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  • Photo du rédacteurChristiane Chaulet Achour

Mathieu Belezi : Voyage en colonisation française I : une tétralogie en terre algérienne

« Le labyrinthe d’un temps qui semble n’avoir existé qu’en moi, que tout le monde ignore ou feint d’ignorer, alors que j’ai cent mille preuves de son existence, mille millions de preuves ».

Claudia Jacquemain, 

personnage de C’était notre terre




Gérard-Martial Princeau (né en 1953) a publié son premier roman en 1988. C’est sous son second pseudo., Mathieu Belezi, qu’il édite huit romans de 1998 à 2005. Et c’est bien lui qui inaugure aussi, en 2008, une tétralogie franco-coloniale centrée sur l’Algérie, des débuts de la conquête au départ des Français d’Algérie et à leur arrivée en France, avec C’était notre terre. Le quatrième roman, récent, Attaquer la terre et le soleil, a été bien médiatisé grâce aux deux prix qui en ont souligné l’originalité : l’année de sa parution, en 2022, le Prix littéraire du Monde et, en 2023, le Prix du Livre Inter. Les commentaires sont unanimes : on célèbre son originalité quant à la période visitée et la force de son écriture. Notons que le second roman a pour titre, Les Vieux fous, en 2011 et le troisième, Un faux pas dans la vie d’Emma Picard, en 2015. 

Près de quinze années pour faire entendre un certain son de cloche sur la colonisation française : ainsi de l’argument publicitaire : « Salué par la critique depuis vingt ans mais encore méconnu du grand public, Mathieu Belezi livre avec Attaquer la terre et le soleil un roman magistral, qui incarne la folie et l'enfer de la colonisation de l'Algérie au 19e siècle ».




Au moment de l’obtention du Prix, un entretien-table ronde est organisé sur France Inter, début juillet 2023 : Mathieu Belezi donne plusieurs informations : son intérêt pour le sujet n’a rien à voir avec un lien quelconque qu’il aurait avec l’Algérie : il y a juste été conçu mais sa mère est retournée en France pour accoucher. Il a voulu explorer une période non défrichée ni par les romanciers, ni par les cinéastes : cette période est celle des premières années de la colonisation. 


Le roman se construit sur l’alternance de deux voix : celle d’un soldat « lambda » (dans son sens le plus familier) : ainsi cette armée de conquête est présentée come une masse anonyme qui ne fait qu’obéir aux ordres d’un capitaine odieux, fort de son bon droit de conquérant ; celle de Séraphine, une mère de famille qui a entraîné les siens dans le rêve de la colonie de peuplement qui tourne au cauchemar et à la duperie. 


Dans ce quatrième roman, l’écrivain remonte aux premières années de la conquête, avant même le calvaire subie par Emma Picard vingt ans plus tard, objet du troisième roman. Il plaide pour justifier le geste d’exil des premiers colons : échanger une vie de misère ou simplement une vie difficile pour un Eldorado. Le roman raconte une accumulation de catastrophes (climat, conditions de vie, maladies, morts) et donc de désillusions. Contrairement à Emma qui meurt dans sa ferme attaquée – on ne peut  s’empêcher de penser au roman de Charles Courtin écrit pour célébrer le centenaire de l’Algérie française, La Brousse qui mangea l’homme (1929) –, Séraphine jette l’éponge et retourne en France avec le peu qui lui reste de famille !


Du côté des soldats conquérants, les descriptions sont atroces, de viols en enfumades, on ne sort pas de l’horreur : que ferait le cinéma de tout cela, Mathieu Belezi exprimant son étonnement qu’aucun cinéaste ne se soit emparé de cette matière comme les Américains avec le western. Oui, pourquoi pas ! En mettant en exergue le calvaire des premiers colons, on pourrait justifier, en édulcorant leurs actes, la sauvagerie de l’armée ? Ceux-ci n’ont pas une seule fois conscience de faire le mal et les pionniers, que cette terre ne leur appartient pas. Tous sont persuadés de la justesse de leur présence dans ce pays.

Dans un roman de 2017 qui ne concerne pas l’Algérie, Mathieu Belezi mettait en exergue le début du Chant I des Chants de Maldoror de Lautréamont, qui peut parfaitement introduire au saccage orchestré décrit dans Attaquer la terre et le soleil :


« Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage à travers les marécages désolés de ces pages pleines de poison ».


