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Mathilde Roussigné : « Qui a besoin aujourd’hui de « la théorie » alors que partout, ça pense ? »


Mathilde Roussigné (c) DR

Enquêter sur l’état contemporain de la théorie littéraire, c’est immanquablement partir à la rencontre de Mathilde Roussigné, l’une des chercheuses en littérature parmi les plus remarquables de sa génération. A commencer par son rôle dans l’un des lieux les plus intéressants actuellement de l'approche des textes, à savoir le séminaire à Ulm des « Armes de la critique » mais aussi pour ses travaux, dont le très riche Terrain et littérature, nouvelles approches. Vous l’aurez compris : Collateral a tout de suite pensé à elle pour répondre à son enquête.



Quel rôle la théorie littéraire a-t-elle joué et joue-t-elle encore dans votre approche du domaine de vos recherches et quelle utilisation vous en avez faites ? 

 

Si l’on entend théorie littéraire au sens général d’un geste réflexif permettant de dénaturaliser ce que l’on nomme la « Littérature », alors la théorie a avant tout été le nom d’une émancipation de la Littérature et d’un dépassement des exercices académiques qui reproduisent cette Littérature : le commentaire de texte littéraire, d’abord, et plus tard une forme de critique littéraire qui s’attache à reproduire et valoriser la singularité des œuvres, mais se publie et se diffuse sous la forme d’articles scientifiques dans des revues scientifiques. Dans le sous-domaine des études sur la littérature française contemporaine, marqué par la collusion entre écrivain.e.s, chercheur.euse.s, éditeur.trice.s et critiques  – le cumul des activités et casquettes étant bien souvent de mise –, le geste théorique, qui n’est d’ailleurs réservé à aucun.e de ces acteur.trice.s, est peut-être un garde-fou contre le bain de quiétude de l’entre-soi, ou du moins contre le risque de ressassement du discours littéraire dans le discours critique lui-même promu en discours scientifique.

Mais si l’on essaie de préciser ce que désigne le label « théorie littéraire », les choses se corsent un peu. Si l’on entend par là le « moment » de conjonction, dans les années 1960-1970, à la croisée du structuralisme et de la linguistique, de travaux finalement assez hétérogènes, il s’agit là malheureusement d’une théorie qui a été fortement neutralisée, dépolitisée et fossilisée, parce que décontextualisée, dans le cadre de ma formation universitaire – le dessèchement par incorporation académique ne concerne d’ailleurs pas uniquement un Barthes ou un Genette : il a également marqué mes premiers rapports avec les formalistes russes, dont les théories de l’écart constituent un outil pratique et convenu pour toute bonne dissertation de littéraire.

C’est une approche recontextualisée et historicisée non pas de la mais des théories littéraires qui m’intéresse, théories qui n’ont pas attendu Tel Quel pour proposer des outillages conceptuels – je pense notamment aux théories marxistes de la littérature, importées et diffusées en France dès les années 1950 notamment par les Éditions sociales, qui ont donné lieu dans les années 1960-70 à différentes tentatives d’« hybridation marxiste-structuraliste[1] ». Dans Terrain et littérature : nouvelles approches[2], j’essaie à la fois de renouer avec une démarche matérialiste en étudiant comment les séductions du terrain participent de la construction d’une nouvelle idéologie de la Littérature et  informent les travaux de la discipline littéraire académique, mais aussi en proposant de nouveaux outils conceptuels pour repenser le fait littéraire en situation, à l’épreuve du terrain.

 

 

« […] admettre l’importance de la théorie c’est s’engager sur le long terme et accepter de demeurer dans une situation où l’on ignore toujours quelque chose » écrit Jonathan Culler : vous inscrivez-vous dans cette expérience du théorique ?

 

En tant que chercheuse, m’inscrire dans une expérience qui se pense sur le temps long et admet la possibilité de la réfutation risque de s’apparenter à une pétition à peu de frais, tant la déclaration, générale, correspond à une sorte de conception commune, ou kuhnienne, de la science. Il est peut-être plus intéressant de recontextualiser cette phrase et cette expérience. Jonathan Culler parle ici de la dimension interdisciplinaire de la théorie : la théorie consisterait en un processus de dissémination, hors de leur discipline d’origine, de travaux prometteurs dont les découvertes dépassent leurs objets initiaux. Je le rejoins absolument sur ce point : c’est la sociologie de la littérature, c’est l’anthropologie, c’est le pragmatisme ou encore les études culturelles qui ont déstabilisé et par là nourri mes propositions théoriques.

Mais il faut aussi comprendre cette prise de position à la lumière de la position qu’a occupée Culler et de la trajectoire qu’il a connue : ainsi que l’a notamment montré Lucile Dumont, la théorie littéraire est parvenue à se légitimer et à contourner les instances régulatrices de la discipline littéraire d’une part en s’alliant avec d’autres disciplines en sciences humaines et sociales, d’autre part par une dynamique de circulations transnationales, et enfin en prétendant à la scientificité[3]. En tant que promoteur de l’analyse structurale aux États-Unis, proche des théories littéraires françaises, et reprenant ici une définition commune de la science, Jonathan Culler prend tout simplement position pour sa position.

