience du théorique ?

 

Le propos me semble toucher juste lorsqu’il insiste sur le caractère trouble voire inconfortable de la théorie, à rebours de certaines tendances qui l’ont parfois transformée en outils de taxonomie applicables et duplicables à l’infini. C’est à la fois l’une des grandes joies et l’un des grands dangers de la théorie : lorsqu’on l’enseigne, l’apprend ou l’écrit, on peut être pris d’une sorte d’ivresse face à la possibilité de faire entrer nos expériences dans des boites : ça c’est tel type de relation transtextuelle, ça c’est tel type de figure, ce phénomène-là peut être désigné par tel mot, etc. Le plaisir de l’identification et de la qualification compte beaucoup, je crois, dans l’expérience qu’on peut faire du théorique (c’est un plaisir que je ne boude pas et que je suis heureuse de pouvoir transmettre à des étudiant·es), mais cela présente aussi un certain nombre de limites. Quoi qu’on pense des revirements de Todorov, il n’a pas tout à fait tort lorsqu’il regrette que la théorie soit parfois, dans les usages qui en sont faits (notamment scolaires et académiques), devenue un but plus qu’un moyen – « vous avez reconnu tel type d’énonciation, de genre, de figure : bravo ! » De ce point de vue, souligner, comme le fait Culler, le fait que la théorie soit du côté de l’incertitude plus que de l’estampillage rassurant me semble tout à fait salutaire.

Cela étant dit, la citation de Culler place aussi et un peu trop à mon goût le travail théorique du côté du négatif, de la suspension. À la lire, on perçoit la théorie littéraire comme une sorte de puissance « métacritique » voire un peu socratique. Pousser la définition de la théorie de ce côté me semble aussi problématique, car on en fait une sorte de coupeuse de cheveux en quatre, là où je la vois aussi comme une force d’élucidation. Sans me réclamer directement de la philosophie pragmatiste, je suis convaincue de la fécondité de la maxime de Peirce, assurant que deux idées se distinguent uniquement par leurs effets pratiques. Pour moi, la théorie, ça doit être ça : des définitions, des distinctions, des schémas… qui nous font faire faire des choses avec les textes. Une théorie qui me permet de faire rentrer un texte dans une catégorie mais qui ne transforme pas la compréhension et les usages que j’en ai rate à mon avis son coup.

 

 

Quelle théorie pour quelle voix critique ? Autrement dit : chacun.e sa théorie afin de produire un discours théorique situé et offrir de la visibilité à des voix minorées ? Je pense à la théorie féministe, queer ou encore post-coloniale et décoloniale.

 

Si je dramatise un peu votre question, je dirais qu’elle pose celle, épineuse, des prétentions universalisantes de la théorie, que battait bien en brèche Barbara Christian en expliquant combien la « course à la théorie » a le plus souvent concouru à légitimer un corpus étroit de textes et de voix (le plus souvent blanches, masculines, éloignées de l’écriture créative, etc.[1]). J’ai pris la mesure de ces enjeux sur le tard, surtout en enseignant : face à un public d’étudiant·es peu impressionné·es (et c’est tant mieux !) par le florilège des noms les plus légitimes, on doit réfléchir plus sérieusement à nos références obligées et à nos propres impensés…

Je crois donc qu’on a beaucoup à gagner à se mettre à l’écoute des voix qui de longue date ont contrecarré, depuis des espaces dominés, les façons d’écrire la théorie. Au premier rang de celles-ci : des voix de femmes, d’écrivaines, de personnes racisées. On cite souvent l’article de l’autrice de SF Ursula Le Guin sur « Théorie de la fiction panier[2] », qui montre bien combien nos définitions classiques de l’intrigue fictionnelle sont en réalité marquées par une axiologie genrée (comme en témoigne la valorisation somme toute virile du héros, du conflit, de l’action linéaire, etc.). Sylvia Wynter repense quant à elle la fonction critique du roman (en se plaçant dans le sillage de Lukács et de Goldmann) à partir de l’expérience de l’esclavage en territoires carribéens (le roman serait une sorte de parcelle, semblables aux « jardins d’esclaves » dans les plantations –lieux de soin, de recomposition, de camouflage à l’intérieur même des territoires de l’Empire[3]). Je pense aussi à l’ouvrage collectif La Théorie un dimanche (quel titre !), écrit par plusieurs autrices féministes désireuses de réfléchir aux enjeux de l’écriture féministe en employant un style et des formats bien éloignés de ceux du canon théorique masculin. On pourrait multiplier les exemples.