Cette citation s’applique bien à l’état d’esprit qu’il faut adopter pour lire la tétralogie franco-coloniale de Mathieu Belezi. Commençons par le titre : Attaquer la terre et le soleil. Qui attaque ? Et qu’est-ce qui est attaqué ? La terre, bien sûr puisque c’est l’enjeu de toute colonisation et, plus particulièrement d’une colonie de peuplement. Le soleil ? Acteur incontournable, il ne quittera plus les nombreux romans coloniaux de toute la littérature française d’Algérie que Camus a sublimé avec L’Étranger. Le roman répondra avec complexité à la question que pose le verbe « attaquer ».


Comme beaucoup de lecteurs et de commentateurs l’ont remarqué, au-delà de la période visitée et des thématiques choisies, ce qui fait la force de ce quatrième roman – nettement supérieur, à mon sens, aux trois précédents qui néanmoins en éclairent l’intention –, c’est son style et sa scénographie. Chacun des deux énonciateurs est caractérisé par sa langue et l’accent dominant de son lamento. La parole de Séraphine porte le titre de (RUDE BESOGNE) ; celle du « nous » des troupes coloniales, (BAIN DE SANG). L’absence de points et, en conséquence, de majuscules, transforment leur prise de parole en une sorte de longue interpellation du lecteur qui ne peut échapper au flot de leurs confidences et à une forme de complicité sinon d’empathie. La parole de Séraphine inaugure et conclue le récit en quatre interventions ; en alternance avec la sienne, celle du soldat intervient trois fois. Les « indigènes » sont plus présents dans le discours du soldat puisque lui et son groupe passent leur temps à les trucider. Néanmoins, ils apparaissent au détour du récit de Séraphine. Les colons ont débarqué du bateau à Bône et sont accueillis par l’armée :


« avant d’être partagés en deux groupes pour rejoindre au plus vite deux colonies agricoles tracées à l’aveugle par quelques fonctionnaires de malheur, et de quitter enfin Bône sur les prolonges de l’armée, et de suivre une route, que dis-je ! un vague chemin à travers champs et rocailles, sous le regard mauvais de gamins crasseux, de femmes cachant leur bas instincts sous des  guenilles criardes

-ne les regarde pas, Caro

et avec mes paumes je bouchais les yeux de mes enfants, de peur qu’une de ces harpies leur jette un sort ».


On constate que le premier contact avec les gens du pays est déjà tout chargé des préjugés de rejet et de racisme de l’époque. De plus le langage de Séraphine est émaillé d’exclamations religieuses… « sainte et sainte mère de Dieu ». Le capitaine qui les encadre les prévient que tout les menace : « tout ce qui rôde, rampe, grogne, des bandes de pillards jusqu’aux vipères à cornes, en passant par ces lions du désert qui pullulent dans la région ».


Afrique de malheur, terre de malheur, pays de malheur : très vite Séraphine comprend qu’elle et les autres ont été grugés mais sa colère n’est jamais remise en cause du projet de colonisation : « c’est une terre qui me fait peur » dit Séraphine à Henri, son mari. Du côté des troupes coloniales, c’est bien pire. Mathieu Beluzi dit s’être inspiré des correspondances de soldats de la conquête. Il faut s’accrocher pour lire ces pages :

« depuis notre débarquement à Sidi-Ferruch nous en avons fait du chemin, mis le feu aux villages, tranché des têtes, éperonné le ventre de pas moins de cent mille femelles et troué à la baïonnette combien de centaines de milliers de poitrines barbares ? combien ? en quinze ans de conquêtes sur ces terres de malheur nous sommes bien incapables d’en faire le compte ».


Pour comprendre ce rejet de l’autre, son animalisation, sa sauvagerie et son absence de civilisation affirmées – posture idéologique que ces Français de base que sont Séraphine ou le soldat ont totalement intégré dans leur mentalité et qui explique leur racisme –, il est utile de lire l’étude de Henry Laurens, « L’Islam dans la pensée française, des Lumières à la IIIe République » (in Histoire de l’Islam et des musulmans en France, 2006, p. 515 à 531).


De malheurs en horreurs, Séraphine décide de repartir, renonçant à leur concession, avec sa fille et son mari, estimant qu’avoir donné à cette terre ingrate deux fils et sa sœur est suffisant :


« en fin d’après-midi nous étions tous les trois sur le pont du Sinaï, un vapeur qui rejoignait Marseille, le golfe était calme, le ciel sans nuage, nous avons regardé la rade de Bône s’éloigner, alors que s’allumaient les feux du soir, et puis le Sinaï est entré dans la nuit noire

 a plongé plutôt, proue, ponts et cheminées, dans les ténèbres purificatrices de la mer Méditerranée

 comme s’il fallait en passer par là pour sortir de l’enfer ».


