La revue Savoir/Agir : "Nous souhaitons faire réagir celles et ceux qui pâtissent de la confiscation du pouvoir par les élites"
- Johan Faerber

- 14 oct.
- 4 min de lecture

Créée en 2007, Savoir/Agir s'est imposée au fil des années comme l'un des lieux de réflexion les plus stimulants. Un lieu double : celui de l'interrogation toujours relancée du savoir. Un lieu également qui imagine les modalités d'action possible pour que politiquement le pouvoir ne soit plus confisqué. Le savoir comme émancipation : il n'en fallait pas davantage à Collateral pour interroger l'équipe de Savoir/Agir dans le cadre de notre Quinzaine des Revues.
Comment est née votre revue ? Existe-t-il un collectif d’écrivains à l’origine de votre désir de revue ou s’agit-il d’un désir bien plus individuel ? S’agissait-il pour vous de souscrire à un imaginaire littéraire selon lequel être écrivain, comme pour Olivier dans Les Faux-Monnayeurs de Gide, consiste d’abord à écrire dans une revue ?
La naissance de la revue Savoir/Agir en 2007 a été précédée par la naissance en 2003 d’une collection de petits ouvrages (du même nom Savoir/Agir, qui existe toujours), adossée aux éditions du Croquant, une structure qui est d’ailleurs née de ce projet. La collection puis la revue ont été créées à l’initiative de l’association « Raisons d’agir » qui réunissait un collectif de chercheurs en sciences sociales proches de l’arsenal théorique de Pierre Bourdieu et qui fonctionnait comme un « intellectuel collectif autonome ». L’idée générale était de rendre les résultats de le recherche en sciences sociales plus accessibles, à travers diverses initiatives de diffusion, de débat sur l’actualité politique, économique, etc. Nous avons constaté très vite que la temporalité de la production d’ouvrages ne correspondait pas toujours au besoin de réagir à l’actualité, d’où la naissance de la revue trimestrielle (elle l’est restée pendant 15 ans, puis est devenue semestrielle en 2023).
Quelle vision de la littérature entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?
Pendant longtemps, les membres du comité éditorial étaient à l’initiative des dossiers traités et des articles publiés. Des débats internes du fait du fonctionnement en collectif permettaient de garder une ligne générale assez cohérente, autour du dévoilement des logiques sociologiques des inégalités par exemple. Depuis quelques années, nous avons ouvert notre revue aux auteur·es extérieur·es en diffusant des appels à articles et à dossier, qui portent leurs fruits. Mais il a fallu du coup formaliser un peu plus le processus d’expertise et nos exigences, et notamment le caractère scientifico-politique de la revue, à travers la « Charte de Savoir/Agir ». Son contenu existait depuis le début, mais nous l’avons amélioré et simplifié pour les nouveaux auteurs.
Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité littéraire ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre une littérature détachée des contingences du marché éditorial ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?
Nous avons déjà sorti 65 numéros, donc 65 dossiers thématiques, il serait difficile d’en mettre un plus en avant qu’un autre. Les dossiers suivent parfois l’actualité (sur les élections municipales, sur les Jeux olympiques, ou encore sur la banalisation de l’extrême droite en France), mais l’actualité scientifique n’est pas toujours identique à l’actualité médiatique, et certains thèmes dévoilent des aspects encore peu étudiés (comme les usages sociaux de l’anglais, ou la questions sociale dans les pays du sud-est asiatique par exemple). Généralement, les thèmes des dossiers à venir sont discutés lors de nos réunions de comité. Certaines idées aboutissent, d’autres non. Il faut dire que coordonner un dossier mobilise beaucoup d’énergie pour son ou ses porteurs. Tout le travail est bénévole, et les membres du comité sont tou·te·s des chercheur·es très investi·es.
À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que tout revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?
La plupart des articles et dossiers que nous proposons tentent de mettre au jour des logiques sociales, politiques, économiques dont l’efficacité dans le maintien du pouvoir des élites est précisément lié à la méconnaissance de ces logiques. En les révélant, nous souhaitons faire réagir celles et ceux qui pâtissent de la confiscation de ce pouvoir par quelques-uns.
Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?
C’est là que le doute s’installe : on peut toujours être optimiste quant à la diffusion du « savoir » et à sa capacité à faire « agir » les lectrices et les lecteurs. Nous pourrions nous targuer d’avoir déjà permis, depuis que notre revue se trouve sur la plate-forme Cairn.info, presque deux millions de consultations. Mais nous n’avons aucune idée précise de qui nous lit, et quels sont les effets de cette lecture (sachant qu’un téléchargement ne signifie pas forcément que la lecture suit…). Nous pouvons dire qu’il est probable que l’essentiel de nos lecteurs gravitent autour des universités (chercheur·es, enseignant·es, étudiant·es) parce que les universités sont toutes abonnées à Cairn et permettent à toute cette population d’accéder gratuitement à notre revue.








