Paloma Hermina Hidalgo : « Tant qu’une œuvre comme celle de Duras garde cette puissance d’intranquillité, elle appartient non au passé, mais à la part la plus vive, et la plus inquiète, du présent »
- Paloma Hermina Hidalgo
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Révélée par Michel Deguy, Paloma Hermina Hidalgo est écrivaine, poète, essayiste, également actrice et danseuse. À la croisée de la poésie, de la prose, de la pensée et de la scène, son œuvre se tient au point où la littérature se fait épreuve. Autrice et interprète, récemment, de Féerie, ma perte, elle affirme une voix inclassable, dont la critique a souligné la puissance et l’intransigeance.
Comment avez-vous découvert Marguerite Duras ? Un livre ? Un film ? Une pièce de théâtre ? Ses entretiens ? Quelle a été votre réaction après la rencontre avec cette écrivaine ?
J’ai rencontré Duras vers treize ans, par L’Amant, selon une voie presque obligée. Mais très vite le livre s’est ouvert sur plus vaste que lui. Avant même que la lecture ne devienne suivie, Duras existait déjà pour moi comme une force, une qualité de nuit, une autorité blessée. La rencontre véritable, plus consciente, plus décisive, a eu lieu plus tard, à la Sorbonne Nouvelle, dans le séminaire de Mireille Calle-Gruber et Bernard Alazet, à une époque où la littérature ne se séparait déjà plus, pour moi, ni de la pensée, ni de la voix, ni de leur mise en jeu. Cette circonstance m’a profondément marquée comme autrice et comme artiste-interprète. Ce qui m’a saisie chez Duras n’est pas d’abord un style. C’est le fait que sa langue semble parler depuis un après du monde, comme si les discours de consolation, d’ordre et de réparation étaient déjà ruinés. Rencontrer Duras, pour moi, ce fut Rencontrer une littérature qui ne dénie pas le ravage, qui ne change pas la blessure en sens, mais qui accorde à la perte une densité ontologique. Une écriture qui ne guérit pas, qui ne rachète pas, qui ne promet rien, sinon la justesse terrible d’une voix demeurée fidèle à ce qu’il y a d’irrémissible dans l’existence.
Pourriez-vous me citer le livre, le personnage, la phrase de Duras qui vous ont le plus marqué ? Pourquoi ce ou ces choix ?
Le texte qui m’a peut-être le plus marquée, vers vingt ans, est Le Vice-consul. J’y vois l’un des points les plus nocturnes et les plus abyssaux de l’œuvre de Duras. C’est un livre où la détresse ne demeure pas assignable à quelques êtres, mais semble se répandre dans la matière même du monde, gagner l’Histoire, les corps, les voix, jusqu’à la géographie. La faim, l’exil, la honte, le désir, la relégation y prennent une dimension cosmique, comme si Duras touchait là à une forme de désastre où l’intime et le monde cessent définitivement d’être séparables. Le livre avance ainsi dans une splendeur de ruine, avec quelque chose d’à la fois halluciné et cérémoniel, comme une traversée d’abandon, de brûlure et d’exil soumise à une rigueur liturgique. S’il faut choisir un personnage, je dirais le Vice-consul lui-même. Il me frappe parce qu’il excède de toutes parts la notion de personnage. Il est moins une conscience qu’une figure de l’inassimilable, moins une psychologie qu’un point de scandale dans l’ordre humain. Il est celui qui crie depuis une bordure que la société tolère sans pouvoir l’intégrer, celui dont la parole semble charrier quelque chose d’antérieur ou de postérieur à toute convenance, à toute mesure commune. Chez Duras, certains êtres ne sont pas faits pour être compris, mais pour compromettre les catégories mêmes par lesquelles nous croyons comprendre. Le Vice-consul appartient à cette famille rare de figures où se condensent la disgrâce, le désir, la honte, la violence, et une forme presque sacrale de déréliction.
La phrase que je choisirais est celle-ci :
« Écrire. Je ne peux pas. Personne ne peut. Il faut le dire : on ne peut pas. Et on écrit. »
Je la trouve décisive parce qu’elle rend à l’écriture sa gravité première. Elle la retire d’un seul geste à tout prestige confortable, à toute mythologie du don, à toute fiction de maîtrise. Elle rappelle que l’écriture commence dans un défaut, dans une impossibilité reconnue, dans une insuffisance qu’aucune conquête ne supprime. Et pourtant cela a lieu. Il me semble que cette phrase « dit » admirablement que l’écriture n’est ni dépassement ni solution, mais la forme arrachée à ce qui demeure irréductiblement énigmatique.
Qu’est-ce qui vous fascine le plus chez elle ? Sa langue hyperbolique, anaphorique, ses silences ? Ses sujets atemporels qui reflètent, comme la parole du mythe, la mémoire à la fois collective et individuelle du XXe siècle ?
Ce qui me fascine le plus chez Duras, c’est que sa langue ne relève jamais du salut. Elle laisse à l’irréparable sa pleine charge d’être. Sa grandeur tient à cette fidélité à ce qui ne trouve ni suture ni relève.
On a raison de souligner ses reprises, ses anaphores, ses silences. Mais l’essentiel est, pour moi, plus profond. Sa phrase n’est pas seulement singulière par son dessin, elle l’est par son origine. Elle semble venir d’une région où quelque chose a déjà sombré. Ses silences, dès lors, ne décorent pas la parole : ils en portent le jugement. Ils rappellent qu’il y a dans toute phrase une impuissance native, une nuit du réel que le langage n’éclairera jamais tout à fait.