Séraphine a sauvé sa peau et celle des siens, contrairement à Emma qui a été jusqu’au bout de son calvaire et se suicide dans le puits de sa « propriété », après avoir longuement veillé son fils mort, dans les dernières phrases du roman :


« mais ils peuvent toujours crier, ils ne m’auront pas, les gendarmes tout comme les hommes à cravate assis derrière leurs bureaux de fonctionnaires et les hommes maigres équipés de sacoches pendues au bout de leurs bras comme des choses méprisables

tu entends Léon, ils ne m’auront pas

tout de suite je suis au bord du puits, tout de suite je prends mon élan

misère de misère

et je ferme les yeux, et je saute dedans ».


Quant au soldat de (BAIN DE SANG), il termine sa diatribe en refusant tous les commentaires hostiles aux méthodes de conquête :


« c’est vrai que nous ne sommes pas des anges

et cette plainte continue ne cesse qu’au coucher du soleil, lorsqu’il ne reste plus âme qui vive au fond de ces foutues grottes, alors nous cessons d’attiser les feux, alors nous les laissons s’éteindre, et dans la nuit qui vient nous redescendons la pente pour prendre nos quartiers dans les gourbis vidés à tout jamais de leurs habitants

non, nous ne sommes pas des anges. »


On ferme ce roman, gorgé d’horreur et glacé par toute cette violence mais aussi enclin à plaindre ces premiers colons. Alors, certes, comme il l’a dit et répété, pour Mathieu Belezi, la colonisation fut la grande erreur de la France et des nations européennes. Toutefois, aussi informé que soit un roman, il choisit des personnages, des situations et des expressions : par ce choix, il focalise la responsabilité sur les gouvernants et n’incrimine à aucun moment celles et ceux qui ont cru à l’Eldorado. 

Il n’est pas tout à fait exact qu’aucune œuvre n’ait abordé cette violence de la conquête. On peut penser à la somme de Jules Roy, Les chevaux du soleil (1968), à Fort Sagane de Louis Gardel. Et du côté algérien, avec un point de vue qui fait la part aux lettres de soldats de la conquête et au vécu de ces horreurs par les Algériens, à L’Amour la fantasia d’Assia Djebar (1985) et ses pages inoubliables sur les enfumades. François Maspero édite L'Honneur de Saint-Arnaud (1993) sans parler des livres d’Histoire et du Livre d’or du Centenaire édité en 1930. Il est sûr qu’il y a moins de romans sur cette période que sur ce qui s’est passé en Algérie au XXe siècle.


Mais comme nous l’avons dit précédemment, ce n’est pas par ces débuts de la conquête qu’a commencé l’écrivain. Sans visiter les trois autres romans, surtout le second et le troisième, on s’attardera un temps sur le premier, C’était notre terre qui est aussi disponible en poche. Nous aurons ainsi une idée de l’alpha et l’omega de la conquête et du projet d’ensemble de l’auteur.



Contrairement au quatrième roman que nous venons de présenter, au style nerveux, resserré, à la narration enlevée et focalisé sur deux personnages, C’était notre terre annonce par son titre le point de vue privilégié et s’étire un peu en longueur. Un siècle après Séraphine, l’étanchéité entre les deux communautés qui cohabitent en Algérie est toujours aussi tenace, même s’il est difficile étant donné les années visitées, les dernières années de la colonisation, d’effacer totalement les Algériens. Le romancier dit que ce n’était pas son travail d’introduire le point de vue algérien. Tout est vu par les yeux d’une famille de colons possédants et Fatima, qui est à leur service, ne remplit pas la case attendue de la présence algérienne, même si son portrait n’est pas inintéressant. Cela reste un peu binaire entre les « méchants » colons et les « victimes » arabes.

La galerie des colons est chargée : on peut dire qu’aucun membre de la famille ne rattrape l’autre et, en un sens, c’est une condamnation parfois féroce de la colonisation. Mais, en même temps, en nous faisant partager l’intimité de chacun des membres, surtout celle des femmes, la mère et ses deux filles, on finit par adhérer ou tout au moins admettre leur vision des faits et de l’Histoire. Même l’engagement du fils, Antoine, dans les rangs de la résistance algérienne sonne faux. Il n’a pas vraiment de conviction pour mais plutôt un engagement contre sa famille, ses parents. On a l’impression qu’il est contre la colonisation mais pas vraiment pour l’Algérie indépendante. En lisant, on pense au roman de Roger Curel, La Gloire des Muller (1960), à la pièce de théâtre, Le Foehn, de Mouloud Mammeri (1959) et aussi, à certaines pages de L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni (2011), paraissant trois ans plus tard. Dans ce premier roman, la violence domine, de bout en bout, que ce soit dans les rapports intercommunautaires ou dans les rapports intimes et familiaux. On ne reprend jamais son souffle. Mettre en scène une fiction, choisir une scénographie, c’est faire des choix : ce qui est raconté est vraisemblable et plausible mais en focalisant sur ces choix, on donne une tonalité dominante. Si les méfaits des colons font penser au lecteur qu’ils ont mérité leur éviction du pays en fin de parcours, on ne peut pas dire que l’autre Algérie qui reprend l’espace en mains, soit particulièrement reluisante avec la femme de ménage plus qu’ambigüe et le futur responsable du FLN, Bouzina, qui est l’ancien propriétaire du bordel où le colon se gavait de jeunes indigènes qu’il lui fournissait régulièrement. On pourrait relire le roman en appréciant le traitement des personnages algériens. 