 

 

Quelle théorie pour quelle voix critique ? Autrement dit : chacun.e sa théorie afin de produire un discours théorique situé et offrir de la visibilité à des voix minorées ? Je pense à la théorie féministe, queer ou encore post-coloniale et décoloniale. 

 

Je suis à la fois intéressée et interrogée par la manière dont cette question est posée : à ne citer, en exemples de à « chacun.e sa théorie », que les théories féministes, queers ou post-coloniales, on pourrait oublier trop rapidement de resituer, également, les discours aux prétentions abstraites, voire universalisantes, qu’ont produits des hommes blancs occidentaux, par exemple Jonathan Culler que j’ai justement tâché de situer dans la question précédente, qui ne le faisait pas.

« Chacun.e sa théorie » semble également pouvoir être entendu comme un mot d’ordre relativiste qui irait à l’encontre de la théorie des savoirs situés. Je souscrirais plutôt aux réflexions de Marie-Jeanne Zenetti qui propose de situer les théories littéraires : « Situer la recherche en littérature apparaît alors tout ensemble comme une entreprise intellectuelle ouvrant vers des pratiques scientifiques plus critiques, plus collectives, plus fidèles à une définition « forte » de l’objectivité[4] ».

 

 

La théorie a-t-elle besoin d’un environnement institutionnel pour exister ou peut-elle en dehors des espaces adoubés ? Doit-elle produire un discours « conforme » aux normes universitaires ou doit-elle, comme lors de sa grande effervescence des années 1960-1970, revenir à des voix multiples afin qu’un véritable renouveau puisse avoir lieu ? Je pense par exemple à la création de la Revue Internationale par Maurice Blanchot accompagné de Dionys Mascolo, Elio Vittorini et Maurice Nadeau, où écrivains, traducteurs, critiques, éditeurs, philosophes étaient conviés à une réflexion commune autour de la littérature et son impact sur la société ?

 

Les développements théoriques des années 1960-1970 ont eux-mêmes été fortement et contradictoirement ancrés dans l’institution universitaire : ils se sont déployés majoritairement depuis un espace spécifique du champ académique, celui de sa périphérie, où il a été possible de court-circuiter les logiques de séparation du travail intellectuel entre l’universitaire, l’esthétique et le politique. Encore aujourd’hui, si l’on parle des diverses théories critiques, l’espace académique semble être l’un de leurs principaux lieux de réception ; cette académisation est notamment liée à l’américanisation[5] et à la professionnalisation de l’activité théorique, qui prolonge en fait la division du travail que Perry Anderson avait déjà observée dès l’apparition des nouveaux penseurs de la théorie du marxisme occidental[6], n’ayant plus que rarement de lien organique avec les mouvements politiques. Je rappelle tout cela pour nuancer l’idée d’une extériorité de l’effervescence des années 1960-1970 au champ académique, comme celle d’un « en dehors » actuel.

Néanmoins, l’un des problèmes qui se pose toujours lorsque l’on réfléchit aux espaces de la théorie est celui, disons, du genre de la théorie – au double sens du terme genre – , problème qui revient à se demander à qui et à quel type de discours on reconnaît des vertus réflexives et analytiques[7]. Pourrait-on admettre qu’il y a de l’activité théorique ne disant pas son nom hors des cadres universitaires ? Pourquoi ne qualifions-nous pas certains savoirs incorporés de théoriques ? Le choix de l’extension ou non du qualificatif théorique me semble être stratégique, et au cas par cas. À trop être étendu à toutes les « voix multiples », il invisibilise les logiques de domination effectives et de division du travail intellectuel ; à être restreint à la seule production d’un genre d’écrit, par nature écrit, et souvent livresque, il ouvre la voie à l’extractivisme épistémique qu’ont étudié Ramon Grosfoguel[8] ou Silvia Rivera[9], à la grande machine à prélever pensées et expériences des « voix multiples » et à les transformer en théories universitaires, souvent occidentales.

Sur le plan des théories littéraires, il faut aussi mentionner la méfiance, voire le rejet de certaines « voix multiples », notamment celles de femmes écrivaines françaises quant au label « théorie », ainsi que l’ont montré Aurore Turbiau[10] ou Christine Planté pour des périodes différentes, ainsi que je le retrouve en lisant la récente traduction de « Nous crachons sur Hegel » [1974] de Carla Lonzi[11] ou en lisant la « critique intégrée » d’une Nathalie Quintane qui tient à distance la Weltanschauung et les « astronomiques assertions »[12]. La question peut ainsi être retournée : la théorie doit-elle être renouvelée, retrouver une effervescence ? Qui a besoin de « la théorie » alors que partout, ça pense ?

