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  • Photo du rédacteurJan Baetens

Pas de voix sans image


Détail de la couverture de "Paroles ailées" (c) Sorbonne Université Presses


La redécouverte de l’oralité constitue un véritable « changement de paradigme » (Michel Murat) dans les études littéraires, bien en retard sur ce point par rapport aux pratiques du texte où la parole circule désormais de manière de plus en plus sonore, des podcasts et audiolivres aux mille et une formes de la lecture publique. Issu d’un séminaire international pluriannuel, le livre dirigé par Françoise Waquet, Paroles ailées (Sorbonne Université Presses, 2023) en donne un aperçu exemplaire, tant par son ouverture à des types et usages d’écriture et de performance très variées que par son refus de jouer naïvement l’oral contre l’écrit. À mille lieues du pernicieux « ceci tuera cela », dont on a bien mesuré les limites et impasses au moment des débats, aujourd’hui dépassés, sur le remplacement de l’imprimé par le numérique, Paroles ailées permet à la fois un état de la question et une investigation historique, où le retour sur le passé aide à mieux distinguer l’apport spécifique du présent et vice versa.

On peut toutefois être surpris par la manière dont l’éditeur – on suppose en effet que c’est lui qui a eu le dernier mot en la matière – a choisi de présenter cet ouvrage au public potentiel, notamment celui de passage en librairie ou surfant sur le net. Le volume s’orne en effet d’une image sans doute plaisante et instructive, mais peu appropriée aux mutations profondes dont Paroles ailées cherche avec grande perspicacité à rendre compte. En ce sens l’image en question risque de faire plus de mal que de bien. Préciser en quoi elle gêne n’est dės lors pas un luxe superflu.

 



 

Ce qui se représente ici est bien une scène, dans le double sens du terme. Il s’agit d’abord d’un instantané de lecture publique – instantané qui fait tableau autant que scène, puisque le moment capté est un moment prégnant : on imagine facilement l’instant qui précède comme celui qui va suivre. Mais scène aussi parce que le décor est si prestigieux. L’escalier d’apparat d’une grande institution financière (la Banca d’Italia, dans son siège de Bologne), dont l’architecture n’est pas sans faire penser à une salle d’opéra.

L’ascendant d’un tel lieu se reflète tacitement dans l’attitude respectueuse du public, respect d’autant plus parlant, sans jeu de mots, que les personnes présentes ne bénéficient apparemment d’aucun confort. On est soit assis par terre, soit debout, ce qui donne à l’événement la curieuse allure d’un concert un peu pop. Les analogies s’arrêtent pourtant là, l’atmosphère ici étant presque sacrée et personne n’est dupe. On pourra bientôt se lever et passer, sinon au buffet, du moins à une réception de grand standing. Le public distingué, détendu mais tout de même bien habillé, spontanément courtois et silencieux, non inutilement diverti par le décorum de l’endroit, n’est pas seulement un public qui écoute, c’est aussi un public qui regarde.  En l’occurrence, c’est-a-dire sur la couverture du livre, il ne fait même que cela. Tous les regards sont braqués sur la récitante que les lecteurs du volume ne peuvent à leur tour que regarder. On est davantage tous yeux que toutes oreilles.

Regardons donc, mais non sans avoir noté que le paratexte ne donne aucune indication ni sur la personne qui lit, ni sur l’objet de sa lecture. Seules semble compter la triple identité du médiateur (l’organisation « Ad Alta Voce »), du lieu et du sponsor-mécène. Trois éléments sautent immédiatement aux yeux.

Tout d’abord, la lectrice est vue de dos, un peu à la manière des prêtres qui, dans la liturgie d’antan, tournaient le dos aux fidèles (car le public de cette image ne se constitue pas seulement des personnes physiquement présentes, il est aussi et surtout composé des acheteurs virtuels du livre). Cette lectrice – autrice ou récitante, on l’ignore –  s’adresse aussi à l’assistance d’une position surélevée, laquelle se voit de plus photographiée d’en haut –  position qui n’est pas sans évoquer le fantasme d’une parole descendue du ciel. Enfin, la distance entre l’officiante, pour filer un peu la métaphore religieuse, et la masse des fidèles paraît infranchissable, avec le portrait en pied de la vedette au premier plan et, s’il est permis de passer de la sphère sacrée à celle du spectacle mondain, grappe de spectateurs minuscules au second plan, voire tout au fond ; avec aussi un vide presque abyssal entre récitante et assistants. Ajoutons-y la main levée de la lectrice (cheffe d’orchestre levant la baguette ?) et la position recroquevillée du public, corps repliés sur eux-mêmes de celles et ceux admis à la cérémonie, mais toujours de façon indistincte, privée de toute marque d’identité autre qu’anonymement collective.

Ce faisant, Paroles ailées donne de la lecture publique une représentation certes saisissante, et sans doute juste en plus d’une occasion, mais peu conforme aux vrais enjeux d’une pratique qu’on se plait volontiers à situer dans une tout autre perspective, celle d’une plus grande démocratisation de la littérature, en tout cas de cette littérature qui s’efforce de sortir du ghetto du livre (ghetto supposė, plus exactement, mais ceci est une autre question et une autre histoire), celle donc de la littérature désireuse d’échanges avec des publics nouveaux et divers, prête à jouer le jeu d’un véritable dialogue avec parfois de non-lecteurs, soucieuse d’autoriser, voire de susciter la prise de parole par des publics souvent ignorés mais qui souhaitent eux aussi le droit de produire, puis de transformer plus radicalement encore les rôles figés des créateurs et récepteurs.

L’image en question ne dit malheureusement rien de cela. Elle perpétue une tout autre tradition, celle de la harangue magistrale d’un homme – et que ce soit ici une femme qui parle ne fait que renforcer la force du stéréotype – s’appuyant sur la magie ensorcelante du verbe pour dominer une foule réduite au silence et partant à l’approbation, si ce n’est à l’adhésion pure et simple, sans possibilité de réplique.

La leçon de cette image va toutefois au-delà de sa propre représentation ; Elle rappelle aussi à quel point la redécouverte de l’oralité dépasse le seul  clivage de l’écrit (de l’imprimé, du livre, de la bibliothèque) et de la voix (de la performance, de la scène,  du spectacle vivant). La littérature augmentée, ici l’oral se greffant sur l’écrit et inversement, est aussi une version multimédia de la parole dont l’image ne peut être exclue. La typographie compte aussi, tout comme la capture photographique ou autre des gestes de lire et d’écrire.

 

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