Tout ceci n’engage toutefois pas nécessairement de balkanisation de la théorie. Au contraire, je crois qu’il serait dommageable de croire que les pensées féministes, décoloniales ou queer créeraient leur propre espace de pensée, qui s’additionneraient pacifiquement aux outils traditionnels de la théorie littéraire sans répercussion sur ceux-ci.

 

 

La théorie a-t-elle besoin d’un environnement institutionnel pour exister ou peut-elle en dehors des espaces adoubés ? Doit-elle produire un discours « conforme » aux normes universitaires ou doit-elle, comme lors de sa grande effervescence des années 1960-1970, revenir à des voix multiples afin qu’un véritable renouveau puisse avoir lieu ? Je pense par exemple à la création de la Revue Internationale par Maurice Blanchot accompagné de Dionys Mascolo, Elio Vittorini et Maurice Nadeau, où écrivains, traducteurs, critiques, éditeurs, philosophes étaient conviés à une réflexion commune autour de la littérature et son impact sur la société ?

 

Il n’est pas facile pour moi de répondre à cette question, si elle sous-entend que l’université est un espace adoubé (et adoubant) dont les normes empêchent tout renouvellement de la pensée. C’est sans doute vrai à certains égards (l’instabilité des carrières pousse à la surproduction, le découpage des profils de postes limite parfois la créativité, les charges administratives et d’enseignement n’autorisent pas toujours le renouvellement des bibliographies, etc.), mais je dois avant toute chose reconnaître que je suis un pur produit de cette institution, qui m’a formée, influencée et dans laquelle je travaille aujourd’hui.

On peut penser que les logiques d’hyperspécialisation et de rentabilité de la recherche ont fragilisé définitivement les grandes revues généralistes – l’interruption de l’excellente Revue des livres ou de la publication des Temps Modernes par Gallimard nous l’ont encore récemment montré… Pour fonctionner sans tourner au grand barnum épuisant ou au recyclage impossible de postures éculées voire indésirables (pourquoi vouloir tellement rejouer le vingtième siècle ?), les appels à la remobilisation et à la coalition doivent je crois s’appuyer sur la formulation d’urgences et de problèmes partagés. Plus qu’une condition institutionnelle spécifique (au fond, ça théorise déjà partout : dans les discours de refus du CNL comme sur les forums de fanfictions), c’est l’identification de ces questions qui me paraît nécessaire.

Et cela n’a rien d’impossible : la rentrée littéraire de janvier et les discussions autour de l’ « affaire Tesson » nous ont montré, je crois, qu’il y avait beaucoup de personnes prêtes à discuter de l’inscription de la littérature dans le monde social, de ses grandeurs et de ses limites, avec de nombreux espaces (physiques ou virtuels) prêts à accueillir ces débats. Je ne sais pas s’il faut fanfaronner trop vite que « le sérieux historique revient » mais, enfin, disons peut-être que l’éclipse recule.

 


Philippe Sollers dans l’entretien publié par Vincent Kaufmann en 2011 dans La Faute à Mallarmé résume ainsi l’idée directrice de cette époque d’effervescence théorique à propos de laquelle il est interrogé : « Article un : le langage. Article deux : le langage. Article trois : le langage. Article quatre : le langage. L’enjeu, c’est la pensée même du langage : là-dessus, il n’y a pas de variation, c’est-à-dire qu’on a favorisé cela de façon très constante et que c’est une question tellement importante qu’elle peut déstabiliser une culture à un moment donné ». Ce paradigme serait-il encore souhaitable ?


En l’état, l’avantage de ce propos est qu’il est à peu près irréfutable si l’on ne l’historicise pas, puisqu’après tout, toutes les tendances théoriques en littérature s’adossent peu ou prou à du langage : que vous définissiez les relations entre textes à partir du dialogisme du groupe Bahktine-Volochinov-Medvedev, de l’intertextualité de Kristeva ou de la théorie du discours social d’Angenot, vous vous confrontez toujours en quelque sorte à du langage. La question est alors toujours de savoir quelle philosophie du langage est engagée par quelle théorie : lorsque l’on débat sur la capacité de la littérature à se saisir du réel, on met en jeu nécessairement une certaine théorie de la référence linguistique (plus ou moins riche ou mutilante), lorsque l’on se dispute autour des fonctions politiques du texte, on s’appuie généralement sur des conceptions hétérogènes de la performativité du langage et de ses conditions de félicité, etc.

