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  • Photo du rédacteurSylvie Gouttebaron

… N’avez-vous donc point d’âme ?




Il est un phénomène bouleversant que l’on comprend difficilement tant qu’on ne l’a pas vécu, et vécu au plus près de sa peau, de son âme justement. Ce phénomène est celui de l’accueil, de l’accueil inconditionnel. Ce texte veut rendre hommage à deux femmes en particulier, que ni l’âge (elles ont plus de 80 ans), ni la peur de quoi que ce soit n’ont arrêtées dans leur geste simple d’accueillir, à l’heure où s’ouvre à l’Assemblée nationale le débat sur la loi immigration.

 

Par une série de conjonctions, de hasards, mais aussi de volontés (sciemment plurielles), on apprend un soir que le lendemain matin, très tôt, il faudra accueillir à Paris un jeune homme venu d’Érythrée, dont nous ignorons tout. Nous sommes en 2018, nous n’avons pas le droit, nous le prenons. Nous, c’est une famille, ce sont des amis. Pas plus, pas moins. Un réseau informel, engagé sans le savoir pour certains, le sachant bien pour d’autres, s’organise, et tout se mélange de manière presque exaltante. Pour le meilleur. Soudain, tout va extrêmement vite, il le faut : une vie nous attend.

C’est très naturellement, avec ce naturel incroyable qui force encore aujourd’hui mon admiration que ma mère, alors âgée de 85 ans, et auprès de qui j’évoque l’histoire et le fait qu’il faut trouver un refuge pour ce jeune homme me dit : « Eh bien, il dort à la maison ». En quelques secondes, par quelques mots venus du cœur, de l’esprit, comme un trait vif et clair, le sort de cet homme est scellé au nôtre. Puis tout se met en place. Une chambre est préparée (oui, il faut pouvoir je le sais, il faut avoir l’espace. Mais ce n’est pas l’essentiel. Non.). Le lendemain matin, un autre jeune homme se lève à l’aube et part chercher celui dont on ne sait rien mais que nous attendons, ensemble. Au soir, il est là. Un présent absolu, l’étranger absolu.

Entré dans notre famille il y a plus de cinq ans, il est désormais comme un fils. Mais celle qui a permis cela, celle qui a rendu l’accueil total, sans la moindre hésitation, c’est cette femme pour qui l’aventure était sans réserve possible. Rien ne l’entravait. Rien, et qui aurait parlé de différences n’aurait alors rien compris, rien vu. Une autre femme, mère elle aussi, passait quelques temps auparavant le permis de conduire à plus de 80 ans aussi pour aller chercher des femmes, des hommes, des enfants sur le chemin de l’exil, à la frontière, au bord de tous les risques. Elles ont fait l’une et l’autre cela pour que ces êtres humains accèdent à cet ailleurs dont ils imaginaient qu’il serait le leur aussi simplement qu’il l’est devenu pour ce jeune érythréen.





 

Un film va sortir, Ma France à moi, de Benoît Cohen, qui sans doute, raconte une histoire qui ressemble à celle-ci, la mienne, la nôtre, celle qui devrait être notre histoire commune. Ces histoires sont intenses, nombreuses et franchement belles. Pour les concevoir au mieux, pour les entendre, les prendre avec nous pour tenter ce chemin, l’essai de Marie-José Mondzain Accueillir Venu(e)s d’un vendre ou d’un pays et le livre de Marcel Cohen, Cinq femmes, sont plus que précieux dans leur actualité.




Ils sont ce que peut faire de mieux la pensée, la littérature. Ils font effet. Ils nous poussent à agir à notre tour. La grande liberté de ces deux femmes, âgées sans âges, nous y enjoints tout pareillement. Elles ne sont pas « puissantes », elles sont simplement et génialement humaines, dans toute la profondeur et la rondeur de ce mot.


Elles sont un peuple.

 

 

 

Marie-José Mondzain, Accueillir, Venu(e)s d’un ventre ou d’un pays, Les liens qui libèrent, collection "Trans", novembre 2023, 245 pages, 20,90 €


Marcel Cohen, Cinq femmes - Sur la scène intérieure, II, Gallimard, octobre 2023, 192 pages, 19€

 

 

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