 

 

Philippe Sollers dans l’entretien publié par Vincent Kaufmann en 2011 dans La Faute à Mallarmé résume ainsi l’idée directrice de cette époque d’effervescence théorique à propos de laquelle il est interrogé : « Article un : le langage. Article deux : le langage. Article trois : le langage. Article quatre : le langage. L’enjeu, c’est la pensée même du langage : là-dessus, il n’y a pas de variation, c’est-à-dire qu’on a favorisé cela de façon très constante et que c’est une question tellement importante qu’elle peut déstabiliser une culture à un moment donné ». Ce paradigme serait-il encore souhaitable ?

 

Jean-Jacques Lecercle : « mettez un Lénine dans votre philosophie du langage ».

 

 

L’effervescence théorique de la période 1960-1970 est fortement liée à la rébellion antiautoritaire contre le gaullisme qui a débouché sur Mai 68 : peut-on dire que la théorie actuelle aurait besoin d’un feu de rébellion pour redevenir une voix qui porte ? En 2013, réfléchissant à la vivacité de la théorie de cette époque, Claude Burgelin titre son article de manière très évocatrice « Et le combat cessa faute de combattants ? » Qui sont les combattant.es actuel.les ?

 

La question des rapports de causalité entre la production de discours intellectuels et un mouvement social est passionnante mais complexe. La période actuelle ne semble pas manquer de « feux de rébellion » et l’enjeu est peut-être celui des modalités difficiles du branchement ou non d’une discipline académique (les études littéraires) ou d’un genre de discours (la théorie littéraire) à des mouvements sociaux, dans le contexte de division du travail, d’académisation et de professionnalisation de l’activité théorique que j’ai rappelé.

À l’époque actuelle d’une mondialisation des théories, les sciences sociales critiques, les études sur le genre et le racisme sont en lutte contre la panique woke[13] et contre une certaine forme d’anti-intellectualisme. De manière générale, ainsi que le remarquait Terry Eagleton, « être hostile à la théorie, c’est en fait s’opposer aux théories des autres pour n’en soutenir qu’une[14] ».



(Questionnaire de Simona Crippa / Propos recueillis par Johan Faerber)




Dernier ouvrage paru : Mathilde Roussigné, Terrain et littérature : nouvelles approches, Presses Universitaires de Vincennes, 2023, 294 pages, 19 euros


Notes

[1]Dumont, Lucile, Quentin Fondu, et Laélia Veron. « 16. Marxisme et critique littéraire », Jean-Numa Ducange (dir.), Marx, une passion française, La Découverte, 2018, pp. 202-213.

[2]Roussigné Mathilde, Terrain et littérature : nouvelles approches, Presses Universitaires de Vincennes, 2023.

[3]Lucile Dumont, « Faire théorie pour faire science ? », Revue d’histoire des sciences humaines, n° 31, 2017, pp. 17-42.

[4]Marie-Jeanne Zenetti, « Théorie, réflexivité et savoirs situés : la question de la scientificité en études littéraires », dans Fabula-LhT, n° 26, « Situer la théorie : pensées de la littérature et savoirs situés (féminismes, postcolonialismes) », Marie-Jeanne Zenetti and al. (dir.), Octobre 2021,URL : http://www.fabula.org/lht/26/zenetti.html

[5]Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, Zones, 2010.

[6]Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Paris, Maspero, 1977.

[7]Sur ce point, voir par exemple les actes du colloque dirigé par Camille Islert et Wendy Prin-Conti, « Fabula / Les colloques, Théorie littéraire féminine à la Belle Époque », URL : http://www.fabula.org/colloques/document10953.php, page consultée le 19 mars 2024.

[8]Ramón Grosfoguel, « Del “extractivismo económico” al “extractivismo epistémico” y “extractivismo ontológico” : una forma destructiva de conocer, ser y estar en el mundo », dans Tábula Rasa, n° 24, 2016, pp. 123-143.

[9]Silvia Rivera Cusicanqui, « Décoloniser la sociologie et la société », Journal des anthropologues, n° 110-111, 2007, pp. 249-265.

[10]Aurore Turbiau, « Théories littéraires féministes des années 1970 : situer et engager l’écrit », dans Fabula-LhT, n° 26, Marie-Jeanne Zenetti et al. (dir.), op cit., URL : http://www.fabula.org/lht/26/turbiau.html

[11]Carla Lonzi, Nous crachons sur Hegel. Écrits féministes [1974], Caen, Nous, 2023.

[12]Nathalie Quintane, « Astronomiques assertions », dans Jean-Christophe Bailly (dir.), « Toi aussi, tu as des armes ». Poésie & politique, La Fabrique Éditions, 2011, pp. 175-197.

[13]Alex Mahoudeau, La panique woke. Autopsie d’une offensive réactionnaire, Paris, Textuel, 2022.

[14]Terry Eagleton, Critique et théorie littéraires. Une introduction, traduction de Maryse Souchard, Paris, Presses universitaires de France, 1994.

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