Alors faut-il revenir au textualisme des années 1960 et 1970 (puisque c’est de ça dont parle Sollers) ? De prime abord, je me sens assez éloignée de ce paradigme – étant plutôt marquée par la sociologie de la littérature, l’esthétique pragmatiste, ou encore certain·es critiques idéologiques des œuvres. Mais je crois que ma distance avec ce paradigme doit elle-même être historicisée : on n’a pas cessé de prophétiser la fin des grands paradigmes théoriques et en particulier celle des formalismes et textualismes « radicaux » de cette période, quitte à en donner une présentation un peu tronquée, ou en tout cas coupée de tout contexte social-historique. Faire comprendre la thèse de la mort de l’auteur sans repasser précisément par l’état de l’université, des médias, des discours de l’histoire littéraire de l’époque, c’est pisser dans un violon. Pour se reconnecter collectivement à l’histoire de Tel Quel (par exemple), il faudrait sans doute à la fois comprendre le discours littéraire hégémonique contemporain, Mai 68, Change et la Chine maoïste[4].

 


L’effervescence théorique de la période 1960-1970 est fortement liée à la rébellion antiautoritaire contre le gaullisme qui a débouché sur Mai 68 : peut-on dire que la théorie actuelle aurait besoin d’un feu de rébellion pour redevenir une voix qui porte ? En 2013, réfléchissant à la vivacité de la théorie de cette époque, Claude Burgelin titre son article de manière très évocatrice « Et le combat cessa faute de combattants ? » Qui sont les combattant.es actuel.les ?


Que le macronisme puisse être un écho ou un avatar radicalisé d’un gaullisme d’antan, cela commence à ne plus tout à fait surprendre. Force est de constater que le durcissement idéologique des discours et l’appui sur un état autoritaire produisent quelques effets de reconnaissance… qu’on pourrait, pourquoi pas, convertir en espoir et vigueur. Il y a en tout cas matière à question, puisque le néolibéralisme autoritaire requiert un sursaut théorique et critique : face à sa façon de diluer ou d’affuter dangereusement des signifiants idéologiques (la révolution, le réarmement, le rendre compte, etc.) ou encore face à son orchestration de la scène sociale ainsi que culturelle – on s’est beaucoup énervé à raison sur le « Printemps des poètes » mais que fait-on du « Quart d’heure de lecture national » ? On a besoin d’un feu de rébellion, à coup sûr, mais d’un feu qui soit aussi nourri du passé pour résorber l’écart qu’il peut y avoir entre de bonnes intentions (politiques) et une méconnaissance partielle de l’histoire (sociale et littéraire). C’est le bon moment de fouiller (dans l’histoire des avant-gardes et des luttes antifascistes, de mai 68, dans la poésie de la résistance comme dans les vieux débats théoriques, dans le mainstream comme dans la multiplicité des petites maisons d’édition qui se créent un peu partout en ce moment). Non parce que la littérature serait un trésor à disposition (la belle affaire !), mais parce qu’elle peut nous disposer.



(Questionnaire de Simona Crippa / Propos recueillis par Johan Faerber)

 




Justine Huppe, La Littérature embarquée, préface de Jean-François Hamel, éditions Amsterdam, 2023, 207 pages, 19 € 


Notes :

[1] J’ai lu le texte de Christian après avoir lu l’article de Marie-Jeanne Zenetti dans l’excellent dossier Situer la théorie, co-dirigé par Marie-Jeanne Zenetti, Flavia Bujor, Marion Coste, Claire Paulian, Heta Rundgren et Aurore Turbiau (Fabula-Lht, no 26, 2021 : Situer la théorie : pensées de la littérature et savoirs situés (féminismes, postcolonialismes) (fabula.org). Tout ce dossier est formidable et mérite lecture.

[2] On trouve facilement le texte en ligne et traduit en français, notamment sur le site de la revue Terrestres : La théorie de la Fiction-Panier (terrestres.org). Alice Zéniter commente très adroitement ce texte dans Je suis une fille sans histoire (L’Arche, 2021)

[3] J’ai découvert ce livre en lisant le commentaire qu’en donne Olivier Marboeuf dans Suites décoloniales. S’enfuir de la plantation (éditions du commun, 2022).

[4] Je renvoie ici bien sûr à Boris Gobille, Le Mai 68 des écrivains (CNRS éditions, 2018).

 

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