Duras me fascine aussi parce qu’elle fait communiquer des régimes d’expérience que la littérature sépare souvent. Chez elle, la vie la plus secrète n’échappe jamais à l’Histoire : elle en porte la marque, la violence, l’humiliation, les déformations. Mais cette inscription historique n’épuise rien. Elle reconduit en même temps à des noyaux plus anciens, plus nus, presque antérieurs à tout contexte : la mère, l’abandon, la faim, la honte, l’appel, le désir de disparition. C’est en cela, je crois, que Duras touche au mythe : non parce qu’elle grandirait les existences, mais parce qu’elle les ramène à ce qui, en elles, demeure irréductible.
Il y a aussi chez elle un paradoxe, seulement apparent : plus la prose se dépouille, plus elle croît en autorité. La phrase semble avoir renoncé à tout prestige hérité, et pourtant elle acquiert par là même une forme de grandeur plus nue, plus implacable. Chez Duras, le dénuement n’est pas le contraire de la splendeur. Il est ce par quoi la splendeur se trouve arrachée à l’ornement. C’est peut-être cela, au fond, qui me fascine le plus : une écriture qui ne retire rien à la nuit du monde, mais qui oblige la langue à en porter l’éclat.
La modernité de son écriture, celle qu’elle a nommée dans les années 1980 écriture courante, impatiente de s’exprimer, au plus près de l’intention orale et de l’inspiration créatrice, a-t-elle inspiré votre œuvre ?
Je me méfie du mot influence lorsqu’il s’applique à une œuvre de cette puissance. Les écrivains décisifs ne fournissent pas des modèles ; ils déplacent les conditions mêmes du possible. Ils obligent moins à leur ressembler qu’à découvrir, pour soi, ce qu’écrire engage de nudité, d’exactitude, d’exposition et de péril. Duras est de ceux-là.
Son écriture dite courante me paraît d’ailleurs à l’opposé de toute facilité. Elle relève d’une rigueur extrême, presque d’une ascèse. Il ne faut pas entendre par là une spontanéité abandonnée, mais la venue de la phrase dans son état de nécessité le plus nu. Chez Duras, la parole apparaît sans les garanties du grand style traditionnel, sans la protection du commentaire, sans le rempart de la démonstration. Cette nudité est une épreuve.
Cela a nécessairement compté pour moi, d’autant que mon rapport à l’écriture passe aussi par la scène, par l’adresse incarnée. Chez elle, le texte est intérieurement proféré ; appelle souffle, scansion, tremblement, bord de silence. Il fait entrer dans l’écriture quelque chose qui relève déjà de l’interprétation, voire de la comparution.
Je ne dirais donc pas qu’elle a inspiré mon travail au sens d’une filiation visible. Mais elle a certainement confirmé pour moi qu’une littérature véritable n’a pas à choisir entre la pensée et l’incantation, entre la forme et la brûlure, entre l’exigence et le vertige. Dans mon dernier livre, Féerie, ma perte, où le ravage, l’enfance obscure, l’inceste mère-fille, la profération et la déchirure du sacré sont si étroitement noués, il existe peut-être, non une ressemblance, mais une proximité plus tacite : celle qui tient à une même fidélité envers des matières d’intensité que la littérature ne devrait ni adoucir ni voiler.
Duras encore, ou on la confie à l’histoire littéraire ?
Duras encore, bien sûr. Mais ce encore n’a de sens qu’à condition de ne pas devenir une formule de révérence culturelle. Certaines œuvres entrent dans l’histoire littéraire comme de grands objets stabilisés, transmissibles, admirables. Duras n’entre jamais tout à fait ainsi. On peut l’enseigner, la commenter, la situer, et il le faut. Mais quelque chose en elle résiste à cette intégration paisible. Quelque chose demeure actif, inquiétant, compromettant.
La confier à la seule histoire littéraire reviendrait déjà à lui retirer son venin. Or Duras continue de vivre précisément dans ce qui échappe à la pacification du savoir, elle reste insoumise à la clôture des lectures acquises. C’est qu’elle écrit dans une zone où les grandes séparations cessent de tenir : entre l’existence et sa forme, entre la voix et le livre, entre l’amour et le malheur qu’il charrie, entre l’aveu et la construction, entre le dépouillement et la magnificence, entre la majesté et sa propre ruine. Sa présence aujourd’hui ne tient pas à la persistance d’une modernité prestigieuse. Elle tient à ceci, plus grave : Duras a touché non des thèmes, mais des structures d’expérience. La mère. L’appel. La honte. La dépendance. La faim d’absolu. Le désir lorsqu’il devient puissance de perte. Et ce point où écrire ne commence qu’après la ruine des paroles qui protègent.
Il me semble que les très grandes œuvres ne subsistent pas comme des monuments, mais comme des foyers persistants d’inadéquation. Elles durent moins par l’hommage que par l’écart qu’elles maintiennent ouvert entre ce que nous croyons comprendre et ce qu’elles continuent d’exiger de nous. Duras est de celles-là. Sa postérité n’est pas patrimoniale, au sens où rien en elle ne se laisse tout à fait pacifier par le savoir, l’enseignement ou la révérence. Elle demeure nerveuse, obscure, parce qu’elle désorganise encore nos manières de parler, d’aimer, de créer, de nous souvenir. Tant qu’une œuvre garde cette puissance d’intranquillité, elle appartient non au passé, mais à la part la plus vive, et la plus inquiète, du présent littéraire.
(Questionnaire et propos recueillis par Simona Crippa)