Mais ce qui est annoncé, dès le titre, c’est la systématicité du point de vue colon. Le titre pourrait être le titre d’un roman algérien nationaliste. Ce n’en pas le cas car c’est en fait un plaidoyer pour les colons. La scène finale voit le sacrifice par les Arabes de Hortense, la femme colon qui semble garder sa lucidité :


« elle me toise avec cette insolence arabe qui me rappelle quelque chose, combien se sont ainsi dressés devant notre père, notre grand-père et notre arrière-grand-père ? d’un revers de mains je la gifle, ma bague lui déchire la lèvre, elle tombe, pousse un cri

(…) je vais la dresser, cette Fatima, ce n’est pas une petite peste d’Arabe qui va faire la loi chez les de Saint-André, on en a maté d’autres et des plus coriaces qu’elle ».


Ce roman choral donne successivement la parole à six personnages, les femmes, à elles seules, totalisant les trois-quarts de l’espace textuel. La première à prendre la parole est Claudia, la moins nocive de la famille et la plus jeune des trois enfants. Elle est en France, rapatriée après l’indépendance et le médecin lui demande de raconter son vécu. Répétant l’affirmation du titre, elle revendique son appartenance à l’Algérie et son attachement à Fatima, la nourrice idéale (version française de La Couleur des sentiments de Kathryn Stockett, 2009) :


« Les trois enfants de tes patrons que tu avais nourris et aidés à grandir, offrant la douceur musquée de ton corps à leurs chagrins, tes joues tatouées à leurs baisers, ta patience à leurs colères d’enfants gâtés ».


Cette première prise de parole de Claudia insiste aussi sur le mauvais accueil que les Français ont réservé aux Pieds-noirs. Son mari, grabataire et alzeihmer est le symbole de la déchéance. Si Claudia semble parfois critique envers ses parents car elle introduit tous les membres de la famille, elle n’en adhère pas moins à l’hymne des colons méritants : « cette terre sauvage qui appartenait aux de Saint-André depuis le siècle dernier et que le travail forcené de leurs bras avait débroussaillée, scarifiée, ennoblie au nom de l’amour qu’ils portaient au pays d’Algérie ».


La seconde à entrer dans le chœur de la parole qui construit ce chant funèbre de l’Algérie française, est la mère, Hortense, à l’origine de la fortune de cette famille, Hortense Jacquemain, née de Saint-André. Aigrie et barricadée dans sa supériorité, elle rejette tout le monde : mari, filles, fils, gendre. C’est le cri de colère de cette femme « dans ce pays chambardé » : « dans le sang des jours qui passent et les horreurs de ceux qui veulent la mort de notre Algérie, je poursuis mon chemin de croix, toute prête pour peu qu’on m’y pousse à maudire ma naissance et mes géniteurs ». Grandeur et décadence, Hortense n’acceptera jamais  son éviction.

C’est Ernest, le père, qui prend la parole en troisième position. Il la prend d’outre-tombe ; ce sera aussi le cas de son fils. Il a gagné par son mariage son statut de grand colon qui ne lui a pas été donné à la naissance et il entend profiter de tous les avantages de sa position. Il est sans conscience et sans détour. Mathieu Belezi semble avoir voulu à travers ce personnage faire entendre une position extrême :


« que l’armée veille au grain, et les colons vivront heureux

avec les bras de nos Mohamed, de nos Mourad et de nos Belkacem nous creusons des sillons du diable dans la pierre et le sable, dressons au cordeau nos champs d’oliviers, taillons à pleins bras la vigne rebelle, forçons nos orangers et nos citronniers à donner leurs meilleurs fruits ».


Ernest a un langage ordurier, un langage d’autorité : c’est de sa bouche que s’échappent les noms arabes pour donner des ordres : Karim, Fatima, Kaddour…. Il  mène ses ouvriers à la trique et passe ses nuits au bordel de Bouzina. Sa femme le harcèle et il ne s’entend vraiment qu’avec sa fille Marie-Claire. On apprendra, dans ses autres interventions, ses failles.


C’est justement Marie-Claire qui prend la parole en quatrième position, de la Bretagne où elle s’est enterrée dans un couvent après l’indépendance pour cacher son homosexualité  et ne plus penser à l’Algérie : elle déteste le pays et ses habitants qui les ont chassés alors que ce sont les Français qui les ont fait sortir de leur misère. Il n’était pas question pour elle de « demeurer jusqu’à en mourir sur une terre ennemie ». 


La 5ème parole est celle du fils, Antoine, d’outre-tombe. Parti en France par haine de son statut de fils de colon, il est revenu pour l’enterrement de son père. Il ne veut rien entendre d’aucune des voix de son univers de colon et il prend à contrepied les opinions de sa mère et de son milieu : « Oui j’ai entendu parler des attentats de novembre, oui, je crois que c’est sérieux et qu’il faudra un jour ou l’autre rendre aux Algériens ce qui leur appartient ».


Dans la suite de la fiction, chaque membre de la famille reprend la parole et avance dans le déroulé  des événements de la guerre, prenant position. Aux extrêmes, Hortense qui, fusil à la main, défend son domaine jusqu’à la mort et Antoine qui s’engage auprès du FLN, entraîné par des amis communistes car il a fait chimie et sait fabriquer des bombes. Mort sous la torture, sa mère organisera ses funérailles à sa façon, en gommant son engagement qu’à vrai dire le lecteur n’a pas senti comme très profond. Seule voix insolite dans ce roman choral, la voix de Fatima qui raconte, au cœur du livre en une centaine de pages, sa vie de colonisée débrouillarde. Sa parole est bien entourée par deux prises de parole d’Hortense.


Ce roman à la fois intéressant et ambigü quant à ses intentions a été diversement apprécié par les lecteurs : d’un côté il a été remis en cause par des Français d’Algérie récusant cette représentation très négative des colons affirmant que ce n’était pas une peinture véridique, de l’autre par ceux qui y ont trouvé une explication de la violence de la décolonisation algérienne. 


Ce que l’on peut dire, c’est que ces deux romans et plus particulièrement le dernier, sont des expériences de lecture marquantes, dérangeantes. Elle oblige à penser une partie de la mémoire historique de la France et à affronter  la guerre d’Algérie comme une guerre de colonisation. C’était notre terre remplit en partie la citation mise en exergue de Witold Gombrowicz : « Que peut-on faire face au crime. Non le condamner mais le décrire en chaque individu ». En entrant dans la psychologie et les actes de chaque personnage naît nécessairement une complicité. La mise en exergue d’une phrase de Claude Lévi-Strauss pour le quatrième roman excuse en condamnant, d’une certaine façon : « Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers ». Et, au jeu des citations, on peut rappeler celle de Paul Ricoeur que Benjamin Stora inscrit en tête de son rapport :


« Ne peut-on pas dire que certains peuples souffrent d’un trop de mémoire, comme s’ils étaient hanté par le souvenir des humiliations subies lors d’un passé éloigné et aussi par celui des gloires lointaines ? Mais ne peut-on pas dire au contraire que d’autres peuples souffrent d’un défaut de mémoire comme s’ils fuyaient devant la hantise de leur propre passé ? » (France-Algérie - Les passions douloureuses 2021).


Il n’est pas inutile de revenir, dans un prochain article, sur d’autres apports de la littérature à cette transmission de l’Histoire et, tout particulièrement au roman inachevé de Camus, Le Premier homme. On ne souscrit qu’en partie à l’appréciation très élogieuse de Jean-Claude Lebrun dans L’Humanité en 2015 : « Après le formidable C’était notre terre (2008) et les Vieux Fous (2011), le romancier fait paraître le dernier volet d’une trilogie algérienne dont il n’existe aucun équivalent. Dans le mouvement d’approche renouvelée du passé colonial, les trois livres affichent en effet une radicale singularité. Par leurs angles de vue comme par leur manière ». La colonisation de peuplement a été bien réelle et c’est l’entrée dans les différentes dimensions de ce qu’elle fût qui permet d’approcher la décolonisation. L’absence des Algériens, autrement qu’en présence anecdotique, contribue à biaiser la réalité historique.




Mathieu Belezi, C’était notre terre, Albin Michel, 2008. Livre de poche, 2010 - Les Vieux fous, Flammarion, 2011 - Un faux pas dans la vie d’Emma Picard, Flammarion, 2015 - Attaquer la terre et le soleil, éd. Le Tripode, 2022



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